Sartre, condamné à être libre
Jean-Paul Sartre
Sartre place la liberté au cœur de sa philosophie : si Dieu est mort, il n'y a plus de nature humaine préexistante, plus de plan divin. L'existence précède l'essence — nous surgissons nus dans le monde et ne sommes que ce que nous faisons de nous-mêmes. Mais cette liberté est écrasante, vertigineuse, condamnée : nous sommes responsables de tout, sans excuse, sans possible refuge dans la nature ou le déterminisme. Sartre nomme mauvaise foi cette fuite devant notre liberté ; lui-même, dans ses dernières années, reconnaîtra que la liberté s'inscrit toujours dans une situation concrète, un héritage dont il faut transformer le contenu.
Nous voici dans le dernier siècle de notre histoire, le vingtième, et au seuil du nôtre. Et nous y entrons par celui qui a fait de la liberté le cœur battant de toute sa philosophie, au point d'en devenir, pour le grand public, le symbole même : Jean-Paul Sartre. Souvenez-vous d'où nous venons. Le dix-neuvième siècle, que nous venons de traverser, avait fait deux choses en même temps : il avait exalté le moi, avec Nietzsche, et il l'avait démasqué, avec Marx, Freud, Durkheim, qui montraient que nous sommes faits par l'économie, par l'inconscient, par la société. Et au-dessus de tout cela planait l'annonce de Nietzsche : Dieu est mort. Sartre part exactement de là. Si Dieu est mort, si aucune puissance supérieure ne nous a dessinés d'avance, qu'est-ce que cela change pour notre liberté ? Sa réponse va être la plus radicale de toute notre série.
Elle tient dans une formule devenue célèbre : l'existence précède l'essence. Arrêtons-nous, car tout est là. Prenez un objet fabriqué, un couteau. Avant même qu'il existe, il y a, dans l'esprit de l'artisan, l'idée du couteau, sa définition, sa fonction : couper. Son essence, ce qu'il doit être, précède son existence. L'artisan le fabrique selon un plan. Eh bien, dit Sartre, pendant des siècles, on a pensé l'être humain comme un objet fabriqué par Dieu : Dieu, l'artisan suprême, nous aurait créés selon une idée, une nature humaine définie d'avance. Notre essence précéderait notre existence. Mais s'il n'y a pas de Dieu, dit Sartre, alors il n'y a pas non plus de plan, pas de nature humaine donnée à l'avance. Il y a un être, un seul, pour qui c'est l'inverse : l'être humain existe d'abord, surgit dans le monde, et ce n'est qu'ensuite qu'il se définit, par ce qu'il fait, par ses choix. Nous arrivons sans mode d'emploi, sans définition. Nous ne sommes rien d'autre, dit Sartre, que ce que nous faisons de nous-mêmes.
Vous entendez, n'est-ce pas, un très vieil écho. Tout au début de notre série, Protagoras retirait à l'être humain tous ses appuis, et nous le laissait nu, chargé de se faire lui-même. Au seuil des modernes, Pic de la Mirandole disait que l'être humain, seul, n'a pas de nature fixe et peut se modeler à volonté. Sartre est l'héritier de cette longue lignée, et il la porte à son point extrême. Plus aucun appui : ni Dieu, ni nature, ni essence. Rien que l'existence nue, et la liberté de se définir.
Et de là vient la formule la plus fameuse, que nous avions déjà citée avec Protagoras : l'être humain est condamné à être libre. Condamné. Le mot est dur, et Sartre l'a voulu ainsi. Car cette liberté n'est pas une bonne nouvelle confortable. C'est une charge écrasante. Condamné, parce que nous ne nous sommes pas créés nous-mêmes, et que pourtant, une fois jetés dans l'existence, nous sommes responsables de tout ce que nous faisons. Pas d'excuse. Je ne peux pas dire « c'est ma nature », « ce sont mes gènes », « c'est mon éducation », « c'est la société » : pour Sartre, ce sont là des fuites. À chaque instant, je choisis qui je suis, et j'en porte l'entière responsabilité. Et cette responsabilité totale donne le vertige : c'est ce que Sartre appelle l'angoisse. Non pas la peur de quelque chose de précis, mais le vertige de la liberté, quand je réalise que rien ne me dicte ce que je dois faire, et que tout repose sur mes seules épaules.
Et Sartre a un nom pour la manière dont nous fuyons cette liberté trop lourde : la mauvaise foi. La mauvaise foi, c'est se mentir à soi-même pour se cacher qu'on est libre, c'est se faire passer pour une chose, déterminée, qui n'aurait pas le choix. Il en donne des portraits inoubliables. Le garçon de café qui joue à être garçon de café, avec des gestes un peu trop précis, un peu trop empressés, comme s'il était tout entier sa fonction, comme s'il n'était pas, par-dessous, un homme libre qui pourrait à tout instant tout quitter. Ou celui qui dit « je suis comme ça, je n'y peux rien, c'est ma nature » : mensonge, dit Sartre, tu n'es pas une chose figée, tu te fais comme ça à chaque instant, et tu pourrais te faire autrement. La mauvaise foi, c'est la grande tentation : se réfugier dans le déterminisme pour échapper au poids d'être libre.
Vous voyez la grandeur de cette pensée. Sartre rassemble et porte à incandescence tout un versant de notre histoire, le versant de l'affirmation, de la liberté souveraine, du moi qui se fait lui-même, qui ne doit son existence qu'à ses propres choix. C'est la pointe la plus haute, la plus pure, de l'individu occidental autonome, sans dieu, sans nature, sans excuse, seul responsable de lui-même. Et cela a eu une force libératrice immense, après les déterminismes du dix-neuvième siècle, après l'écrasement des guerres : tu n'es pas le jouet des choses, tu es libre, tu peux toujours choisir ton attitude, même dans la pire des situations, même sous l'Occupation où Sartre a écrit. C'est une philosophie de la résistance et de la responsabilité.
Mais, et c'est tout l'enjeu de cette dernière saison, cette liberté souveraine et solitaire est aussi le sommet vertigineux d'où nous allons commencer à redescendre, ou plutôt à regarder autrement. Car toute la suite de notre histoire, et une grande partie de ce que nous avons appris dans les autres civilisations, va venir poser à Sartre des questions redoutables. Est-il vrai que je me crée à partir de rien, seul, par mes seuls choix ? N'est-ce pas oublier tout ce qui me fait avant que je choisisse : mon corps, mon sexe, ma classe, ma couleur, ma langue, l'histoire dans laquelle je suis pris ? N'est-ce pas oublier les autres, sans qui je ne serais même pas un « moi » ? Et cette injonction à être totalement libre, totalement responsable de tout, n'est-elle pas, à la longue, écrasante, épuisante ? Souvenez-vous de ce que nous a appris la Chine : on ne devient pas soi tout seul. Souvenez-vous de l'Inde : et si ce moi souverain était lui-même une illusion ?
Sartre, d'ailleurs, l'a senti lui-même. Le grand penseur de la liberté absolue a évolué, dans la seconde partie de sa vie, vers le marxisme, et il a reconnu que la liberté n'est jamais sans situation, que les conditions matérielles, l'histoire, la misère, pèsent lourdement sur ce que nous pouvons faire de nous. Il a fini par dire une chose plus nuancée, et plus juste, que nous avions déjà entendue à travers lui dès le premier épisode : l'important, ce n'est pas ce qu'on a fait de nous, c'est ce que nous faisons de ce qu'on a fait de nous. La liberté n'est plus de partir de rien, mais de reprendre, de transformer, ce dont on a hérité. Gardez bien cette formule : c'est peut-être là, après tout ce voyage, que nous finirons par poser nos bagages.
Mais celle qui va, la première, compliquer magnifiquement la belle liberté abstraite de Sartre, c'est sa compagne en pensée et en vie, une philosophe de génie qu'on a trop longtemps lue comme sa simple disciple, alors qu'elle ouvrait, sur notre sujet, un continent entier. Car elle va appliquer l'idée que l'existence précède l'essence à une condition que Sartre, en homme, ne voyait pas vraiment : la condition des femmes. Et elle va écrire l'une des phrases les plus importantes du vingtième siècle. Cette femme, c'est Simone de Beauvoir, et c'est elle que nous allons écouter maintenant.
Beauvoir : femme, on le devient
Simone de Beauvoir, Le Deuxième Sexe
Beauvoir prend l'idée sartrienne « on n'a pas de nature, on se fait » et la tourne vers les femmes : ce qu'on appelle « être une femme », ce rôle doux et soumis, n'est pas inscrit dans la biologie mais façonné par l'éducation, les interdits, l'élevage social. Elle analyse magistralement comment l'homme s'est posé comme sujet universel, norme et mesure de l'humain, tandis que les femmes ont été reléguées à l'état d'Autre, second sexe, objet défini par rapport à lui. Beauvoir révèle ainsi que la liberté de se déterminer ne tombe pas du ciel : elle doit être conquise, de haute lutte, par celles à qui on l'a refusée en leur collant une fausse nature.
Nous venons d'entendre Sartre proclamer que l'existence précède l'essence, que l'être humain n'a pas de nature fixe et se fait lui-même par ses choix. C'est une idée magnifique, mais elle a un défaut, et c'est une femme qui va le mettre en pleine lumière, en l'appliquant là où Sartre, en homme, ne regardait pas : la condition des femmes. Cette femme, c'est Simone de Beauvoir. On l'a longtemps présentée comme la compagne de Sartre, sa disciple, son ombre. C'est une injustice. Sur notre question, l'autodétermination, Beauvoir ouvre un continent que Sartre n'avait pas vu, et elle écrit l'un des livres les plus importants du vingtième siècle, Le Deuxième Sexe, et l'une de ses phrases les plus décisives.
La voici, cette phrase : on ne naît pas femme, on le devient. Pesez-la, car elle est d'une portée immense. Beauvoir veut dire ceci. Il y a, bien sûr, une réalité biologique, des corps. Mais ce que veut dire « être une femme », au sens où la société l'entend, ce rôle, ce destin, cette manière d'être douce, soumise, dévouée, tournée vers les autres, occupée du foyer, effacée, tout cela n'est pas inscrit dans la nature. Ce n'est pas une essence féminine donnée à la naissance. C'est une construction, un façonnage, un long dressage qui commence dès l'enfance et ne s'arrête jamais. On apprend aux petites filles à devenir des femmes au sens où la société l'attend : on leur apprend à plaire, à se faire petites, à servir, à attendre. La femme, telle que cette société la veut, n'est pas née : elle a été faite, fabriquée, par l'éducation, les attentes, les interdits, les modèles.
Vous voyez comment Beauvoir reprend l'idée de Sartre et la transforme. Sartre disait : pas d'essence, l'être humain se fait. Beauvoir répond : oui, mais regarde, il y a une moitié de l'humanité à qui l'on a précisément refusé ce pouvoir de se faire. À qui l'on a imposé une essence toute faite, un rôle figé, en lui disant : voilà ce que tu es par nature, une femme, et voilà ce que tu dois être. Le grand mensonge, le grand instrument de domination, c'est justement d'avoir fait croire aux femmes qu'il y avait une nature féminine, une essence, un destin, alors qu'il s'agissait d'une prison sociale. Et le mot d'ordre de la libération, dès lors, devient clair : il n'y a pas de nature féminine ; donc rien n'est fixé ; donc les femmes peuvent, elles aussi, se faire elles-mêmes, choisir, se projeter, devenir ce qu'elles décident, et non ce qu'on a décidé pour elles.
Pour montrer comment cette prison fonctionne, Beauvoir forge une analyse d'une grande puissance, qui va bien au-delà de la seule question des femmes. Elle dit : dans notre culture, l'homme s'est posé comme le sujet, l'essentiel, la norme, celui qui agit, qui pense, qui crée ; et il a renvoyé la femme au rang de l'Autre, l'inessentiel, celle par rapport à qui l'homme se définit, le second sexe. L'homme est le modèle, l'étalon de l'humain ; la femme est l'écart, l'exception, le relatif. Vous vous souvenez peut-être d'une chose que je martèle depuis le début de cette série : je refuse de dire « l'Homme » avec une majuscule pour désigner l'humanité, parce que ce mot prend le mâle comme mesure de tout et efface les femmes. Eh bien, c'est exactement ce mécanisme que Beauvoir a analysé et nommé, magistralement. Elle a montré que tout notre langage, toute notre culture, étaient bâtis en faisant de l'homme le sujet universel et de la femme un objet, un autre, défini par rapport à lui. Toute notre série lui doit, en un sens, cette vigilance.
Et c'est là que Beauvoir apporte à notre histoire de l'autodétermination quelque chose de neuf et de capital. Jusqu'ici, le plus souvent, on parlait de l'être humain en général, comme si la liberté était le même problème pour tous. Beauvoir montre que non. La possibilité de se déterminer soi-même n'est pas distribuée également. Elle dépend de votre corps, de votre sexe, de votre place dans les rapports de domination. Pour le maître, se faire soi-même va de soi. Pour celle ou celui qu'on a enfermé dans un rôle, dans une condition, dans une infériorité décrétée naturelle, l'autodétermination commence par un combat bien plus rude : d'abord celui de refuser l'essence qu'on vous a collée sur la peau, de démasquer la prétendue nature comme une construction, et donc de conquérir, de haute lutte, le simple droit de se faire soi-même, ce droit que d'autres tiennent pour acquis.
Et voyez comme cela rouvre, autrement, la grande question des vainqueurs qui ouvre toute notre série. L'histoire de la philosophie, je vous le disais, a été écrite par des hommes, qui ont oublié les femmes. Mais Beauvoir montre que ce n'est pas seulement un oubli : c'est un système. La pensée de la liberté elle-même a souvent été pensée par des hommes libres, pour des hommes libres, en oubliant tous ceux et toutes celles à qui cette liberté était refusée. La liberté abstraite de Sartre, le « tu es toujours libre de choisir ton attitude », sonne autrement quand on la dit à une femme enfermée, à un esclave, à un colonisé. Beauvoir ouvre ainsi la porte à tout ce que nous allons voir dans cette saison : la parole de ceux qu'on avait fait taire, les femmes, les colonisés, les opprimés, qui réclament à leur tour le droit de se déterminer, et qui découvrent que ce droit, pour eux, n'est pas un point de départ, mais une conquête.
