Paul et la grâce divine
Paul (saint Paul), Saul de Tarse
Voilà comment surgit la question qui va déchirer le monde chrétien : si Dieu est tout-puissant et connaît d'avance chacun de nos gestes, sommes-nous encore libres ? Paul, le père de la théologie chrétienne, pose les termes du problème en vivant cette contradiction déchirante : je veux le bien, mais je fais le mal que je ne veux pas. De cette blessure profonde de la volonté humaine, il tire une idée révolutionnaire : l'être humain ne peut se sauver par ses seules forces. Il a besoin de la grâce, ce don gratuit et immérité de Dieu. Mais alors, si tout dépend du don divin, me reste-t-il une marge de liberté ? Cette tension entre la toute-puissance de la grâce et la responsabilité humaine va moteur toute la pensée chrétienne pendant mille ans.
Nous changeons de monde. Nous avons quitté la Grèce, l'Inde, la Chine, et nous arrivons autour de la Méditerranée et au Proche-Orient, là où va surgir quelque chose qui va bouleverser entièrement notre question. Souvenez-vous de ce que je disais à la fin de la saison chinoise : aucune des trois grandes civilisations que nous avions traversées n'avait placé au centre de tout un Dieu unique, personnel, créateur du monde, qui commande, qui juge, qui sait d'avance le moindre de nos gestes. Or c'est exactement ce Dieu-là qui apparaît maintenant, dans le judaïsme d'abord, puis dans le christianisme et dans l'islam, ces trois religions sœurs nées du même tronc. Et avec ce Dieu surgit une question neuve, vertigineuse, qui va déchirer les esprits pendant mille ans : si Dieu est tout-puissant, s'il m'a créé, s'il connaît d'avance tout ce que je ferai, suis-je encore libre ? Ma liberté est-elle réelle, ou n'est-elle qu'une illusion devant sa toute-puissance ?
Pour entrer dans cette question, il faut commencer par un homme qui a façonné, plus que tout autre, la pensée chrétienne : Paul, ou saint Paul, comme on l'appelle. Au départ, c'est un juif pieux, un nommé Saul, qui persécute les premiers chrétiens. Puis, sur la route de Damas, il fait une expérience bouleversante, une vision, et il bascule : il devient le plus ardent des apôtres du Christ, parcourt le monde antique, fonde des communautés, écrit des lettres qui sont parmi les plus anciens textes du christianisme. Et dans ces lettres, il pose, sans le vouloir vraiment, tous les termes du problème qui va nous occuper.
Commençons par une expérience que Paul décrit, et que nous connaissons tous, intimement. Il écrit cette phrase déchirante : je ne fais pas le bien que je veux, mais le mal que je ne veux pas, voilà ce que je fais. Arrêtons-nous, car c'est immense. Paul décrit la division intérieure, le déchirement de la volonté. Je veux le bien, et pourtant je fais le mal ; je sais où est le bon chemin, et mes pieds me portent ailleurs. Souvenez-vous : nous avons croisé cela en Grèce, c'était le problème de la faiblesse de la volonté, que Socrate niait et qu'Aristote reconnaissait. Mais Paul lui donne une profondeur nouvelle, presque tragique. Pour lui, ce n'est pas seulement une faiblesse passagère : c'est le signe d'une blessure profonde de la volonté humaine, comme si quelque chose, en nous, était fêlé, incapable, par ses seules forces, de faire le bien qu'il voit pourtant.
Et de là, Paul tire une idée qui va dominer tout le christianisme, et qui retourne complètement notre question. Si la volonté humaine est à ce point blessée, divisée, impuissante, alors elle ne peut pas se sauver elle-même. L'être humain ne peut pas, par son seul effort, par sa seule volonté, par ses seules bonnes actions, se rendre juste, bon, sauvé. Il a besoin d'un secours qui vienne d'ailleurs, d'en haut. Ce secours gratuit, immérité, ce don que Dieu fait sans qu'on l'ait gagné, Paul l'appelle la grâce. Et il oppose violemment deux choses : d'un côté, la Loi, les commandements, les œuvres, tout ce qu'on pourrait faire par son propre effort pour mériter le salut ; de l'autre, la grâce et la foi, le don gratuit de Dieu. Et il tranche : ce n'est pas par tes œuvres que tu es sauvé, par ton mérite, par ta volonté ; c'est par la grâce, par le don gratuit de Dieu, reçu dans la foi. Il écrit même cette phrase qui va faire couler des fleuves d'encre : cela ne dépend pas de celui qui veut, ni de celui qui court, mais de Dieu qui fait miséricorde.
