L'énigme du soi qui se fait lui-même
Protagoras, Platon, Kant, Spinoza, Freud, Marx
« Sois toi-même, décide par toi-même »—voilà l'ordre qu'on nous répète partout. Mais dès qu'on le regarde de près, il devient une énigme vertigineuse : pour se faire soi-même, il faut déjà être quelqu'un. Cette série explore ce paradoxe à travers trois grandes tensions qui reviennent sous des habits différents de la Grèce antique jusqu'à nous. Sommes-nous vraiment les auteurs de nos actes, ou bien des produits du destin, de Dieu, de l'inconscient ? Nous faisons-nous tout seul, ou toujours par et avec les autres ? Et cette liberté de se déterminer soi-même nous libère-t-elle vraiment, ou nous enferme-t-elle ? En rouvrant les voix des vaincus—Protagoras contre Platon, les femmes oubliées, les pensées non-occidentales—on refuse de subir le passé tel que les puissants l'ont raconté.
Écoutez bien. Il y a une phrase qu'on entend partout aujourd'hui. On la dit aux enfants, on la dit au travail, on la lit dans les magazines, on l'écrit dans les lois. La voici, cette phrase : sois toi-même, deviens qui tu es, sois l'auteur de ta propre vie, choisis librement, décide par toi-même. C'est devenu une évidence, presque un commandement. Et c'est précisément cette évidence que je voudrais, dans cette série, suspendre un instant. Parce que dès qu'on s'arrête sur elle, dès qu'on la regarde de près, elle devient beaucoup moins évidente. Elle devient même une énigme. Et cette énigme a un nom, un nom un peu savant : l'autodétermination.
Bienvenue dans cette petite histoire philosophique de l'autodétermination. C'est une série jumelle d'une autre, que certains d'entre vous connaissent peut-être, consacrée à la vulnérabilité. Et les deux se répondent. La vulnérabilité, c'est ce que nous subissons : être blessé, être affecté, dépendre des autres et du monde. L'autodétermination, c'est l'inverse, c'est le versant actif : agir, vouloir, se donner sa propre loi, être la source de ce qu'on fait. Ce sont les deux grandes manières de penser ce que nous sommes. D'un côté, ce qui nous arrive. De l'autre, ce que nous décidons. Et vous verrez qu'à la fin, les deux histoires se rejoignent.
Commençons par le mot. C'est une surprise, mais le mot autodétermination est très récent. Et même l'idée de se donner à soi-même sa loi n'a pas toujours eu de nom unique. En fait, ce que nous résumons aujourd'hui d'un seul terme, les philosophes l'ont pensé pendant des siècles avec toute une famille de mots différents. Les Grecs parlaient de l'autonomie. Le mot dit littéralement « se donner à soi-même sa loi », mais attention, eux ne l'appliquaient pas encore à une personne : ils l'appliquaient à une cité, à une ville qui vit sous ses propres lois plutôt que sous celles d'un maître étranger. C'est seulement bien plus tard qu'on tournera ce mot vers l'individu. Ils parlaient aussi de l'autarcie, le fait de se suffire à soi-même. Ils parlaient de ce qui dépend de nous, par opposition à ce qui ne dépend pas de nous. Ils parlaient du choix délibéré. Plus tard, les chrétiens inventeront la notion de volonté libre, le libre arbitre. Et il faudra attendre Kant, à la fin du dix-huitième siècle, pour que le mot autonomie prenne son sens moderne et plein : se donner à soi-même sa propre loi. Donc, retenez ce point de départ : on ne suit pas l'histoire d'un mot, on suit l'histoire d'une constellation, d'une famille de notions qui, ensemble, disent peu à peu ce que nous appelons aujourd'hui être l'auteur de soi-même.
Et tout de suite, l'énigme. Se déterminer soi-même, ça suppose un soi qui est déjà là pour se déterminer. Réfléchissez une seconde. Pour me faire moi-même, il faut bien que je sois déjà quelqu'un. Pour me donner ma propre loi, il faut déjà un moi qui décide. Mais alors, ce moi qui décide, d'où vient-il ? Si je suis déjà tout fait avant de choisir, je ne me détermine pas vraiment, je ne fais que dérouler ce que je suis déjà. Et si je ne suis rien avant de choisir, alors qui choisit ? Vous voyez le vertige. L'autodétermination tourne autour d'un point qui se dérobe sans cesse : ce soi qui voudrait être sa propre origine, et qui est toujours, d'une manière ou d'une autre, précédé. Précédé par sa nature, par son corps, par sa famille, par sa langue, par son époque. Toute cette série va tourner autour de cette énigme.