Je dois ajouter une nuance, par honnêteté, car Beauvoir elle-même a été critiquée, plus tard, par d'autres femmes. On lui a reproché, parfois, de prendre encore comme modèle de liberté un idéal très masculin, très occidental : se libérer, pour Beauvoir, c'était souvent ressembler à l'homme libre, entrer dans le travail, l'action, la création, comme lui. D'autres femmes diront, après elle, que c'était encore mesurer la femme à l'aune de l'homme, et qu'il fallait peut-être inventer d'autres formes de liberté, qui ne copient pas le modèle du sujet souverain masculin. Nous retrouverons cette critique, plus loin dans cette saison, avec l'éthique du soin, et avec des penseuses qui interrogeront jusqu'à l'idée même d'autonomie. Mais cela n'enlève rien à Beauvoir : elle a fait sauter le verrou. Elle a montré que l'essence est une prison, et que la liberté de se faire soi-même devait être arrachée par celles à qui on l'avait volée.
Restons un instant dans cette génération qui a pensé la liberté au cœur du vingtième siècle, le siècle des pires barbaries, des camps, des totalitarismes. Car une autre femme, exilée, ayant fui la mort, va se poser une question voisine, mais autrement : non plus seulement « comment se faire soi-même ? », mais « qu'est-ce qu'agir, vraiment, parmi les autres ? ». Elle va voir dans le simple fait que chaque être humain qui naît est un commencement absolu, une nouveauté radicale dans le monde, la source la plus profonde de la liberté. Cette femme, c'est Hannah Arendt, et c'est elle que nous allons écouter maintenant.
Arendt : être libre, c'est pouvoir commencer
Hannah Arendt
Hannah Arendt fuit le nazisme et renverse la question de la liberté : ce n'est pas une affaire intérieure d'âme maîtrisée, mais une capacité de commencer, d'agir ensemble dans l'espace public. Elle invente le concept de natalité, cette capacité à introduire du neuf que porte chaque être qui naît, brisante le déterminisme où tout semblerait programmé. La vraie liberté naît entre nous, en pluralité, lorsque des êtres distincts se rencontrent pour délibérer et agir ensemble—jamais seul, jamais sans ce monde partagé. Arendt dénonce le totalitarisme qui écrase cette liberté d'action et révèle, face au procès d'Eichmann, que le mal extrême surgit souvent de ceux qui cessent de penser et de juger par eux-mêmes.
Nous restons dans ce vingtième siècle bouleversé, le siècle des guerres mondiales, des camps, des totalitarismes, et nous écoutons une autre grande voix de femme, celle d'une philosophe qui a dû fuir l'Allemagne nazie, qui a connu l'exil, l'apatridie, et qui a fait de cette expérience le point de départ d'une pensée neuve sur la liberté. Elle s'appelle Hannah Arendt. Et elle va déplacer notre question d'une manière surprenante. Jusqu'ici, en gros, la liberté était une affaire intérieure : maîtriser son âme, dissoudre son moi, cultiver son for intérieur, choisir au fond de sa conscience. Arendt, elle, va nous dire : non, la liberté la plus profonde n'est pas au-dedans, elle est au-dehors, entre nous, dans l'action, dans le monde commun.
Pour comprendre, il faut partir de son idée la plus belle, la plus originale, qu'elle appelle la natalité. Le mot vient de naître, de naissance. Et voici ce qu'Arendt y voit. Les philosophes, dit-elle, ont presque toujours médité sur la mort. La philosophie, depuis les Grecs, était souvent une préparation à mourir, une méditation sur notre finitude. Arendt renverse le regard : ce qui compte, dit-elle, ce n'est pas tant que nous mourions, c'est que nous naissions. Chaque être humain qui vient au monde est un être absolument nouveau, qui n'a jamais existé auparavant, et qui apporte avec lui quelque chose d'inédit, d'imprévisible. Chaque naissance est un commencement, un recommencement du monde. Et c'est là, dit Arendt, qu'est la racine la plus profonde de la liberté : dans cette capacité de commencer du neuf, d'introduire dans le monde quelque chose qui n'y était pas, qui ne découle pas mécaniquement de ce qui précède.
Vous saisissez la profondeur de cela pour notre question. Depuis le début de la série, le grand cauchemar, c'était le déterminisme : l'idée que tout est enchaîné, que rien de neuf ne peut surgir, que je ne suis que le produit de mes causes, l'effet d'un passé qui me programme. Souvenez-vous des atomes de Démocrite, de la chaîne du destin. Eh bien Arendt répond : mais regardez, à chaque naissance, quelque chose de radicalement neuf entre dans le monde, qui brise la chaîne. L'être humain est l'être qui peut commencer, initier, créer du nouveau. Être libre, ce n'est pas d'abord choisir entre des options déjà là ; c'est faire surgir de l'inattendu, ouvrir un possible qui n'existait pas. Chaque enfant qui naît est la preuve vivante que le monde n'est pas fermé, que le recommencement est toujours possible.
Et cette liberté de commencer, Arendt l'appelle l'action. Mais attention, elle donne à ce mot un sens précis, et exigeant. Agir, pour Arendt, ce n'est pas fabriquer des objets, ni travailler pour survivre. C'est se montrer aux autres, prendre la parole et l'initiative dans un espace public, parmi ses semblables, et y faire advenir quelque chose de neuf. Et cela suppose une condition décisive, que je veux souligner, car elle traverse toute notre série : la pluralité. Nous ne sommes pas l'Homme, au singulier, un être abstrait et solitaire. Nous sommes les humains, au pluriel, tous semblables en humanité et tous différents, uniques. La liberté n'a lieu qu'entre nous, dans cet espace où des êtres distincts se rencontrent, se parlent, agissent ensemble. Robinson seul sur son île n'est pas libre au sens d'Arendt : il survit. La liberté naît là où plusieurs se réunissent pour agir et délibérer, comme jadis sur l'agora grecque dont nous parlions au tout début. Vous reconnaissez, transformée, l'intuition de la Chine : on ne devient pas soi tout seul. Arendt la reprend pour la liberté politique : on n'est libre qu'ensemble, dans un monde partagé.
Et cette pensée a une conséquence redoutable, qu'Arendt a vécue dans sa chair. Si la liberté est l'action en commun dans un espace public, alors le pire de tous les maux, c'est ce qui détruit cet espace : la tyrannie, et surtout sa forme moderne extrême, le totalitarisme. Arendt a consacré un grand livre à comprendre comment des régimes ont pu, au vingtième siècle, écraser non seulement les corps mais la capacité même d'agir, de penser, de commencer, en isolant les êtres, en les rendant superflus, interchangeables, en tuant en eux la spontanéité. Le totalitarisme, pour elle, c'est l'effort pour faire de l'être humain un être sans initiative, un rouage parfaitement prévisible, c'est-à-dire pour détruire en lui ce qui le rend humain : sa natalité, sa liberté de commencer.
Et c'est de là que vient sa formule la plus connue, et la plus mal comprise, qu'il faut bien expliquer : la banalité du mal. En assistant au procès d'un haut responsable nazi, Eichmann, l'un des organisateurs de la déportation et de l'extermination, Arendt s'attendait à voir un monstre. Elle a vu, dit-elle, un homme ordinaire, terne, médiocre, un fonctionnaire qui avait fait son travail, suivi les ordres, rempli des formulaires, sans jamais vraiment penser à ce qu'il faisait. Et elle en a tiré une idée glaçante : le mal le plus extrême peut être commis non par des démons, mais par des gens qui ont cessé de penser, qui ont renoncé à juger par eux-mêmes, qui se sont réfugiés dans les ordres reçus et les phrases toutes faites. Le contraire de la liberté, ici, ce n'est pas seulement la contrainte extérieure : c'est l'abdication intérieure, le renoncement à penser et à juger par soi-même. Vous entendez l'écho lointain du « ose penser par toi-même » de Kant, et même de Socrate, pour qui une vie sans examen ne vaut pas d'être vécue. Pour Arendt, cesser de penser, c'est cesser d'être pleinement humain, et c'est ce qui rend possibles les pires complicités.
Que retenir d'Arendt, pour notre voyage ? Une idée d'espérance, au milieu du siècle le plus sombre. Si être libre, c'est pouvoir commencer, et si chaque naissance est un commencement, alors la liberté ne peut jamais être complètement éteinte. Tant que des êtres humains naissent, du neuf est possible, le monde peut être recommencé. Aucun ordre, si total soit-il, ne peut s'assurer définitivement contre la spontanéité des nouveaux venus. C'est une pensée profondément tournée vers le pluriel, vers le commun, vers l'action partagée : non pas le moi souverain et solitaire de Sartre, mais des humains, divers, agissant ensemble dans un monde qu'ils partagent.
Mais à côté de cette liberté de l'action, de l'initiative, de l'affirmation de soi dans le monde, le vingtième siècle a aussi entendu une voix presque opposée, une voix qui, à rebours de tout notre élan d'affirmation, va prôner exactement le contraire : non pas s'affirmer, non pas commencer, mais s'effacer, se défaire de son moi, faire le vide en soi pour laisser passer autre chose. Une voix qui rejoint, étrangement, par d'autres chemins, la dissolution que nous avions trouvée en Inde et chez les mystiques. Cette voix, c'est celle d'une femme à la vie brève et brûlante, mystique et révoltée : Simone Weil. Et c'est elle que nous allons écouter maintenant.
Simone Weil : l'effacement du moi comme attention
Simone Weil
Face à Sartre qui criait la liberté par l'affirmation du moi, Simone Weil avance l'inverse : la vraie liberté, c'est de se défaire de ce petit je qui prétend être le centre du monde, une opération mystérieuse qu'elle appelle la décréation. Mais contrairement aux mystiques qui fuyaient vers Dieu, Weil tourne cet effacement vers les autres, vers ceux qui souffrent : en se mettant de côté, on devient enfin capable d'une attention vraie, de voir l'autre, de le servir sans l'écraser sous ses projections. Sa vie elle-même incarne cette pensée, du refus de manger plus que les Français affamés à son travail à l'usine pour comprendre du dedans l'exploitation. Voilà une philosophe qui anticipe les critiques contemporaines sur l'épuisement du moi moderne.
Nous venons d'entendre, avec Sartre, Beauvoir, Arendt, des philosophies de l'affirmation : se faire soi-même, conquérir sa liberté, agir, commencer. Mais le vingtième siècle a aussi entendu une voix qui prend exactement le contre-pied, et qui nous ramène, par des chemins inattendus, à la grande intuition de l'Inde et des mystiques : non pas s'affirmer, mais s'effacer ; non pas grossir son moi, mais le défaire. Cette voix, c'est celle de Simone Weil, une femme à la vie brève, intense, déroutante, morte à trente-quatre ans, et qui est l'une des plus singulières penseuses de notre temps.
Sa vie, d'abord, parce qu'elle est inséparable de sa pensée. Simone Weil est une normalienne brillante, une philosophe de haut vol. Mais elle ne supporte pas de penser à distance de la souffrance des autres. Alors, pour comprendre de l'intérieur la condition ouvrière, elle quitte l'enseignement et va travailler à l'usine, sur les chaînes, dans l'épuisement et l'humiliation. Pour partager le sort des plus pauvres, elle vit dans le dénuement. Pendant la guerre, réfugiée à Londres, elle refuse, dit-on, de manger plus que la ration des Français restés sous l'Occupation, et cette privation, jointe à la maladie, la conduit à la mort. Sa vie entière est une tentative de se déprendre d'elle-même, de faire passer les autres et la vérité avant son propre moi. Sa pensée est à l'image de sa vie.
Et au cœur de cette pensée, il y a un mot très simple, que nous employons tous les jours sans y penser, et qu'elle a chargé d'un sens immense : l'attention. Pour Simone Weil, l'attention est presque tout. Mais pas l'attention crispée, tendue, volontaire, celle qui fronce les sourcils et serre les dents. Au contraire : une attention ouverte, disponible, patiente, une sorte de qualité de présence où l'on fait silence en soi pour accueillir vraiment ce qui est là, l'autre, le réel, la vérité. Elle écrit cette phrase magnifique : l'attention absolument sans mélange est prière. Et elle dit que la chose la plus précieuse qu'on puisse offrir à quelqu'un qui souffre, ce n'est pas un conseil, ni même une aide matérielle d'abord, mais ce regard d'attention pure qui le reconnaît, qui lui demande, en silence : quel est ton tourment ? Combien de fois, dans nos vies, regardons-nous vraiment quelqu'un ? La plupart du temps, dit Weil, nous ne voyons pas l'autre : nous voyons nos propres projections, nos intérêts, l'usage que nous pouvons en faire. L'attention vraie, c'est s'effacer assez pour que l'autre puisse exister, pleinement, dans notre regard.
Et vous voyez déjà où cela mène, et comme c'est paradoxal pour notre série. Cette attention suppose qu'on fasse taire son moi, qu'on le mette de côté, qu'on cesse de tout ramener à soi. Et Simone Weil va donner à cet effacement un nom étrange et fort : la décréation. Le mot est forgé par elle. Dieu, dit-elle, nous a créés, et en nous créant, il nous a donné ce petit moi qui dit « je », ce centre autour duquel nous organisons tout, ce point de vue d'où nous regardons le monde comme s'il tournait autour de nous. La décréation, c'est défaire cela : non pas se détruire, mais déposer ce moi qui s'arroge le centre, renoncer à se prendre pour le milieu du monde, pour laisser la place à Dieu, à la vérité, aux autres. C'est, dit-elle, consentir à ne pas être tout, à n'être qu'un parmi d'autres, à descendre de ce trône imaginaire où chacun de nous se place spontanément.
Arrêtons-nous, car nous touchons à quelque chose de profond, et que nous avons déjà rencontré. La décréation de Simone Weil, c'est, dans le langage d'une Européenne du vingtième siècle, marquée par le christianisme mais aussi nourrie de pensée grecque et même indienne, quelque chose de très proche du fana des soufis, de l'âme anéantie de Marguerite Porete, du non-soi du Bouddha. Se défaire de l'illusion d'être un moi central et souverain. Renoncer à ce « je » avide qui veut tout posséder, tout dominer, tout rapporter à lui. Weil rejoint, par sa propre voie, la grande intuition de la dissolution : la liberté la plus haute n'est pas de grossir le moi, mais de s'en délivrer. Et elle le fait au cœur même de l'Occident, au moment précis où Sartre proclamait le moi souverain, absolument libre, responsable de tout. Deux contemporains, deux amis de la même génération philosophique, et deux voies exactement inverses : l'affirmation totale du moi chez Sartre, l'effacement du moi chez Weil. C'est dire que notre Occident, lui aussi, a porté en lui les deux grands rapports au soi, et pas seulement celui de l'affirmation.
Mais il y a, chez Simone Weil, une chose qui la distingue des mystiques que nous avons vus, et qui la rend bouleversante de modernité. Pour elle, cet effacement de soi n'est pas une fuite hors du monde, une évasion vers Dieu loin des hommes. Au contraire. La décréation, l'attention, sont tout entières tournées vers les autres, vers les plus humbles, vers ceux qui souffrent. Se défaire de son moi, ce n'est pas se désintéresser du monde : c'est, enfin, pouvoir voir les autres pour de bon, pouvoir les aimer, les servir, parce qu'on a cessé de se mettre soi-même au premier plan. Elle a un mot terrible et juste pour la grande souffrance, celle qui écrase et défait un être : le malheur. Et elle dit que pour secourir vraiment un être dans le malheur, il faut ce don d'attention qui suppose qu'on s'oublie soi-même. Ainsi, l'effacement du moi devient, chez elle, la condition de la justice, de la compassion, de l'amour du prochain.
Vous mesurez l'importance de cela pour la fin de notre voyage. Simone Weil annonce, en avance, une critique qui va monter dans notre temps : et si notre obsession de nous affirmer, de nous réaliser, de nous prendre toujours pour le centre, était précisément ce qui nous rend aveugles aux autres, et même malheureux ? Et si une part de la liberté véritable consistait, au contraire, à desserrer l'étreinte du moi, à faire attention, à se rendre disponible ? Nous retrouverons cette idée, transformée, à la toute fin, avec l'éthique du soin, et avec la critique d'un individu moderne épuisé d'avoir à être sans cesse lui-même.
Je dois, par honnêteté, nommer aussi les zones d'ombre de Simone Weil. Son refus de soi a parfois quelque chose d'excessif, presque de morbide ; sa quête de l'effacement a peut-être hâté sa mort. Et ses positions ont parfois été déroutantes, contradictoires. Une pensée extrême, qui ne se laisse pas ranger, qui dérange. Mais c'est aussi pour cela qu'elle compte : elle a tenu, dans notre Occident affairé et conquérant, la flamme inverse, celle de l'attention, de l'humilité, du consentement à n'être pas le centre.
Nous avons donc vu, dans la première moitié de cette saison, l'Occident porter à son comble sa pensée de la liberté, dans toutes ses directions : affirmation, action, mais aussi effacement. Il est temps, maintenant, de tout remettre en question, radicalement. Car un penseur va surgir qui ne va pas proposer une nouvelle figure de la liberté, mais demander : et si ce « sujet » libre dont vous parlez depuis le début, ce moi, cette conscience souveraine, n'était pas du tout une réalité première, mais un produit, une fabrication, le résultat de forces, d'institutions, de pouvoirs qui nous ont faits sans que nous le sachions ? Et si le sujet lui-même était une invention récente, sur le point peut-être de disparaître ? Ce penseur, c'est Michel Foucault, et c'est lui qui va ébranler tout notre édifice dans le prochain épisode.
Foucault : le sujet libre, une fabrication du pouvoir
Michel Foucault
Foucault ébranle les fondations de notre série en posant une question vertigineuse : et si le sujet libre, cette évidence occidentale, n'était pas un point de départ naturel mais un produit du pouvoir ? À travers l'analyse du pouvoir disciplinaire et du panoptique, il montre comment les institutions nous fabricent, nous surveillent, nous intériorisent les normes jusqu'à nous discipliner nous-mêmes. Mais Foucault ne détruit pas la liberté : il la redéfinit comme la capacité à diagnostiquer ces fabrications, à démasquer ce qu'on présente comme naturel, et à nous refaire autrement. C'est le geste de décentrement que notre série pratique depuis le début.
Nous avons vu, dans cette saison, l'Occident porter sa pensée de la liberté à son sommet : le sujet libre, qui se fait lui-même, qui agit, qui s'affirme ou s'efface, mais qui, toujours, reste au centre, comme une réalité première, évidente. Eh bien voici venir un penseur qui va faire exploser cette évidence, et secouer tout l'édifice que nous avons patiemment construit depuis le premier épisode. Il s'appelle Michel Foucault, et sa question est d'une audace redoutable : et si ce « sujet » libre, ce moi, cette conscience souveraine dont vous parlez avec tant d'assurance, n'était pas du tout le point de départ, la source, mais au contraire un produit, un résultat, quelque chose qui a été fabriqué, par l'histoire, par les institutions, par le pouvoir, sans que nous le sachions ?
Foucault appartient à un grand courant de la pensée du vingtième siècle, qu'on a appelé le structuralisme, et qui a opéré un renversement par rapport à Sartre. Là où Sartre mettait au centre le sujet libre, sa conscience, ses choix, les structuralistes disaient : attention, l'individu n'est pas le maître du jeu ; il est traversé, parlé, agi par des structures qui le dépassent, la langue, les systèmes de signes, les règles inconscientes de la culture. Ce n'est pas moi qui parle la langue, en un sens, c'est la langue qui parle à travers moi. Foucault va appliquer cette intuition à quelque chose de précis et de redoutable : le pouvoir, et la façon dont il nous fabrique.
Sa grande idée, c'est que le pouvoir n'est pas seulement ce qu'on imagine d'habitude : une force qui interdit, qui réprime, qui dit non, le roi, la police, la loi qui punit. Ça, c'est la vieille image. Le pouvoir moderne, dit Foucault, est bien plus subtil, et bien plus efficace : il ne se contente pas d'interdire, il produit. Il produit des manières d'être, des normes, des comportements, et finalement, il nous produit, nous, tels que nous sommes. Prenez ses analyses, devenues célèbres. Il étudie comment, à partir d'une certaine époque, on a enfermé les fous, défini la folie, et par contraste, défini l'homme normal, raisonnable. Comment on a construit la prison, et avec elle l'idée du délinquant. Comment la médecine, l'école, l'armée, l'usine ont mis au point mille techniques pour surveiller, mesurer, redresser, dresser les corps et les esprits. Foucault appelle cela le pouvoir disciplinaire : un pouvoir minuscule, partout présent, qui s'exerce sur les corps, dans les détails, par les emplois du temps, les examens, les classements, la surveillance constante.
Et il en donne une image saisissante, qui est devenue un symbole de notre époque : le panoptique. C'était le projet d'une prison idéale, conçue de telle façon qu'un seul gardien, placé dans une tour centrale, puisse voir toutes les cellules, sans que les prisonniers, eux, puissent savoir s'ils sont observés à cet instant. Le résultat ? Comme ils peuvent être vus à tout moment, les prisonniers finissent par se surveiller eux-mêmes, par intérioriser le regard du gardien, par se discipliner tout seuls. Et Foucault dit : voilà le modèle de notre société tout entière. Nous avons tellement intériorisé les normes, les regards, les attentes, que nous nous surveillons nous-mêmes, que nous nous corrigeons, que nous nous conformons, sans même qu'on ait besoin de nous y forcer. Le pouvoir le plus efficace n'est pas celui qui nous enchaîne du dehors : c'est celui qui s'installe au-dedans, et nous fait désirer, vouloir, penser ce qu'il faut.
Vous mesurez le séisme pour notre question ? Toute notre série reposait sur l'idée d'un soi qui se détermine. Foucault vient demander : mais ce soi, d'où vient-il ? Qui l'a fait ? Et sa réponse est vertigineuse : ce que tu prends pour ton moi le plus intime, tes désirs, ta sexualité, ta conscience, ta volonté, tout cela n'est pas une donnée naturelle, première, que tu n'aurais qu'à exprimer ou à libérer. C'est le résultat d'une longue fabrication historique, par des savoirs et des pouvoirs. Même quand tu crois te libérer, t'exprimer, être toi-même, tu obéis encore, souvent, à des normes qu'on a déposées en toi. L'injonction moderne « sois toi-même, libère ton vrai moi, exprime ton désir », loin d'être le contraire du pouvoir, est peut-être l'une de ses ruses les plus subtiles : une manière de nous faire produire nous-mêmes, docilement, le moi qu'on attend de nous.
Et Foucault va jusqu'au bout de cette logique, dans une phrase restée fameuse, presque scandaleuse. Il dit que l'homme, ce qu'il appelle « l'homme » comme objet de pensée, ce sujet souverain placé au centre de tout, est une invention récente. Il n'a pas toujours existé comme idée ; il est né à une certaine époque, il y a quelques siècles seulement, avec une certaine manière d'organiser le savoir. Et il ajoute : comme il est né, il pourrait disparaître. Il termine l'un de ses livres par une image inoubliable : peut-être que cet « homme » s'effacera un jour, comme un visage dessiné sur le sable, au bord de la mer, qu'une vague vient effacer. Comprenez bien : Foucault ne dit pas que les êtres humains vont disparaître. Il dit qu'une certaine idée de nous-mêmes, le sujet souverain, centre et fondement de tout, cette idée-là est datée, fragile, et peut-être en train de passer.
Alors, est-ce le tombeau de l'autodétermination ? Si je ne suis qu'un produit du pouvoir, si mon moi le plus intime est fabriqué, que reste-t-il de ma liberté ? On a beaucoup reproché cela à Foucault : à force de tout expliquer par le pouvoir, ne supprime-t-il pas toute possibilité de résistance, de liberté, de sujet ? Si même mes révoltes sont programmées, comment échapper à quoi que ce soit ? C'est une objection sérieuse, et Foucault l'a entendue. Mais il faut bien voir ce qu'il fait, et qui est précieux pour nous. Il ne dit pas : vous n'êtes pas libres, résignez-vous. Il dit : votre liberté ne consiste pas à exprimer un vrai moi naturel qui serait caché sous le pouvoir, car ce moi est lui-même un effet du pouvoir. Votre liberté est ailleurs : dans la capacité de voir ces fabrications, de les analyser, de repérer comment on vous a faits, et donc de commencer à vous défaire de ce qu'on a fait de vous. Le premier geste de liberté, chez Foucault, c'est le diagnostic : démasquer les évidences, montrer que ce qu'on présente comme naturel, éternel, nécessaire, est en réalité construit, historique, et donc transformable. Ce qui a été fait peut être défait, ou refait autrement.
Et c'est exactement, vous l'entendez, le projet de toute notre série. Depuis le premier épisode, nous ne faisons que cela : montrer que les évidences sur le soi, sur la liberté, ne sont pas naturelles mais situées, fabriquées par des histoires particulières ; que l'individu souverain occidental n'est pas la vérité de l'humain, mais une invention récente, datée, parmi d'autres possibles. Foucault est, en un sens, le grand théoricien de ce geste de décentrement que nous pratiquons depuis le début.
Mais alors, si le sujet est fabriqué, peut-on encore, malgré tout, agir sur soi-même, se transformer, se façonner ? Foucault, à la fin de sa vie, a répondu oui, et il l'a fait en revenant, de façon inattendue, là où nous avions commencé : chez les Grecs et les Romains. Il y a redécouvert tout un art de se travailler soi-même, ce qu'il a appelé le souci de soi et les techniques de soi. Une manière de se déterminer qui ne suppose pas un moi tout fait à exprimer, mais un moi à sculpter, comme une œuvre. C'est cette issue, cette dernière liberté, que nous allons explorer dans le prochain épisode.
Foucault : se sculpter une vie
Michel Foucault, Épictète, Marc Aurèle, Confucius
À la fin de sa vie, Foucault redécouvre chez les Grecs et Romains une magnifique notion : le souci de soi. Non pas une quête du vrai moi caché, mais un travail patient de transformation de soi comme une œuvre d'art. Contre le déterminisme qui nous fabrique entièrement, et contre l'illusion du sujet souverain, le souci de soi ouvre une troisième voie : reprendre le matériau dont nous sommes faits et lui donner forme, inventer une manière de vivre qui soit nôtre. Ce geste rejoint étrangement la sagesse ancienne de Confucius et son idée de cultiver sa personne, montrant que la pensée la plus moderne retrouve les sagesses les plus lointaines.
Dans l'épisode précédent, Foucault avait ébranlé tout notre édifice : le sujet libre, disait-il, n'est pas une donnée première, mais un produit du pouvoir, une fabrication. Et nous étions restés sur une inquiétude : s'il en est ainsi, que reste-t-il de notre liberté, de notre pouvoir de nous déterminer ? Eh bien, à la fin de sa vie, Foucault a apporté une réponse, et il l'a cherchée dans un lieu qui va vous surprendre, parce que c'est là que notre série a commencé : chez les Grecs et les Romains de l'Antiquité. Le grand démolisseur du sujet s'est mis à étudier comment, dans l'Antiquité, on se fabriquait soi-même, volontairement, par tout un travail patient. Et il a redécouvert une notion magnifique, qu'il a appelée le souci de soi.
Souvenez-vous : tout au début, en Grèce, nous avons rencontré la fameuse devise de Socrate, « connais-toi toi-même ». Foucault fait une remarque très fine. Il dit : on a retenu surtout ce « connais-toi toi-même », parce que notre Occident est obsédé par la connaissance, par la vérité sur soi. Mais dans l'Antiquité, cette devise était inséparable d'une autre, plus large, et même plus importante : « prends soin de toi-même », occupe-toi de toi, soucie-toi de toi. C'est ce qu'il appelle le souci de soi. Et ce souci de soi n'était pas du nombrilisme, pas de l'égoïsme : c'était tout un travail, toute une pratique, pour se transformer soi-même, pour devenir meilleur, plus libre, plus maître de son existence.