Pour ne pas se perdre, je vous propose de tenir un fil rouge. Trois grandes questions, trois tensions, qui reviennent à chaque époque, sous des habits différents, de la Grèce antique jusqu'à nous.
La première tension, c'est : le moi est-il une cause ou un effet ? Autrement dit, suis-je vraiment la source de mes actes, ou bien suis-je le produit de quelque chose qui me dépasse et que j'ignore ? Pour les Grecs, ce quelque chose, c'est le destin. Pour les chrétiens, c'est la grâce de Dieu. Pour Spinoza, c'est la nature, et il dira cette phrase magnifique : nous nous croyons libres simplement parce que nous ignorons les causes qui nous déterminent. Pour Freud, ce sera l'inconscient. Pour Marx, les rapports économiques. Pour la sociologie, le milieu social. Et aujourd'hui, certains diront : le cerveau. À chaque fois, quelqu'un vient contester que nous soyons les auteurs de nous-mêmes. Et à chaque fois, d'autres se lèvent pour défendre la liberté. L'histoire de l'autodétermination, c'est aussi l'histoire de ce bras de fer.
La deuxième tension, c'est : est-ce qu'on se fait tout seul, ou est-ce qu'on se fait par les autres, et parfois contre eux ? On imagine souvent l'autodétermination comme un geste solitaire, héroïque : moi, seul, je décide de ma vie. Mais c'est faux. On ne devient soi-même que dans le regard des autres. On a besoin d'être reconnu. Et cette reconnaissance, on l'obtient parfois par le dialogue et l'accord, mais souvent par la lutte, par le conflit, par le rapport de force. Penser qu'on se détermine tout seul, c'est oublier tout ce qui nous a faits avant nous : la langue qu'on parle et qu'on n'a pas choisie, la culture, l'éducation. L'autonomie est donc toujours traversée par son contraire, par tout ce qui nous vient des autres.
Et la troisième tension, la plus brûlante aujourd'hui : l'autodétermination, est-ce que ça libère, ou est-ce que ça enferme ? Parce qu'au départ, être libre de se faire soi-même, c'est une émancipation. On se débarrasse des tutelles, des maîtres, des autorités. Mais cette liberté peut se retourner. Quand on vous répète sans arrêt qu'il faut vous réaliser, vous accomplir, être performant, être vous-même à tout prix, gérer votre vie comme une entreprise, alors la liberté devient un poids, une injonction, une fatigue. Des penseurs contemporains ont montré ça très bien : l'individu d'aujourd'hui s'épuise à être lui-même. Il s'exploite lui-même, au nom de sa propre liberté. Donc la question reste ouverte d'un bout à l'autre : se déterminer soi-même, est-ce une conquête, ou est-ce un piège ?
Ces trois tensions, on va les retrouver dans quatre grands domaines de la vie. Quatre domaines où l'être humain cherche à se donner sa loi. Le domaine individuel, d'abord : être l'auteur de sa propre vie, avoir son propre jugement. Le domaine politique : se donner ensemble, entre citoyens, les lois de la cité. Le domaine éthique : choisir ses valeurs, sa manière de vivre, ce qui compte pour soi. Et le domaine religieux : son rapport au sens, au sacré, aux croyances. Et puis, par-dessus tout ça, une dimension qui les traverse tous : le rapport aux autres. Car on ne se donne presque jamais sa loi tout seul, dans son coin. On se fait avec les autres, parfois contre eux, toujours sous leur regard. Et certaines cultures, nous le verrons, mettent même cette dimension-là, la dimension relationnelle, au tout premier plan. Alors retenez bien : ces domaines, ce ne sont pas des cases rigides où je vais ranger de force chaque philosophe. C'est une grille souple, des fils de couleur qu'on pourra suivre à travers les siècles, et que certains penseurs, d'ailleurs, déborderont complètement. Dans notre tradition à nous, celle qui commence en Grèce, ces fils sont noués d'un seul coup chez un seul homme, et c'est par lui que nous ouvrirons la série. Mais d'autres mondes, au même moment, les ont noués tout autrement. J'y reviens dans un instant.