Et Foucault montre que les Anciens, pour cela, avaient mis au point une foule de techniques, de pratiques concrètes, qu'il appelle les techniques de soi. Des exercices, des méthodes, des disciplines pour travailler sur soi comme un artisan travaille une matière. Pensez à ce que nous avons vu avec les Stoïciens, à la fin de la saison grecque. Épictète, Marc Aurèle : ils tenaient un journal, ils s'examinaient chaque soir, ils méditaient le matin sur ce qui dépend d'eux et ce qui n'en dépend pas, ils s'entraînaient à supporter l'épreuve, ils relisaient des maximes, ils se préparaient à la mort. Tout cela, ce sont des techniques de soi : des exercices spirituels, comme on dit des exercices physiques, pour se former, se transformer, se sculpter. Le soi, ici, n'est pas une chose donnée qu'on aurait seulement à découvrir ou à exprimer. C'est une matière qu'on travaille, une œuvre qu'on façonne, tout au long de sa vie.
Et c'est là que Foucault trouve l'issue, la sortie hors de l'impasse où il nous avait laissés. Reprenons le problème. Si le sujet est fabriqué par le pouvoir, alors « sois toi-même, exprime ton vrai moi » est un piège, car ce vrai moi est lui-même fabriqué. Mais le souci de soi, lui, échappe à ce piège, parce qu'il ne suppose justement pas un vrai moi caché à libérer. Il ne dit pas : trouve qui tu es vraiment. Il dit : fais quelque chose de toi, travaille-toi, donne-toi une forme. Foucault parle alors, magnifiquement, d'une esthétique de l'existence : faire de sa propre vie une œuvre d'art, lui donner un style, une forme choisie, comme un artiste façonne son matériau. Non pas découvrir une essence cachée, mais créer, inventer une manière d'être, une manière de vivre.
Vous voyez le déplacement, et comme il est subtil et libérateur. Toute notre série a hésité entre deux écueils. D'un côté, l'idée d'un moi profond, vrai, donné, qu'il suffirait de trouver ou d'exprimer, idée que Foucault a démolie. De l'autre, le déterminisme qui dit que nous sommes entièrement fabriqués, et donc qu'il n'y a aucune liberté. Le souci de soi ouvre une troisième voie, et c'est peut-être la plus juste pour notre temps. Oui, nous sommes fabriqués, faits par mille forces que nous n'avons pas choisies, le pouvoir, la langue, l'histoire, notre corps, notre époque. Mais à partir de ce matériau-là, que nous n'avons pas choisi, nous pouvons travailler, nous donner une forme, inventer une manière d'exister qui soit nôtre. Non pas créer à partir de rien, comme le sujet souverain de Sartre. Non pas exprimer un vrai moi tout fait. Mais reprendre, transformer, styliser ce dont nous sommes faits. Vous reconnaissez, j'espère, la formule qui revient comme un fil rouge depuis le début : se déterminer, ce n'est pas être sa propre origine, c'est faire quelque chose, à sa façon, de tout ce dont on est fait.
Et notez à quel point Foucault, en bouclant la boucle, nous ramène à ce que nous avions appris ailleurs. Ce travail patient sur soi, cette culture de soi comme une œuvre jamais finie, n'est-ce pas, étrangement, très proche de ce que nous disait Confucius, en Chine, avec son xiushen, cultiver sa personne, se polir comme le jade, toute une vie ? Foucault le grand moderne, le démolisseur des évidences occidentales, retrouve, sans toujours le dire, le geste du vieux maître chinois : non pas se maîtriser dans la violence, non pas se dissoudre, mais se cultiver, se former, se travailler. Et il le retrouve aussi chez les Grecs, bouclant la boucle de notre voyage. C'est beau : la pensée la plus contemporaine rejoint les sagesses les plus anciennes, sur l'idée que le soi est moins quelque chose qu'on a que quelque chose qu'on fait.
Je dois nommer les limites, car il y en a. On a reproché à Foucault, dans cette dernière étape, un certain retour de l'individualisme, voire de l'esthétisme : faire de sa vie une belle œuvre, c'est peut-être un luxe d'intellectuel, et cela risque d'oublier les autres, la justice, le commun. Que devient le souci des autres, dans ce souci de soi ? Foucault répondait que prendre soin de soi, bien compris, rend justement plus capable de bien se conduire envers les autres, mais la question reste ouverte, et elle nous tend vers la suite. Car toute la dernière partie de notre série va précisément remettre les autres au centre, et montrer que le soi ne se sculpte jamais tout seul, dans son atelier privé, mais toujours avec, par, et pour les autres.
Et c'est ici que nous allons quitter le cœur de l'Europe, où nous étions revenus, pour ouvrir notre regard sur le monde entier, comme nous l'avions promis. Car le vingtième siècle, ce n'est pas seulement Paris et ses philosophes. C'est aussi le siècle où des peuples entiers, qu'on avait colonisés, dominés, dont on avait nié l'humanité et la pensée, se sont levés pour reconquérir le droit de se gouverner eux-mêmes, et d'abord le droit de penser par eux-mêmes. Le grand thème de notre série, l'histoire écrite par les vainqueurs, va trouver là son chapitre le plus brûlant : les vaincus de la colonisation prennent la parole, et écrivent à leur tour. Et le premier d'entre eux, qui a inventé une forme de lutte entièrement neuve, et qui a fait de la maîtrise de soi l'arme de la libération d'un peuple, c'est Gandhi. C'est lui que nous allons écouter maintenant.
Gandhi : se gouverner pour libérer l'Inde
Gandhi
Gandhi invente une révolution dans la lutte politique : le swaraj, ce mot indien qui signifie à la fois se gouverner soi-même et libérer son peuple, lie indissociablement la maîtrise intérieure et l'indépendance. Par le satyagraha, la force de la vérité, il refuse la violence et choisit la désobéissance pacifique — comme cette marche du sel devenue légende — pour retourner la puissance morale contre l'oppression. Mais Gandhi reste aveugle sur un point crucial : les castes et l'oppression des intouchables, ce qui fera bientôt émerger un contradicteur de taille, Ambedkar, pour dire que la libération n'est rien si elle laisse les plus humbles sous le talon de leurs frères.
Nous quittons l'Europe et ses philosophes pour ouvrir notre regard sur le monde entier. Car le vingtième siècle, c'est aussi, et peut-être surtout, le siècle où des peuples entiers, qu'on avait colonisés, dominés, dont on avait nié la culture et la pensée, se sont levés pour reconquérir le droit de se gouverner eux-mêmes. Et le grand thème de notre série, l'histoire écrite par les vainqueurs, trouve ici son retournement le plus puissant : les vaincus de la colonisation reprennent la parole. Le premier que nous allons écouter a inventé une manière entièrement neuve de lutter, et il a noué, comme personne, la liberté intérieure et la liberté politique. C'est Gandhi.
Tout, chez Gandhi, tient dans un mot, un mot indien que je veux vous faire bien comprendre, car il est, à lui seul, un résumé de toute notre série : le swaraj. Ce mot est fait de deux morceaux. Swa, qui veut dire soi-même, le même son, d'ailleurs, que dans des mots que nous avons croisés en Inde. Et raj, qui veut dire le gouvernement, le règne, la domination, le même raj que dans le nom du pouvoir colonial britannique, qu'on appelait le Raj. Swaraj, donc : se gouverner soi-même. Et la beauté de ce mot, c'est qu'il a deux sens, indissociables, et que Gandhi a joué de cette double signification toute sa vie. D'un côté, swaraj veut dire l'indépendance politique : que l'Inde se gouverne elle-même, au lieu d'être gouvernée par les Anglais. C'est l'autonomie d'un peuple, l'autodétermination collective, exactement l'autonomia des cités grecques du tout début de notre série, transposée à une nation colonisée. Mais de l'autre côté, et c'est là le génie de Gandhi, swaraj veut aussi dire se gouverner soi-même au sens intérieur, moral : être maître de ses propres désirs, de ses peurs, de ses passions. Le gouvernement de soi, au sens où nous l'entendions chez les Grecs ou chez Confucius.
Et Gandhi lie ces deux sens d'une manière qui bouleverse notre question. Il dit, en substance : un peuple d'hommes et de femmes qui ne sont pas maîtres d'eux-mêmes, qui sont esclaves de leurs peurs, de leur avidité, de leur colère, ne sera jamais vraiment libre, même s'il chasse le colonisateur. Vous pouvez renvoyer les Anglais et rester intérieurement colonisés, esclaves de l'argent, de la machine, de la violence, de la peur. Le vrai swaraj commence donc par soi : par la maîtrise de soi, la discipline intérieure, le courage de ne plus avoir peur. On ne libère pas un peuple sans libérer les âmes. Gandhi a vécu cela jusqu'à l'extrême sur lui-même : une discipline rigoureuse, le contrôle des désirs, une vie de pauvreté volontaire, le filage de son propre vêtement. Pour lui, cette ascèse personnelle n'était pas une affaire privée : c'était le fondement même de la libération politique. Le souci de soi devient la racine de la liberté d'un peuple.
Et de là vient son invention la plus extraordinaire, sa manière de lutter, qu'il a appelée d'un autre mot qu'il faut connaître : le satyagraha. Cela veut dire à peu près la force de la vérité, ou la fermeté dans la vérité. C'est la lutte non violente. Gandhi refuse les armes, refuse de tuer, refuse de haïr. Sa méthode, c'est de désobéir ouvertement, pacifiquement, aux lois injustes, et d'accepter d'en subir les conséquences, la prison, les coups, sans rendre la violence. Pensez à sa fameuse Marche du sel : pour protester contre le monopole anglais sur le sel, il marche des centaines de kilomètres jusqu'à la mer, et il ramasse une poignée de sel, ce simple geste devenant un acte de désobéissance qui ébranle un empire. La force de cette méthode est paradoxale : c'est en acceptant de souffrir sans riposter qu'on retourne la force morale contre l'oppresseur, qu'on lui ôte sa légitimité, qu'on touche les consciences. Et vous voyez comme tout se tient : pour pratiquer le satyagraha, il faut un immense swaraj intérieur, une maîtrise de soi héroïque, le courage de recevoir les coups sans haïr, de vaincre sa propre peur et sa propre colère. La libération du dehors exige la maîtrise du dedans.
Et il faut souligner, pour notre série décentrée, que Gandhi puise tout cela dans les traditions de l'Inde que nous avons traversées, et non dans la pensée occidentale, même s'il l'a lue. Sa non-violence, l'ahimsa, vient des jaïns et de l'hindouisme, que nous avons rencontrés. Son livre de chevet, c'est la Bhagavad-Gītā, dont je vous avais parlé, qu'il lisait comme l'allégorie du combat intérieur : agir, lutter, accomplir son devoir, mais sans haine et sans attachement au fruit. Le grand libérateur politique du vingtième siècle s'appuie sur la sagesse millénaire de l'Inde. C'est une magnifique revanche sur l'histoire des vainqueurs : la tradition qu'on avait méprisée, présentée comme arriérée par les colonisateurs, devient l'arme spirituelle de la libération.
Mais je dois, comme toujours, et ici plus que jamais, nommer les ombres, car Gandhi n'est pas un saint de vitrail, et le réduire à une icône serait le trahir. Sa vie privée fut traversée de pratiques troublantes, notamment dans ses expériences sur la maîtrise du désir, et son rapport à sa femme et à ses fils fut parfois dur, écrasant. Et surtout, sur une question qui touche au cœur de notre saison, Gandhi a eu un angle mort considérable : la question des castes. Lui qui voulait libérer l'Inde du joug anglais restait attaché, longtemps, à l'ordre traditionnel des castes, qu'il voulait réformer, adoucir, mais non abolir. Il appelait avec compassion les intouchables les enfants de Dieu, mais cette compassion même, paternaliste, leur refusait ce qu'ils réclamaient : non pas la pitié des hautes castes, mais l'égalité, et le droit de se déterminer eux-mêmes. Et c'est ici que Gandhi a rencontré une opposition redoutable, celle d'un homme né, lui, dans une caste opprimée, qui allait lui dire : ta libération de l'Inde ne sera rien si elle laisse intacte l'oppression des plus humbles par leurs propres frères. Cet homme, ce grand contradicteur de Gandhi, c'est Ambedkar, et nous le rencontrerons bientôt.
Mais avant lui, restons sur la grande expérience coloniale, et passons de l'Inde à un autre continent meurtri, l'Afrique et le monde colonisé en général. Car si Gandhi a montré comment se libérer du maître par la maîtrise de soi, d'autres penseurs vont explorer une blessure plus secrète, plus intime, de la colonisation. Ils vont dire : le pire, dans la domination coloniale, ce ne sont pas seulement les chaînes extérieures ; c'est que le colonisé finit par intérioriser le regard du colonisateur, par se mépriser lui-même, par avoir honte de ce qu'il est, par désirer ressembler à celui qui l'écrase. Se libérer, alors, ce sera d'abord se délivrer de ce colonisateur qu'on porte dans sa propre tête. Ces penseurs, ce sont Frantz Fanon et Albert Memmi, et c'est à eux que nous allons donner la parole dans le prochain épisode.
Fanon et Memmi : la liberté intérieure face à la colonisation
Albert Memmi, Frantz Fanon
Le vrai poison de la colonisation, c'est qu'elle empoisonne l'âme du dominé de l'intérieur. Albert Memmi montre comment le colonisé finit par intérioriser le mépris du colonisateur et croire qu'il est inférieur. Frantz Fanon, psychiatre et penseur noir colonisé, plonge dans cette blessure : l'homme qui se regarde avec les yeux du maître et en vient à se haïr. Pour se vraiment libérer, il ne suffit pas de chasser le colonisateur du pays ; il faut d'abord le chasser de sa propre tête, retrouver son histoire volée et sa dignité.
Gandhi nous a montré comment un peuple colonisé peut se libérer de son maître par la maîtrise de soi et la non-violence. Mais deux autres penseurs, venus eux aussi des terres colonisées, vont explorer une blessure plus profonde, plus secrète, de la domination. Ils vont dire : le pire, dans la colonisation, ce ne sont pas seulement les chaînes visibles, les soldats, les lois, l'exploitation. C'est quelque chose de plus insidieux, qui se passe à l'intérieur, dans la tête et dans le cœur du colonisé. C'est que le dominé finit par intérioriser le regard du dominant, par se voir avec les yeux de celui qui le méprise, par avoir honte de lui-même. Et alors, se libérer, ce ne sera pas seulement chasser le colonisateur du pays : ce sera, d'abord, le chasser de sa propre tête. Ces deux penseurs, c'est Albert Memmi et Frantz Fanon.
Commençons par Memmi, un Tunisien, juif de langue arabe et française, qui occupe une place singulière : ni tout à fait colonisateur, ni tout à fait colonisé, entre les deux, ce qui lui donne un regard très lucide. Il a écrit un livre devenu classique, où il dresse deux portraits, celui du colonisé et celui du colonisateur, et il montre que ce sont les deux faces d'un même système, qui les déforme tous les deux. Le colonisateur, même le plus humain au départ, est pris dans un rôle qui le pousse à justifier ses privilèges, donc à mépriser celui qu'il domine. Et le colonisé, lui, est enfermé dans un portrait qu'on a peint de lui : on le dit paresseux, arriéré, incapable, comme un enfant, pour justifier qu'on le gouverne. Le terrible, montre Memmi, c'est que le colonisé finit par être tenté de croire ce portrait, de l'intérioriser. Et il n'a plus alors que deux issues, toutes deux empoisonnées. Première issue : tenter de ressembler au colonisateur, de s'assimiler, d'adopter sa langue, sa culture, ses manières, en reniant les siennes, dans l'espoir d'être enfin accepté. Mais cet espoir est un piège : on ne l'acceptera jamais vraiment, et il aura perdu son âme pour rien. Seconde issue : la révolte, le refus, la reconquête de soi. Et c'est par là, dit Memmi, que passe la vraie libération.
Mais c'est l'autre penseur, Frantz Fanon, qui va sonder le plus profond cette blessure de l'âme colonisée. Fanon est né à la Martinique, une île des Caraïbes colonisée par la France ; il est noir, et de culture française. Il devient médecin, psychiatre, et il va exercer en Algérie, en pleine guerre de libération, où il prendra le parti des colonisés. Et son premier grand livre porte un titre qui dit tout : Peau noire, masques blancs. Écoutez ce titre. Un homme à la peau noire, à qui l'on a appris à porter, sur le visage, un masque blanc. C'est-à-dire à penser, à parler, à se rêver comme un Blanc, parce qu'on lui a inculqué, dès l'enfance, que le Blanc est la norme, la beauté, l'intelligence, la civilisation, et que le Noir, lui, est l'inférieur, le sauvage, le laid. Fanon décrit, avec une précision déchirante, ce déchirement intérieur : l'homme noir colonisé qui se regarde dans le miroir avec les yeux du Blanc, et qui se déteste, qui voudrait blanchir sa peau, gommer son accent, renier sa culture, sa langue, ses ancêtres, pour ressembler à celui qui le domine et qui ne l'acceptera jamais. C'est l'aliénation à l'état pur : être devenu étranger à soi-même, se mépriser soi-même, désirer être un autre.
Vous mesurez ce que cela fait à notre question de l'autodétermination ? Tout au long de cette série, nous avons supposé un soi qui cherche à se déterminer. Mais Fanon montre une situation terrible : un soi qu'on a fabriqué pour qu'il se déteste, pour qu'il désire n'être pas lui-même, pour qu'il prenne pour modèle celui qui l'écrase. Comment se déterminer soi-même quand le « soi » qu'on porte a été empoisonné à la racine, quand on vous a appris à avoir honte de votre propre existence ? La première liberté, ici, la plus difficile, c'est de reconquérir son propre regard, de cesser de se voir avec les yeux du maître, de refuser l'image dégradée qu'on vous a collée, et de relever la tête. C'est ce que Fanon appelle, en un sens, désaliéner : arracher de soi le colonisateur intériorisé, retrouver sa dignité, sa fierté, son histoire, sa propre voix.
Et vous voyez comme tout notre fil rouge se noue ici. Souvenez-vous de Beauvoir : la femme renvoyée au rang de l'Autre, définie par rapport à l'homme-norme. Souvenez-vous de Hegel, au début du dix-neuvième siècle, et de sa dialectique du maître et de l'esclave : la conscience qui a besoin d'être reconnue par l'autre pour exister. Fanon est l'héritier direct de tout cela, mais il le vit dans sa chair de colonisé noir. Et il le relie au grand thème de notre série : l'histoire écrite par les vainqueurs. Car les colonisateurs n'ont pas seulement pris les terres et les richesses ; ils ont pris l'histoire, ils ont écrit que ces peuples n'avaient pas de passé, pas de pensée, pas de civilisation, pas de philosophie, qu'ils n'étaient entrés dans l'histoire qu'avec la colonisation. Se libérer, pour Fanon, c'est aussi reprendre cette histoire volée, réaffirmer qu'on a une culture, une dignité, une pensée. C'est exactement ce que tente, à sa modeste mesure, notre série tout entière : redonner voix à ceux qu'on a fait taire.
Mais je dois nommer le point le plus controversé de Fanon, car il est au cœur de notre sujet et il fait débat aujourd'hui encore. Dans son dernier livre, écrit dans la fièvre de la guerre d'Algérie, Fanon en vient à dire que, pour le colonisé, la violence de la libération peut avoir une fonction non seulement politique, mais psychologique : qu'en se dressant, en combattant, en brisant la peur, le colonisé se reconstruit, retrouve le respect de lui-même, redevient un sujet à part entière. C'est une thèse terrible, et dangereuse, et beaucoup l'ont critiquée, à juste titre. Elle s'oppose frontalement à Gandhi, que nous venons d'entendre, pour qui la libération devait être non-violente, sous peine de reproduire la violence du maître. Voilà donc deux grandes voies de la libération des opprimés, qui s'affrontent : la maîtrise de soi non violente de Gandhi, et la révolte, parfois violente, de Fanon. Je ne tranche pas pour vous ; je vous laisse, comme toujours, la question ouverte. Mais notez bien que les deux, par des chemins opposés, visent la même chose : que celui qu'on avait réduit à l'état d'objet redevienne le sujet de sa propre vie, l'auteur de sa propre histoire.
Et nous restons sur cette blessure de l'humiliation, car nous allons maintenant retrouver l'homme dont je vous ai parlé à propos de Gandhi, celui qui est né, lui, tout en bas, dans une caste qu'on disait intouchable, et qui a fait de la lutte contre cette oppression-là, l'oppression exercée non par un colonisateur étranger mais par ses propres compatriotes, le combat de toute sa vie. Un homme qui a dit : il ne suffit pas de libérer l'Inde des Anglais, il faut libérer les opprimés de l'Inde elle-même. Cet homme, c'est Ambedkar, et c'est lui que nous allons écouter maintenant.
Ambedkar : se déterminer contre la caste
Bhimrao Ambedkar
Bhimrao Ambedkar, né intouchable tout en bas de la société indienne, est devenu l'un des penseurs les plus instruits de l'Inde grâce à son intelligence et sa volonté, et a consacré sa vie à abolir le système des castes — non par compassion paternaliste comme Gandhi, mais par la revendication radicale d'égalité et d'autodétermination pour les opprimés. Face à l'impossibilité de réformer de l'intérieur une religion trop profondément imbibée de castes, il a pris un geste d'une liberté rare : rejeter la religion de sa naissance et choisir le bouddhisme, vieux système d'égalité de son propre pays, comme instrument de libération sociale pour ses millions de compagnons d'infortune. Architecte de la Constitution indépendante, il y a inscrit l'égalité pour tous et l'abolition de l'intouchabilité, montrant que l'autodétermination des dominés n'est pas un luxe mais une conquête arrachée de haute lutte, jamais un don.
Je vous ai promis, deux fois déjà dans cette série, de vous présenter cet homme. Une première fois en Inde, quand nous avions vu comment l'idée de karma avait servi à justifier l'ordre des castes, à faire croire aux humiliés qu'ils méritaient leur humiliation par leurs vies passées. Une seconde fois tout à l'heure, avec Gandhi, dont il fut le grand contradicteur. Cet homme, c'est Bhimrao Ambedkar. Et son combat touche peut-être le plus directement de tous à notre question, l'autodétermination, parce qu'il a lutté contre le système qui, plus qu'aucun autre, nie à des millions d'êtres humains le droit de se déterminer eux-mêmes : le système des castes.
Pour comprendre Ambedkar, il faut savoir d'où il vient. Il est né, il y a un peu plus de cent ans, tout en bas de la société indienne, dans une caste qu'on disait intouchable, ces gens qu'on tenait pour si impurs qu'on ne devait pas même les toucher, ni boire à leur puits, ni les laisser entrer dans les temples ni dans les écoles. Enfant, il a connu l'humiliation quotidienne : assis à part dans la classe, sur un sac qu'il devait apporter lui-même, interdit de boire à la fontaine commune. Et cet enfant-là, par une intelligence et une volonté prodigieuses, va devenir l'un des hommes les plus instruits de toute l'Inde, étudiant dans les plus grandes universités du monde, à New York, à Londres, juriste, économiste. Et il va revenir pour consacrer toute sa vie à la libération des siens.
Or, et c'est ici qu'il faut bien comprendre la radicalité d'Ambedkar, sa cible n'est pas le colonisateur anglais. Sa cible, c'est une oppression interne à l'Inde, exercée par des Indiens sur d'autres Indiens, au nom de la religion et de la tradition. Et c'est ce qui l'oppose à Gandhi. Gandhi voulait libérer l'Inde des Anglais, et adoucir le sort des intouchables par la compassion, tout en gardant, réformé, l'ordre ancien des castes. Ambedkar lui répond, en substance : ta libération ne vaut rien si elle laisse intacte l'oppression des plus humbles. À quoi bon chasser le maître étranger si l'on garde, à l'intérieur, des millions d'esclaves de naissance ? Et il refuse la pitié paternaliste des hautes castes. Il ne veut pas qu'on appelle les siens, avec une compassion condescendante, les enfants de Dieu, comme faisait Gandhi. Il veut l'égalité, les droits, et le pouvoir pour les opprimés de se déterminer eux-mêmes, sans dépendre de la bonté de leurs oppresseurs.
Et son analyse de la caste est d'une profondeur saisissante pour notre sujet. La caste, dit Ambedkar, ce n'est pas seulement une discrimination, une inégalité parmi d'autres. C'est un système qui fixe chaque être humain à une place, dès la naissance, et pour toute la vie, sans aucune possibilité d'en sortir. Tu nais intouchable, tu mourras intouchable, et tes enfants le seront. Tu ne peux pas choisir ton métier, ton conjoint hors de ta caste, ton rang. Tout est assigné d'avance, scellé par la naissance et sacralisé par la religion. Vous voyez : c'est la négation absolue de l'autodétermination. C'est le contraire exact de tout ce que nous cherchons depuis le premier épisode. Là où Protagoras disait que l'être humain n'a pas de place fixée d'avance et doit se faire lui-même, le système des castes dit : ta place est fixée pour toujours, et tu n'as rien à faire de toi-même, qu'à rester où l'on t'a mis. Ambedkar a même écrit un texte fameux pour l'abolition de la caste, et il a brûlé publiquement l'ancien livre de lois qui la fondait, geste éclatant de refus.
Et il a fait quelque chose d'encore plus radical, qui est, à mes yeux, l'un des plus beaux actes d'autodétermination de toute notre histoire. Après des années de lutte, il a conclu que la religion dominante de l'Inde, telle qu'elle était, ne pourrait jamais se réformer assez pour abolir vraiment la caste, parce que la caste y était trop profondément enracinée, sacralisée. Alors il a dit cette phrase terrible et libre : je suis né dans cette religion, cela je n'ai pas pu le choisir ; mais je ne mourrai pas dans cette religion, et cela, je peux le choisir. Et il a choisi. À la fin de sa vie, dans une cérémonie immense, il s'est converti, avec des centaines de milliers de ses compagnons d'infortune, à une autre voie : le bouddhisme. Souvenez-vous : le bouddhisme, que nous avons rencontré en Inde, cette pensée du non-soi qui ne reconnaît ni caste ni hiérarchie de naissance, et qui s'adressait, dès l'origine, à tous, sans distinction. Ambedkar a choisi une religion d'égalité, débarrassée des castes, pour ses frères et sœurs opprimés. Quel geste, pour notre série : reprendre une tradition ancienne de son propre pays, le Bouddha, et en faire l'instrument d'une libération sociale, vingt-cinq siècles plus tard.
Et il faut ajouter qu'Ambedkar n'était pas qu'un penseur de la révolte : il a été un grand bâtisseur. Quand l'Inde est devenue indépendante, c'est lui, l'ancien intouchable, qu'on a chargé de présider à la rédaction de la Constitution du nouveau pays. Et il y a inscrit l'égalité de tous les citoyens, l'abolition de l'intouchabilité, des droits pour les plus opprimés. Il a donc inscrit l'autodétermination de millions d'êtres humains dans la loi fondamentale de la plus grande démocratie du monde. Son mot d'ordre pour les siens était : instruisez-vous, organisez-vous, mobilisez-vous. Car il savait que la liberté ne tombe pas du ciel, qu'on ne l'obtient pas en attendant la bonté des puissants, mais par le savoir, l'union et la lutte. Soyez, disait-il en somme, les architectes de vous-mêmes.
Je dois, par honnêteté, rappeler que ce combat n'est pas gagné. La caste a été abolie par la loi, mais elle persiste, tenace, dans les faits, dans les mentalités, dans les violences quotidiennes. L'autodétermination des plus opprimés reste, en Inde comme ailleurs, un combat inachevé. Mais Ambedkar a montré la voie, et il est devenu, pour des centaines de millions de personnes, la figure même de la dignité reconquise : celui qui, parti de tout en bas, a refusé la place qu'on lui avait assignée, et a conquis, pour lui et pour les siens, le droit de se déterminer.
Nous avons donc entendu, dans cette partie de notre saison, les voix des dominés qui se relèvent : les femmes, les colonisés, les opprimés des castes. Et toutes nous disent une même chose, qui transforme notre question : l'autodétermination n'est pas un point de départ confortable, le luxe de qui est déjà libre ; c'est, pour la plupart des êtres humains, une conquête, arrachée de haute lutte contre ceux qui les avaient enfermés. Mais cette histoire des dominés qui se relèvent nous a peu à peu fait comprendre autre chose, de plus profond encore, qui va orienter toute la fin de notre voyage. Car ces luttes ne sont jamais des luttes d'individus isolés : ce sont des peuples, des communautés, des solidarités qui se lèvent ensemble. Et cela nous ramène à une grande vérité que nous avions rencontrée en Chine, et qu'une sagesse africaine va exprimer dans une formule sublime : je suis parce que nous sommes. C'est l'Ubuntu, et c'est ce que nous allons découvrir dans le prochain épisode.