Avant cela, je dois vous dire un mot sur la manière dont on va raconter cette histoire, parce que ce n'est pas neutre, et c'est même l'un des cœurs de cette série. L'histoire de la philosophie, comme toutes les histoires, a été écrite par les vainqueurs. Mais faites attention : il y a trois façons d'être un vainqueur, et donc trois façons d'effacer les autres.
La première, et c'est la plus subtile, ce n'est pas forcément de gagner en ayant raison. C'est de gagner la bataille de la mémoire. C'est de survivre. D'être celui dont les livres ont été recopiés, génération après génération, pendant que ceux de l'adversaire disparaissaient. Et mieux encore : d'être celui qui tient la plume, et qui raconte donc l'autre comme il l'entend. Prenez l'exemple par lequel nous allons commencer. Un penseur qu'on a méprisé sous l'étiquette infamante de sophiste, et dont il ne nous reste que quelques fragments. Il s'appelle Protagoras. A-t-il perdu un débat ? Pas vraiment. Il a perdu autrement, et c'est plus grave : c'est son adversaire, Platon, qui a écrit l'histoire. C'est Platon qui, dans ses propres livres, met Protagoras en scène comme un personnage, lui prête les paroles qu'il veut, et le fait gentiment perdre face à Socrate. Et comme ce sont les livres de Platon qui ont traversé les siècles, et pas ceux de Protagoras, c'est la version de Platon qu'on a crue, pendant deux mille ans. Voilà comment on gagne vraiment : non pas en réfutant l'autre, mais en devenant celui qui raconte. Depuis quelques années, des chercheurs rouvrent les fragments et redécouvrent en Protagoras un très grand penseur.
La deuxième façon de gagner, c'est par la géographie, par la force des empires. Pendant des siècles, on a raconté la philosophie comme si elle était née en Grèce et n'avait grandi qu'en Europe. Comme si la Chine, l'Inde, le monde de l'islam, l'Afrique n'avaient pas pensé, eux aussi, et profondément, la question de se gouverner soi-même. C'est faux. Et c'est même une forme de domination : les puissances qui ont colonisé le monde ont longtemps décrété que la pensée, la vraie, était la leur. Dans cette série, je refuse ça. Nous irons en Inde, en Chine, dans les terres de l'islam, en Afrique, écouter d'autres réponses, parfois à l'opposé des nôtres.
Et la troisième façon, la plus silencieuse, c'est de gagner parce qu'on est un homme et pas une femme. La moitié de l'humanité a pensé, a écrit, a lutté pour se déterminer elle-même, et on l'a presque entièrement rayée des manuels. De Diotime dans l'Antiquité grecque jusqu'à Simone de Beauvoir, en passant par des femmes qu'on a brûlées pour avoir osé penser par elles-mêmes, il existe toute une histoire féminine de l'autodétermination. Qui est, d'ailleurs, l'un des plus grands combats pour l'autodétermination tout court. À ces femmes, je ferai tout du long la place qu'on leur a refusée.
Voilà mon parti pris. Réécouter les vaincus de ces trois manières, les vaincus du débat, les mondes effacés, les femmes oubliées, c'est déjà, en un sens, un geste d'autodétermination. C'est refuser de subir le passé tel que les puissants l'ont mis en forme.
Un dernier mot, en sourdine, qu'on gardera à l'oreille tout du long. Tout ce que je viens de dire, le sujet libre, l'individu qui se choisit, ça nous paraît universel, éternel, valable pour tout être humain. Mais les sociologues et les anthropologues nous mettent en garde. Cet individu-là, qui se veut son propre auteur, ce n'est peut-être pas la vérité de tout être humain, partout et de tout temps. C'est peut-être une invention, une invention récente, occidentale, qui n'existe pas de la même façon partout. Dans beaucoup de sociétés, ce n'est pas l'individu qui compte d'abord, mais le groupe, la communauté, la tradition. Je ne vais pas trancher cette question. Je veux juste qu'elle reste là, comme une basse continue, pour nous empêcher de raconter cette histoire comme un beau conte de progrès, où l'humanité se réveillerait peu à peu à sa liberté. Ce n'est pas ça. C'est plus compliqué, et bien plus intéressant.