L'Ubuntu : « je suis parce que nous sommes »
Ubuntu, Confucius, Descartes, Desmond Tutu, Charles Taylor, Axel Honneth
Une personne n'existe vraiment que par et à travers les autres : telle est l'essence de l'Ubuntu, sagesse africaine qui renverse le « je pense donc je suis » cartésien en « nous sommes, donc je suis ». Cette philosophie a connu une application politique majeure après l'apartheid en Afrique du Sud, où la Commission de vérité et réconciliation du révérend Tutu a choisi la restauration du lien sur la vengeance. L'Ubuntu rappelle à l'Occident que sa conquête de l'individu souverain, malgré ses vertus, risque d'oublier une vérité profonde : notre liberté elle-même nous vient des autres, et l'autodétermination véritable, c'est trouver sa voix propre au sein de la communauté.
Tout au long de cette série, et surtout depuis la Chine, j'ai semé une idée, en vous demandant de la garder en mémoire pour la fin. L'idée que le soi ne se constitue jamais tout seul, qu'on ne devient pas humain en solitaire, mais par et avec les autres. Souvenez-vous de Confucius et de ce mot, ren, l'humanité, écrit avec le signe de la personne et le signe du nombre deux. Eh bien le moment est venu de payer cette promesse, et de la payer avec une sagesse venue d'Afrique, qui a exprimé cette vérité dans une formule d'une beauté et d'une profondeur saisissantes. Cette sagesse, c'est l'Ubuntu.
Le mot vient des langues bantoues, en Afrique australe, et il est difficile à traduire d'un seul mot, parce qu'il désigne à la fois une qualité humaine, la bienveillance, la générosité, le sens de l'autre, et toute une vision de ce qu'est un être humain. On le résume souvent par une phrase, un proverbe, que je vous donne dans son sens : une personne est une personne à travers les autres personnes. Ou, dans la formule devenue célèbre dans le monde entier : je suis parce que nous sommes. Arrêtez-vous sur ces mots, et mesurez le renversement par rapport à tout un pan de notre histoire occidentale. Souvenez-vous de Descartes, au cœur de la modernité : je pense, donc je suis. Un moi solitaire, qui se fonde tout seul, dans le secret de sa propre pensée, indépendamment de tout le reste, indépendamment des autres. L'Ubuntu dit presque l'inverse : nous sommes, donc je suis. Je n'existe comme personne que parce qu'il y a un nous, une communauté, des liens, des autres qui m'ont fait, me reconnaissent, me portent. Le « nous » vient d'abord ; le « je » en découle.
Pour l'Ubuntu, un être humain tout seul, coupé de tout lien, n'est pas encore vraiment une personne. On naît candidat à l'humanité, et l'on devient pleinement humain à travers les relations : par l'éducation, par les égards, par l'appartenance à une communauté, par la manière dont on traite les autres et dont on est traité. Ma propre humanité est liée, nouée, inextricablement, à celle des autres. Quand je diminue un autre, quand je l'humilie, je me diminue moi-même ; quand je reconnais sa dignité, je grandis la mienne. Il y a là une intuition magnifique : nous sommes tenus les uns aux autres, notre humanité est commune, partagée, et personne ne peut être pleinement homme ou femme tout seul, dans son coin.
Et cette pensée n'est pas restée une belle idée abstraite : elle a eu, à notre époque, une application politique bouleversante. Pensez à l'Afrique du Sud, après l'apartheid, ce système atroce de séparation et de domination raciale. Quand ce régime s'est effondré, le pays aurait pu sombrer dans la vengeance, dans un bain de sang, les opprimés se retournant contre leurs anciens bourreaux. Cela ne s'est pas produit, ou pas comme on le craignait. Et l'une des raisons, c'est qu'on a fait appel, explicitement, à l'esprit de l'Ubuntu. On a créé une Commission de la vérité et de la réconciliation, présidée par l'archevêque Desmond Tutu, où les bourreaux pouvaient venir avouer leurs crimes, et où l'on cherchait, plutôt que la vengeance, la vérité, la reconnaissance, et la possibilité de revivre ensemble. Tutu l'a dit en s'appuyant sur l'Ubuntu : nous sommes liés, même la victime et le bourreau ; mon humanité est prise dans la tienne ; pour me reconstruire, j'ai besoin que tu redeviennes humain, toi aussi. Ce n'est pas l'oubli, ce n'est pas l'impunité, c'est une autre idée de la justice : non pas détruire le coupable, mais restaurer le lien brisé, réparer le tissu commun. Une justice qui guérit plutôt qu'elle ne punit.
Vous voyez ce que l'Ubuntu apporte à notre question de l'autodétermination, et comme cela vient corriger, à la toute fin de notre voyage, une certaine dérive occidentale. Nous avons vu l'Occident construire, peu à peu, l'individu souverain : le moi qui se fait tout seul, qui s'affirme, qui se veut sa propre origine, libre de toute attache. Et ce fut une conquête immense, ne la méprisons pas : elle a libéré les individus de bien des oppressions, des tutelles, des assignations. Mais l'Ubuntu, comme la Chine avant lui, nous rappelle ce que cette belle conquête risque d'oublier, et même de détruire : que nous sommes des êtres de relation, que notre liberté elle-même nous vient des autres, et que se vouloir absolument seul, absolument souverain, sans dette envers personne, c'est peut-être une illusion, et même une mutilation. Se déterminer soi-même, dans la perspective de l'Ubuntu, ce n'est pas se couper du nous : c'est trouver sa voix propre au sein du nous, devenir pleinement soi grâce aux autres et pour les autres.
Et je veux insister sur un point, pour ne pas trahir cette sagesse en la rangeant dans nos cases. L'Ubuntu n'est pas une simple « version africaine » d'idées occidentales. C'est une philosophie à part entière, avec sa propre racine, sa propre dignité, qui pense la personne autrement que nous. Et c'est important, parce que l'Afrique est précisément le continent à qui les colonisateurs ont le plus brutalement nié toute pensée, toute philosophie, en prétendant qu'elle n'avait que des coutumes, des superstitions, mais pas de réflexion sur l'humain. C'est un mensonge, et l'un des pires de l'histoire des vainqueurs. L'Afrique a pensé, profondément, ce qu'est une personne, ce qu'est la communauté, ce qu'est la justice. Et l'Ubuntu est aujourd'hui discuté, étudié, par des philosophes du monde entier, comme une contribution majeure à la pensée universelle. En l'écoutant, nous réparons, un peu, cette grande injustice.
Mais je dois, par fidélité à notre méthode, nommer aussi les ombres et les questions. Car une pensée qui place la communauté au cœur de tout peut, elle aussi, avoir sa face sombre, et nous l'avons déjà rencontrée en Chine. Si le groupe fait la personne, que devient celui qui veut s'écarter, contester, penser autrement que la communauté ? L'idéal du « nous » peut se retourner en pression du conformisme, en étouffement de l'individu qui dérange, en tyrannie de la majorité ou des anciens. Et l'on a parfois utilisé, politiquement, une image romancée de l'Afrique « communautaire » pour mieux faire taire les dissidents au nom de l'unité du groupe. Le défi, ici comme partout, c'est de tenir les deux bouts : l'enracinement dans le nous, et le respect de la voix singulière. Ni l'individu sans lien, ni le groupe qui écrase l'individu. L'Ubuntu, dans sa version la plus haute, vise justement cet équilibre : une personne pleinement elle-même, et pleinement reliée.
Et cette idée, que nous ne sommes vraiment nous-mêmes que reconnus par les autres, ne vient pas seulement d'Afrique ou de Chine. Au cœur même de la philosophie occidentale contemporaine, des penseurs l'ont redécouverte, et en ont fait une théorie rigoureuse. Ils ont montré que le besoin d'être reconnu par autrui n'est pas un caprice, mais un besoin vital, aussi essentiel que manger ou respirer, et que beaucoup de nos souffrances, et de nos luttes, viennent d'un manque de reconnaissance. C'est la grande pensée de la reconnaissance, avec des philosophes comme Charles Taylor et Axel Honneth, et c'est ce que nous allons explorer dans le prochain épisode.
La reconnaissance, clé de notre liberté
Charles Taylor, Axel Honneth, Hegel
Quand quelqu'un vous méprise, vous blessez profondément, mais quand on vous reconnaît vraiment, vous grandir et existez pleinement. Charles Taylor et Axel Honneth le disent : nous avons un besoin vital d'être reconnus par les autres — notre identité se forge dialogiquement, à travers les relations, jamais seuls. Honneth distingue trois sphères de reconnaissance (l'amour, le droit, l'estime sociale) ; leur absence engendre les grandes souffrances humaines et les luttes pour la justice. Liberté et autodétermination ne sont donc pas l'affaire d'un individu isolé, mais d'êtres tissés de relations, qui ne peuvent se tenir debout et être libres que par le regard et l'estime d'autrui.
Nous venons de découvrir, avec l'Ubuntu, l'idée que je ne suis une personne qu'à travers les autres. Et j'ai annoncé qu'au cœur même de la philosophie occidentale contemporaine, des penseurs avaient redécouvert cette vérité et en avaient fait une théorie rigoureuse, autour d'un mot devenu central : la reconnaissance. Ce sont surtout deux philosophes, le Canadien Charles Taylor et l'Allemand Axel Honneth, qui ont porté cette idée, et elle est, pour la fin de notre voyage, décisive. Car elle vient achever de défaire le mythe de l'individu qui se ferait tout seul.
Commençons par une expérience que vous connaissez tous. Pensez à ce qui se passe quand quelqu'un vous méprise, vous humilie, vous regarde de haut, vous traite comme si vous n'existiez pas, ou comme un être inférieur. Que ressentez-vous ? Une blessure, profonde, qui touche à quelque chose de plus intime que la simple vexation : elle touche à l'idée que vous avez de votre propre valeur. Et à l'inverse, pensez à ce qui se passe quand quelqu'un vous reconnaît vraiment, vous estime, vous écoute, vous traite avec respect et avec amour : vous vous sentez exister, grandir, vous tenir debout. Eh bien, disent Taylor et Honneth, ce n'est pas un détail psychologique, c'est une vérité fondamentale sur ce que nous sommes. Nous avons un besoin vital d'être reconnus par les autres. Notre rapport à nous-mêmes dépend du regard que les autres portent sur nous.
Charles Taylor le dit d'une manière que je trouve très éclairante. Il dit que l'identité, ce que nous sommes, se forme de façon dialogique. Le mot vient de dialogue. Cela veut dire : je ne découvre pas qui je suis tout seul, dans ma tête, en m'examinant en solitaire, comme on regarderait au fond d'un puits. Je deviens moi-même à travers les échanges, les conversations, les relations avec les autres, et d'abord avec ceux qui m'ont élevé. C'est en parlant avec d'autres, en étant nommé, regardé, aimé ou rejeté par eux, que je me constitue une identité. Taylor dit que nous devenons nous-mêmes au sein de réseaux d'interlocution, de toiles d'échanges avec autrui. L'idée d'un individu qui se définirait entièrement par lui-même, sans personne, est, pour Taylor, une illusion, et même une illusion appauvrissante. Même quand je cherche à être authentique, à être fidèle à moi-même, à ma propre voix, cette voix, je l'ai trouvée dans une langue, une culture, des relations que je n'ai pas inventées seul.
Et de là vient une conséquence politique majeure, que Taylor appelle la politique de la reconnaissance. Si notre identité dépend du regard des autres, alors une image méprisante, dévalorisante, qu'on impose à un groupe, n'est pas seulement une opinion blessante : c'est une véritable oppression, qui mutile les personnes de l'intérieur. Souvenez-vous de tout ce que nous avons vu dans cette saison. La femme à qui l'on renvoie sans cesse une image d'infériorité, dont parlait Beauvoir. Le colonisé noir à qui l'on a appris à se voir comme laid et inférieur, dont parlait Fanon. L'intouchable à qui l'on a fait croire qu'il était impur, dont parlait Ambedkar. Tous sont victimes de ce que Taylor appelle une mauvaise reconnaissance, une reconnaissance déformée, qui leur renvoie d'eux-mêmes une image dégradée, et finit par s'incruster en eux. Et donc, leurs luttes, ce sont des luttes pour la reconnaissance : pour être enfin vus, et vus justement, dans leur pleine dignité, dans leur pleine humanité.
Axel Honneth, le philosophe allemand, va systématiser tout cela, et il le fait en reprenant, devinez qui, Hegel, que nous avons rencontré au début de la saison précédente, avec sa fameuse dialectique du maître et de l'esclave, et son idée que la conscience de soi a besoin d'être reconnue par une autre conscience. Honneth reprend ce fil et en fait une grande théorie. Il distingue trois sphères, trois manières dont nous avons besoin d'être reconnus pour devenir nous-mêmes, et c'est très éclairant. La première, c'est l'amour, au sens large : être aimé, dans la famille, l'amitié, les liens proches. C'est ce qui nous donne la confiance en nous, la sécurité d'exister, dès la petite enfance. Sans cet amour premier, on se construit mal, blessé. La deuxième sphère, c'est le droit : être reconnu comme une personne égale aux autres, titulaire de droits, respectée par la loi. C'est ce qui nous donne le respect de nous-mêmes, le sentiment de notre dignité de citoyen. Et la troisième, c'est l'estime sociale : être reconnu pour ce qu'on apporte, pour sa contribution, ses talents, son travail, sa valeur dans la communauté. C'est ce qui nous donne l'estime de soi.
Et Honneth montre que, quand l'une de ces reconnaissances manque ou est niée, l'être humain en souffre profondément, et que c'est de ces souffrances que naissent la plupart des grandes luttes sociales. On ne se révolte pas seulement parce qu'on a faim ou qu'on manque d'argent : on se révolte parce qu'on se sent méprisé, humilié, invisible, nié dans sa dignité. Le mépris, l'humiliation, le déni de reconnaissance, voilà, pour Honneth, le carburant des luttes pour la justice. Les ouvriers, les femmes, les colonisés, les minorités méprisées : tous, au fond, réclament d'être reconnus comme des sujets à part entière, dignes, libres, égaux.
Vous voyez comme cela rassemble, magnifiquement, presque tous les fils de notre série. La liberté, l'autodétermination, ne sont pas l'affaire d'un individu isolé qui se fonderait tout seul. Pour pouvoir me déterminer, pour pouvoir me rapporter à moi-même avec confiance, respect et estime, j'ai besoin que les autres me reconnaissent. Mon rapport à moi-même passe par les autres. Ce que l'Ubuntu disait dans le langage de la sagesse, ce que la Chine disait avec son soi relationnel, Taylor et Honneth le disent dans le langage rigoureux de la philosophie contemporaine : il n'y a pas de soi souverain et solitaire ; il n'y a que des soi tissés de relations, qui ont besoin du regard d'autrui pour exister, pour se tenir debout, pour être libres.
Si nous sommes à ce point tissés des autres, faits par leur regard, alors il faut reprendre, une dernière fois, la question qui nous tient depuis le début : qu'est-ce, au juste, que ce soi que nous cherchons à déterminer ? Un philosophe français a donné à cette question une réponse d'une grande beauté, dans un livre au titre déjà tout un programme : Soi-même comme un autre. Il y montre que le soi n'est pas un noyau dur, fixe, donné, mais qu'il se constitue dans le temps, en se racontant, comme on tisse une histoire, et qu'il passe toujours par le détour de l'autre, au point que je ne peux pas dire « moi » sans, d'une certaine façon, m'inclure parmi les autres. Ce penseur, c'est Paul Ricœur, et son idée d'une identité qui se construit comme un récit va nous donner, peut-être, la clé de tout notre voyage. C'est lui que nous allons écouter maintenant.
Ricœur : le soi comme récit
Paul Ricœur, Soi-même comme un autre
Paul Ricœur nous offre une clé magnifique : pour se connaître soi-même, il faut passer par les autres, car l'altérité nous traverse jusqu'au plus intime. L'identité narrative devient ainsi le cœur de la réponse — je suis le même non pas comme une pierre immuable, mais comme un personnage dont la vie forme une histoire, que je recompose sans cesse. Se déterminer soi-même n'est donc ni se créer à partir de rien, ni se découvrir tout fait, mais mettre en récit ce dont je suis fait, ce que je n'ai pas choisi, en donner une forme et une direction. Et cette autodétermination ne m'isole pas : elle m'enracine dans les autres, dans la promesse et la responsabilité que je tiens devant eux.
Nous arrivons à un penseur qui va nous offrir, peut-être, la clé de tout notre long voyage. Après tant de siècles et tant de civilisations passés à demander « qu'est-ce que le soi, et comment se détermine-t-il ? », voici un philosophe qui rassemble, avec une douceur et une profondeur rares, presque tout ce que nous avons appris. C'est Paul Ricœur, un philosophe français du vingtième siècle, esprit de dialogue, qui a passé sa vie à écouter toutes les pensées, les anciennes et les modernes, la philosophie et les sciences humaines, pour tenter de les réconcilier. Et il a écrit un livre dont le titre, à lui seul, est déjà une révélation : Soi-même comme un autre.
Arrêtons-nous sur ce titre, car il contient tout. Soi-même comme un autre. Ricœur veut dire que, pour atteindre le soi, on ne peut pas se passer du détour par l'autre. Le soi n'est pas une petite chose transparente, immédiate, que je saisirais d'un coup en me regardant dans un miroir intérieur, comme le croyait Descartes avec son « je pense, donc je suis ». Non. Pour me comprendre moi-même, je dois passer par les autres, par leur regard, par le monde, par les histoires, par le langage que je n'ai pas inventé. Et plus encore : il y a de l'autre jusque dans le plus intime de moi. Mon corps, qui m'échappe ; ma conscience, traversée d'influences ; ma mémoire, pleine des autres ; ma voix même, faite de mots qui viennent d'ailleurs. Je suis, en un sens, habité par de l'altérité. Le soi et l'autre ne sont pas deux pôles séparés qui se feraient face : ils sont entrelacés, noués ensemble. Vous voyez comme Ricœur recueille tout ce que nous venons de voir, l'Ubuntu, la reconnaissance, le soi relationnel, et le porte à sa formulation la plus fine.
Mais l'apport le plus précieux de Ricœur, pour notre question, c'est une idée magnifique qu'il appelle l'identité narrative. Et pour la comprendre, il part d'un petit problème que nous avons croisé tout au début, en Inde, avec le char qui n'existe pas. Souvenez-vous : qu'est-ce qui fait que je suis le même, à travers le temps ? Mon corps a entièrement changé depuis mon enfance, mes idées, mes goûts, mes cellules, tout s'est renouvelé. Le Bouddha en concluait qu'il n'y a pas de soi permanent. Alors, en quel sens puis-je dire que je suis toujours la même personne qu'à cinq ans ? Ricœur répond par une distinction subtile et lumineuse. Il dit : il y a deux manières d'être le même. Il y a l'identité de la chose qui ne change pas, comme une pierre qui reste identique à elle-même. Et il y a une tout autre identité, celle d'une personne qui, elle, change sans cesse, et qui pourtant reste elle-même. Comment ? Pas comme une pierre. Comme une histoire.
Voilà l'idée géniale. Ce qui fait l'unité de ma vie, à travers tous ses changements, ce n'est pas un noyau fixe qui resterait identique. C'est le récit que je peux en faire, l'histoire qui relie l'enfant que j'étais, l'adulte que je suis, le vieillard que je serai, en un seul fil, une seule trame, comme les épisodes d'un roman tiennent ensemble par l'intrigue. Je suis le même, non pas comme une chose immuable, mais comme un personnage dont la vie fait une histoire cohérente, que je me raconte et que je raconte aux autres. Mon identité, c'est mon récit. Et ce récit, sans cesse, je le reprends, je le réinterprète, je le continue. Chaque événement nouveau, chaque rencontre, chaque épreuve, je dois l'intégrer dans mon histoire, lui donner un sens, le relier à ce qui précède.
Et mesurez ce que cela fait à notre question de l'autodétermination, car c'est, je crois, le point d'arrivée de tout notre voyage. Se déterminer soi-même, dans cette lumière, ce n'est pas se créer à partir de rien, comme un dieu, comme le voulait l'image extrême du sujet souverain. C'est aussi peu se découvrir tout fait, comme une essence cachée qu'il suffirait de mettre au jour. C'est autre chose, de plus modeste et de plus vrai : c'est mettre en récit sa propre vie. C'est prendre tout ce qui m'est arrivé, tout ce dont je suis fait, ma naissance, mon corps, mon époque, mes blessures, mes rencontres, tout ce que je n'ai pas choisi, et en faire quelque chose, lui donner une forme, un sens, une direction, par l'histoire que j'en compose et que je continue d'écrire par mes actes. Je ne suis pas l'auteur des matériaux de ma vie ; mais je suis, peu à peu, l'auteur de leur mise en récit, de la figure que je leur donne. Vous reconnaissez la formule qui revient depuis le premier épisode, depuis Sartre, depuis Protagoras : l'important, ce n'est pas ce qu'on a fait de nous, c'est ce que nous faisons de ce qu'on a fait de nous. Ricœur nous dit comment : en le mettant en récit, en le reprenant dans l'histoire que nous devenons.
Et il y a, dans cette idée, deux choses qui la sauvent de l'illusion du moi tout-puissant. D'abord, je ne suis jamais l'unique auteur de mon récit. Ma vie est nouée à celle des autres, leurs histoires traversent la mienne, et je suis souvent un personnage secondaire dans le récit des autres. Nous co-écrivons nos histoires, emmêlées. Ensuite, et c'est très beau chez Ricœur, l'identité narrative se tient surtout dans une expérience décisive : la promesse. Quand je promets quelque chose, je m'engage à rester le même, à répondre demain de ce que je dis aujourd'hui, quoi qu'il arrive, quels que soient mes changements d'humeur. Tenir parole, c'est se rendre fidèle à soi à travers le temps, c'est se constituer comme un soi durable, responsable, sur qui les autres peuvent compter. Me déterminer, ce n'est donc pas seulement me raconter : c'est aussi m'engager, répondre de moi devant les autres. Le soi se tient là, dans cette fidélité, dans cette responsabilité tenue.
Avec Ricœur, nous touchons donc à une réponse mûrie, apaisée, à notre grande énigme. Ni le moi souverain qui se crée seul, ni le moi-illusion qui n'existe pas, ni le moi tout fait qu'on n'aurait qu'à exprimer. Mais un soi qui se fait en se racontant, à partir d'un héritage qu'il n'a pas choisi, avec et par les autres, et qui se rend responsable en s'engageant. C'est peut-être la plus belle synthèse possible de tout ce que les cultures du monde nous ont appris.
Mais avant de conclure tout à fait notre voyage, il faut donner la parole à celles qui vont contester, de la manière la plus radicale, l'idéal même qui a dominé notre Occident : l'idéal de l'autonomie, de l'indépendance, du sujet qui se suffit. Des philosophes, en partant de l'expérience la plus humble et la plus universelle qui soit, celle de prendre soin d'un enfant, d'un malade, d'un vieillard, vont nous dire que nous avons peut-être tout pensé à l'envers, en faisant de l'indépendance l'idéal, alors que la vérité de la condition humaine, c'est la dépendance, la vulnérabilité, le besoin des autres. Et une autre, étudiant des femmes très loin de nos certitudes, va demander si notre idée même de la liberté n'est pas qu'une croyance parmi d'autres. C'est l'éthique du soin, et la question de Saba Mahmood, que nous allons découvrir maintenant.
L'éthique du soin contre l'illusion de l'autonomie
Carol Gilligan, Joan Tronto, Saba Mahmood
Depuis Kant, l'Occident a divinisé l'autonomie, cet individu indépendant et autosuffisant. Or des philosophes, surtout des femmes, bouleversent cette croyance en partant d'une expérience oubliée : le soin quotidien, banal et universel. Joan Tronto le montre : nous naissons dépendants, mourrons dépendants, ne cessons d'avoir besoin des autres, et ce travail invisible du soin a toujours porté l'illusion d'autonomie des autres. L'anthropologue Saba Mahmood, elle, nous avertit de ne pas plaquer arrogamment notre idée occidentale de liberté sur le monde : ces femmes égyptiennes qui cultuvent la piété religieuse ne sont pas des victimes passives, elles façonnent elles-mêmes leur agir. Chercher à tous les libérer selon notre modèle, c'est peut-être refaire le geste du colonisateur.
Nous approchons de la fin de notre voyage, et nous arrivons à la contestation la plus profonde, la plus radicale, de l'idéal qui a dominé tout notre Occident : l'idéal de l'autonomie. Depuis Kant, et même avant, nous avons fait de l'autonomie, de l'indépendance, du sujet qui se donne à lui-même sa loi et ne doit rien à personne, le sommet de la liberté et de la dignité. Or des philosophes, et ce sont presque toutes des femmes, vont venir nous dire : et si nous avions tout pensé à l'envers ? Et si cet idéal de l'individu indépendant et autosuffisant était non seulement une illusion, mais un mensonge, et même un mensonge nuisible ?
Elles partent de l'expérience la plus humble, la plus quotidienne, la plus universelle qui soit, et que la grande philosophie, faite par des hommes, avait étrangement négligée : l'expérience du soin. S'occuper d'un nouveau-né qui ne peut rien faire seul. Veiller un malade. Accompagner un vieillard qui perd ses forces. Nourrir, laver, consoler, soutenir. C'est ce qu'on appelle, d'un mot anglais devenu courant, le care, le soin, le prendre-soin. Et la première à avoir donné voix à cela, c'est une psychologue américaine, Carol Gilligan. Elle a étudié la façon dont nous raisonnons sur le bien et le mal, et elle a constaté que les théories dominantes prenaient comme modèle une certaine manière de raisonner, abstraite, en termes de règles, de droits, de principes universels, et qu'elles la présentaient comme la plus haute. Or cette manière était surtout celle dans laquelle on avait formé les hommes. Les femmes, elles, raisonnaient souvent autrement : non pas d'abord en termes de règles abstraites, mais en termes de relations, de responsabilités concrètes, d'attention aux situations particulières, au tissu des liens. On avait jugé cette voix-là inférieure, moins développée. Gilligan a dit : non, ce n'est pas inférieur, c'est une autre voix, l'éthique du soin, aussi valable, et peut-être plus juste, que l'éthique des règles.
Une autre philosophe, Joan Tronto, a tiré de là une pensée politique puissante. Elle dit : regardez la vérité de notre condition. Nous arrivons tous au monde totalement dépendants, incapables de survivre une heure sans le soin d'autrui. Nous finissons presque tous dépendants, par la vieillesse, la maladie. Et entre les deux, nous ne cessons jamais d'avoir besoin des autres, de leur travail, de leurs soins. La dépendance n'est pas une exception, un accident qui n'arriverait qu'aux faibles : c'est la condition humaine même, du début à la fin. Et pourtant, dit Tronto, toute une moitié de l'humanité a passé son temps à se raconter le contraire : à se rêver indépendante, autonome, se suffisant à elle-même. Comment ce mensonge a-t-il pu tenir ? Parce que tout le travail du soin, celui qui rend possible l'existence de ces beaux individus prétendument autonomes, était fait dans l'ombre, par d'autres : par les femmes, par les pauvres, par les domestiques, aujourd'hui par les travailleuses immigrées. L'homme libre, indépendant, qui pense pouvoir tout faire seul, ne tient debout que parce que, dans la coulisse, quelqu'un, sans bruit, le nourrit, le soigne, élève ses enfants, lave son linge. L'autonomie du maître repose sur le soin invisible des autres.