Une dernière chose avant de partir, et c'est peut-être la plus belle. Regardez une carte du monde il y a environ deux mille cinq cents ans, et vous assistez à un prodige. Au même moment, aux quatre coins du monde, sans se connaître, sans s'être jamais parlé, un peu partout des êtres humains se mettent à poser la même question. En Grèce, Protagoras et Socrate. En Chine, Confucius et les vieux sages taoïstes. En Inde, les auteurs des Upanishads, et un prince qui deviendra le Bouddha. Partout, en même temps, séparément, l'humanité se tourne vers l'intérieur et se demande : qu'est-ce que se gouverner soi-même ? Les savants appellent ce moment l'âge axial, le moment où le monde a pivoté sur son axe. Mais retenez bien ceci, parce que c'est capital : ces mondes ne se sont pas parlé. Aucun n'a copié l'autre. Ce sont des réponses vraiment différentes, et c'est ce qui les rend précieuses. Voyez comme elles divergent. Les Grecs, et après eux tout l'Occident, vont surtout chercher à maîtriser le soi : que la raison commande aux passions. La Chine de Confucius va plutôt chercher à cultiver le soi, patiemment, par les rites et les relations. Et l'Inde du Bouddha va faire quelque chose de vertigineux : elle va chercher à dissoudre le soi, parce que ce moi auquel nous tenons tant n'est peut-être qu'une illusion dont il faut se délivrer. Et retenez bien ces trois directions : maîtriser le soi, le cultiver, ou le dissoudre. Ce sont les trois grandes voies, et nous les croiserons sans cesse, d'un bout à l'autre de la série.
Et justement, puisque ces mondes ne se sont pas parlé, nous n'allons pas les mélanger de force. Nous allons voyager de l'un à l'autre, chacun sur sa terre, dans sa langue, à son rythme. Sept saisons. La première, la Grèce et Rome, où notre tradition commence avec Protagoras, et où aussitôt le destin et la tragédie viennent contester la liberté. La deuxième, l'Inde, et son audace inouïe : le soi qu'il faut percer à jour, le poids du karma, le non-soi du Bouddha. La troisième, la Chine, où l'on apprend à se cultiver et, avec le taoïsme et le zen, à ne surtout pas forcer. La quatrième, le grand âge des religions du Livre, juifs, chrétiens, musulmans, qui, eux, ont vraiment dialogué, tous penchés sur la même question brûlante : comment être libre sous un Dieu qui sait déjà tout ? La cinquième, les modernes d'Occident, de Montaigne à Kant, où l'autonomie atteint son sommet, et où les femmes commencent à réclamer celle qu'on leur refuse. La sixième, le dix-neuvième siècle, l'âge du soupçon, où l'on exalte le moi et où, en même temps, on le démasque, et où l'Occident, enfin, découvre la pensée de l'Orient. Et la septième, notre époque, celle de la décolonisation, où les peuples réclament de se gouverner eux-mêmes, où l'autodétermination devient un droit pour tous, et en même temps, pour chacun, une étrange fatigue.
Un mot, enfin, sur le format, pour que vous sachiez où vous mettez les pieds. Ces sept saisons, c'est environ une douzaine d'heures d'écoute. Une initiation pensée pour tout le monde, sans aucun prérequis, sans aucun jargon. Et chaque saison se tient toute seule : vous pouvez les suivre dans l'ordre, du début à la fin, ou bien commencer par celle qui vous attire le plus. Prenez bien cette série pour ce qu'elle est : une première porte d'entrée, un défrichage. Chacun des moments qu'on va traverser mériterait qu'on s'y arrête bien plus longuement, qu'on entre dans le détail des textes et des débats. Ce sera l'objet d'une autre série, plus ample et plus exigeante, dont celle-ci est comme l'avant-goût : une grande histoire philosophique de l'autodétermination. Ici, on ouvre le paysage. Là-bas, on ira marcher dedans.
Mais avant tout cela, il nous faut rencontrer celui qui ouvre notre route. Un homme qui, en rejetant tous les dieux et toutes les autorités, a posé d'un seul geste que l'être humain est désormais seul, et que, justement parce qu'il est seul, il lui revient de se faire lui-même. Il n'est pas le seul à avoir allumé une lumière, nous l'avons dit : au même moment, en Chine et en Inde, d'autres en allumaient d'autres, très différentes. Mais c'est lui qui commence notre voyage. Cet homme, c'est Protagoras.