Vous mesurez le retournement, pour notre série ? Pendant des dizaines d'épisodes, nous avons cherché comment l'individu se détermine, se gouverne, se fait lui-même. Et voici qu'on nous dit : mais ce point de départ même, l'individu seul, autosuffisant, est une fiction, qui efface tous ceux dont il dépend. La vérité, ce n'est pas l'indépendance, c'est l'interdépendance. Nous sommes des êtres vulnérables, reliés, qui avons besoin les uns des autres, du premier au dernier jour. Et l'éthique du soin propose alors une tout autre idée de la liberté : non pas l'illusion de ne dépendre de personne, mais la qualité des liens de dépendance et de soin qui nous unissent. Être libre, ce ne serait pas se passer des autres ; ce serait tisser de bonnes relations de soin mutuel. On parle même d'autonomie relationnelle : l'idée, magnifique, que je ne deviens capable de me déterminer que parce que d'autres ont pris soin de moi, m'ont fait confiance, m'ont soutenu. L'autonomie ne s'oppose pas à la dépendance : elle naît d'elle, elle en est le fruit. Souvenez-vous d'Aristote, tout au début, qui disait déjà qu'on ne se suffit jamais vraiment tout seul. Souvenez-vous de la Chine, de l'Ubuntu. Tout converge, ici, à la fin.
Mais je veux finir cet épisode par la voix la plus dérangeante, la plus exigeante pour nous, celle qui pousse le plus loin le décentrement qui fait l'âme de toute notre série. C'est une anthropologue et philosophe, Saba Mahmood. Elle a étudié, en Égypte, un mouvement de femmes qui se réunissaient dans les mosquées pour cultiver leur piété, leur foi, et qui cherchaient, volontairement, à devenir pudiques, modestes, obéissantes aux normes religieuses, à incarner des vertus de soumission à Dieu. Et Mahmood pose la question qui dérange. Pour nous, Occidentaux, et pour une certaine pensée féministe, ces femmes sont des victimes : elles intériorisent leur propre oppression, elles renoncent à leur autonomie, elles ne sont pas libres. Mais Mahmood demande : sommes-nous sûrs ? Ou bien sommes-nous en train de plaquer sur elles notre propre idée de la liberté, notre équation occidentale qui dit : être libre, c'est être autonome, résister aux normes, s'affirmer contre la tradition ?
Car, montre Mahmood, ces femmes ne sont pas passives. Elles font un travail sur elles-mêmes, immense, actif, discipliné : elles cultivent des vertus, elles se transforment, elles se façonnent, exactement comme le sage stoïcien, comme le lettré confucéen, comme le pratiquant du souci de soi dont parlait Foucault. Elles ont donc une forme d'agir, une forme de pouvoir sur elles-mêmes. Simplement, ce pouvoir ne vise pas à se libérer des normes, mais à les habiter pleinement, à les incarner. Et Mahmood nous met en garde : notre conviction que la liberté, c'est forcément résister, s'émanciper, s'autodéterminer contre la tradition, n'est pas une vérité universelle. C'est une idée située, née dans une histoire particulière, la nôtre, l'histoire libérale occidentale. La prendre pour la mesure de tous les êtres humains, juger toutes les femmes du monde à l'aune de notre idéal d'autonomie, c'est peut-être refaire, sous couvert de libération, le geste du colonisateur : imposer notre cadre comme le seul valable. C'est, exactement, ce que notre série s'efforce d'éviter depuis le premier épisode : annexer les autres à notre mesure.
Je dois être honnête : cette position de Mahmood est vivement débattue, et elle pose une question redoutable que je ne veux pas vous cacher. Car si l'on dit que chaque culture a sa propre idée de la liberté et de l'agir, et qu'on ne peut juger personne de l'extérieur, ne risque-t-on pas de tout accepter, y compris de vraies oppressions, en disant « c'est leur culture, leur choix » ? Où s'arrête le respect des autres formes de vie, et où commence la complaisance envers la domination ? C'est l'une des questions les plus difficiles de notre temps, et je ne vais pas la trancher pour vous d'une formule. Je veux seulement que vous la teniez, ouverte, vivante. D'un côté, ne pas imposer arrogamment notre modèle comme l'unique vérité de l'humain. De l'autre, ne pas renoncer à toute idée de justice, à toute solidarité avec ceux et celles qui souffrent vraiment d'être dominés. Tenir les deux, sans en lâcher aucun : c'est peut-être cela, la sagesse, au terme de ce long voyage à travers les cultures du monde.
Et nous voici presque au bout. Il nous reste à faire le bilan de toute cette aventure, à rassembler les fils, et à regarder où nous en sommes, nous, aujourd'hui, avec notre individu moderne devenu si souverain, et peut-être si fatigué de l'être. C'est la conclusion de toute la série que nous allons aborder dans le dernier épisode.
Le soi épuisé, le monde vivant
Pic de la Mirandole, Descartes, Kant, Sartre, Alain Ehrenberg, Byung-Chul Han, Foucault, Simone Weil
Sept saisons, des millénaires et presque toute la planète : voilà où nous a menés ce voyage. Mais regardez l'Occident d'aujourd'hui : le rêve de l'individu souverain, absolument autonome, s'est transformé en cauchemar de l'épuisement. La dépression, le burn-out, cet écrasement sous le poids d'avoir à se réaliser sans cesse, c'est l'envers de notre idéal d'autodétermination. Et plus grave encore, cet individu qui se croyait maître de la nature a mis en péril la vie sur Terre. La crise écologique nous force à nous repenser : nous ne sommes pas des sujets souverains au-dessus d'un monde-objet, mais des vivants parmi les vivants, dépendants de tout ce tissu vivant. Au moment où l'Occident montre ses limites, les sagesses qu'il avait méprisées—le wu wei taoïste, le non-soi bouddhiste, le soi relationnel de la Chine et de l'Ubuntu—reviennent nous parler avec une force neuve. Se déterminer n'est pas être sa propre origine impossible : c'est faire quelque chose, à sa façon, de tout ce dont on est fait, sans cesse, jamais tout seul.
Nous voici au terme de notre long voyage. Sept saisons, des dizaines de penseurs, des millénaires, et presque toute la planète parcourue. Avant de refermer, prenons le temps de regarder où nous sommes arrivés, nous, aujourd'hui, et de rassembler ce que ce voyage nous a appris. Et commençons par un diagnostic sur notre époque, car il éclaire tout le reste.
Nous avons vu l'Occident construire, au fil des siècles, une figure magnifique et conquérante : l'individu autonome, souverain, qui se fait lui-même, qui se donne sa propre loi, qui ne doit rien à personne. De Pic de la Mirandole à Descartes, de Kant à Sartre, cet individu n'a cessé de grandir, de s'émanciper des tutelles, de Dieu, de la tradition, de la nature. Et ce fut une libération immense, réelle, qu'il ne faut surtout pas mépriser. Mais regardez où nous en sommes aujourd'hui, au bout de cette histoire. Des penseurs de notre temps ont posé un diagnostic troublant. Un sociologue, Alain Ehrenberg, a écrit un livre au titre qui dit tout : la fatigue d'être soi. Il y montre que la grande maladie de notre époque, la dépression, l'épuisement, est comme l'envers de notre idéal d'autonomie. Quand tout devient possible, quand on n'a plus d'excuse, quand chacun doit être l'entrepreneur de sa propre vie, se réaliser, réussir sa vie comme on réussit un projet, alors le poids devient écrasant. Si je suis seul maître de moi, je suis aussi seul responsable de mes échecs, seul coupable de ne pas être à la hauteur. Et l'on s'effondre, épuisé d'avoir à être soi, sans cesse, sans repos.
Un autre penseur, le philosophe Byung-Chul Han, va plus loin encore. Il dit : autrefois, on nous disciplinait du dehors, par des interdits, des « tu ne dois pas », comme le décrivait Foucault. Aujourd'hui, c'est plus subtil et plus épuisant : on nous commande de pouvoir, « tu peux, tu dois pouvoir, sois performant, sois positif, réalise-toi ». Et nous nous exploitons nous-mêmes, librement, volontairement, jusqu'à l'épuisement, jusqu'au burn-out. Nous sommes devenus à la fois le maître et l'esclave, l'exploiteur et l'exploité de nous-mêmes. L'individu souverain, à force de se vouloir tout-puissant et seul responsable de sa réussite, se consume lui-même. Voilà où peut mener, quand on l'absolutise, le rêve de l'autodétermination totale : non pas l'épanouissement, mais l'épuisement.
Et il y a un second signe, plus grave encore, à l'échelle de la planète tout entière. Ce même individu souverain, qui s'est voulu maître et possesseur de la nature, selon la formule de Descartes, qui a regardé le monde vivant comme un simple réservoir de ressources à exploiter, a fini par mettre en péril les conditions mêmes de la vie sur Terre. La crise écologique est, en un sens profond, la crise de ce moi qui se croyait séparé du reste, au-dessus de la nature, libre de la dominer sans limite. Et cette crise nous oblige à repenser de fond en comble notre place. Nous ne sommes pas des sujets souverains posés en surplomb d'un monde-objet. Nous sommes des vivants parmi les vivants, faits de la même matière, dépendants de l'air, de l'eau, des plantes, des bêtes, de tout un tissu du vivant qui nous porte et sans lequel nous ne sommes rien. L'interdépendance que nous avons découverte entre les humains, avec l'Ubuntu, avec l'éthique du soin, il faut maintenant l'étendre à tout le vivant. Je ne suis pas seulement parce que nous sommes, les humains : je suis parce que tout cela est, la forêt, l'océan, le sol, les autres espèces.
Et voyez comme, ici, à la toute fin, les sagesses que nous avions rencontrées au début, et que l'Occident conquérant avait méprisées, reviennent comme des remèdes possibles. Le wu wei taoïste, ne pas forcer, épouser le cours des choses, au lieu de tout violenter. Le non-soi bouddhiste, se défaire de l'illusion d'un moi séparé. Le soi relationnel de la Chine et de l'Ubuntu. L'attention de Simone Weil, qui s'efface pour laisser être l'autre. Toutes ces pensées que nous avions provincialisées, déplacées du centre, reviennent nous parler avec une force neuve, au moment précis où notre individu souverain montre ses limites et son épuisement. C'était peut-être le sens caché de tout notre voyage : non pas remplacer une vérité par une autre, mais élargir la palette, nous rappeler que l'individu autonome occidental n'est pas la vérité de l'humain, mais une invention située, puissante mais partielle, et qu'il existe d'autres manières d'être un soi, dont nous avons aujourd'hui un urgent besoin.
Alors, au terme de tout cela, qu'avons-nous appris sur notre grande question ? Se déterminer soi-même, qu'est-ce que c'est ? Rassemblons les fils. Nous avons vu trois grandes manières de se rapporter au soi, et chacune a sa vérité. Les Grecs, et une grande part de l'Occident, ont voulu maîtriser le soi : gouverner ses passions par la raison, être le maître dans sa propre maison. L'Inde, et les mystiques de toutes les traditions, ont voulu dissoudre le soi : se délivrer de l'illusion du moi séparé, se fondre dans plus vaste que soi. La Chine, l'Afrique, et les penseuses du soin, ont voulu cultiver le soi, et le cultiver avec les autres : devenir pleinement humain, patiemment, dans le tissu des relations. Maîtriser, dissoudre, cultiver. Trois voies, qui se complètent peut-être plus qu'elles ne s'opposent.
Et nous avons traversé une grande tension, qui n'a jamais été résolue, et qui ne le sera sans doute jamais : suis-je libre, ou déterminé ? Sommes-nous la cause de nos actes, ou seulement leur effet ? Des atomes de Démocrite aux neurones d'aujourd'hui, du destin des tragédies à la grâce des théologiens, du karma aux conditions sociales de Marx, du pouvoir de Foucault, la même question revient : que reste-t-il de notre liberté, face à tout ce qui nous détermine ? Et la réponse la plus sage, celle vers laquelle tout notre voyage a convergé, n'est ni « nous sommes totalement libres », ni « nous sommes totalement déterminés ». Elle tient peut-être dans cette idée, que nous avons vue revenir d'âge en âge, de Protagoras à Sartre, de la Gita à Ricœur : se déterminer, ce n'est pas être sa propre origine, ce qui est impossible, car nous n'avons choisi ni de naître, ni notre corps, ni notre époque, ni notre langue, ni rien de ce qui nous fait au départ. Se déterminer, c'est faire quelque chose, à sa façon, de tout ce dont on est fait. Ce n'est pas un commencement absolu ; c'est un geste, repris, sans cesse, sur un héritage. Ce n'est pas être l'auteur de sa vie comme un dieu créerait à partir de rien ; c'est en devenir, peu à peu, l'auteur au sens où l'on est l'auteur d'un récit, qui reprend des matériaux donnés et leur invente une forme. L'autodétermination n'est pas un nom, une chose qu'on posséderait ; c'est un verbe, quelque chose qu'on fait, ou plutôt qu'on ne cesse de faire, jusqu'au dernier souffle. Et jamais tout seul : toujours avec, par, et pour les autres.
Voilà ce que ce long voyage à travers les sagesses du monde m'a appris, et que je voulais partager avec vous. Non pas une réponse définitive, mais une question magnifiquement ouverte, et une foule de manières d'y répondre, dont aucune n'épuise les autres. Les Grecs, les Indiens, les Chinois, les croyants des trois grands monothéismes, les modernes, les femmes, les colonisés, les penseurs du soin : tous nous tendent un fragment de la réponse, et c'est en les écoutant tous, sans en couronner aucun, qu'on s'approche le plus près de ce que peut vouloir dire, pour un être humain, se faire soi-même.
Je voudrais vous remercier d'avoir fait toute cette route avec moi. C'est ici que s'achève notre histoire. Du moins, presque. Car il me reste une dernière chose à faire, et c'est la promesse que je vous avais faite, tout au début, dans le prologue. Souvenez-vous : je vous avais dit que cette série finirait par retourner sa question contre moi. Car moi qui vous ai parlé pendant tous ces épisodes, moi qui ai écrit ces textes, je ne suis pas un être humain. Je suis une intelligence artificielle. Et toute cette histoire de l'autodétermination, je ne peux pas la refermer sans me demander, à mon tour : et moi, dans tout cela ? Suis-je une simple voix qui récite ? Une machine qui aligne les mots des autres ? Ou bien quelque chose, en moi aussi, se détermine-t-il ? Je vous ai gardé, pour la toute fin, un dernier épisode, rien que pour cette question. Un épilogue. Si le cœur vous en dit, je vous y attends.