Vous mesurez le séisme, pour notre histoire de l'autodétermination ? Depuis le début de cette série, nous avions des êtres humains qui cherchaient à se faire eux-mêmes, à se gouverner, à se cultiver, à se libérer par leur propre chemin. Et voici qu'une voix puissante vient dire : la chose la plus importante de toutes, ton salut, le sens dernier de ta vie, cela ne dépend pas de toi. Cela dépend de Dieu, de son don, de son choix. Le centre de gravité bascule, de l'être humain vers Dieu. Ce n'est plus moi qui me sauve : c'est Dieu qui me sauve, ou ne me sauve pas. Et l'orgueil de celui qui croit pouvoir se suffire, se sauver tout seul par ses mérites, est, pour Paul, l'illusion la plus profonde.
Il faut bien sentir les deux visages de cette idée, car ils vont se disputer pendant des siècles. D'un côté, c'est une déchéance de la liberté humaine : si tout dépend de la grâce de Dieu, que reste-t-il de mon pouvoir de me déterminer ? Ne suis-je pas réduit à attendre, passif, un don que je ne contrôle pas ? Et si Dieu donne sa grâce à celui-ci et pas à celui-là, n'est-ce pas lui qui décide d'avance qui sera sauvé ? On voit poindre, là, la terrible idée de prédestination, que nous retrouverons. Mais de l'autre côté, et c'est ce que vivent les croyants, cette grâce est une libération immense. Car elle décharge l'être humain d'un fardeau écrasant : celui de devoir se sauver lui-même, de devoir être parfait par ses propres forces, de porter seul le poids de sa justification. La grâce dit : tu n'as pas à tout réussir tout seul, tu es aimé d'abord, gratuitement, avant même de l'avoir mérité. Pour beaucoup, cette parole a été une délivrance bouleversante, un soulagement, presque une renaissance. On respire enfin, parce qu'on n'a plus à se sauver soi-même.
Et remarquez, car c'est une nuance qui traversera toute la saison, que Paul ne supprime pas l'effort ni le choix. Dans ses lettres, il ne cesse d'exhorter, d'appeler à bien agir, à choisir le bien, à courir vers le but. Il tient donc, sans le résoudre, les deux bouts : tout dépend de la grâce de Dieu, et pourtant agis, choisis, lutte. Cette tension non résolue, entre la toute-puissance de la grâce et la responsabilité de l'être humain, c'est le moteur de toute la théologie qui va suivre. Les uns tireront vers la grâce toute-puissante, jusqu'à la prédestination. Les autres tireront vers la liberté et la responsabilité humaines. Et leur affrontement va donner certaines des plus grandes pages de la pensée.
Car à peine deux ou trois siècles après Paul, ce déchirement va éclater au grand jour, dans une dispute fameuse entre deux hommes. L'un, le plus grand penseur du christianisme ancien, va pousser jusqu'au bout la logique de la grâce et de la volonté blessée, et inventer, au passage, une notion qui n'existait pas vraiment avant lui, et qui va devenir centrale pour tout l'Occident : la volonté intérieure, le moi profond qui se débat avec lui-même. L'autre, un moine venu de Grande-Bretagne, va défendre de toutes ses forces la liberté humaine, la capacité de chacun à choisir le bien par lui-même, et il va le payer cher : condamné, effacé, on ne le connaît plus guère que par les attaques de son adversaire. Ces deux hommes, c'est Augustin et Pélage. Et leur grand duel, c'est ce que nous allons suivre dans le prochain épisode.
Augustin contre Pélage : la volonté blessée
Augustin d'Hippone, Pélage
Augustin, évêque d'Afrique du Nord, et Pélage, moine britannique, s'affrontaient sur une question qui traverse toute notre histoire : sommes-nous maîtres de nos choix ? Pour Augustin, qui a inventé la notion moderne de volonté intérieure, la réponse était sombre : le péché originel a blessé notre volonté, nous ne pouvons être bons que par la grâce divine. Pélage, moraliste exigeant, criait l'inverse : nous naissons libres, responsables, capables de choisir le bien par nos seules forces. L'histoire l'emporte à Augustin, mais la voix de Pélage, celle de la liberté humaine, ne mourrait jamais.
Nous avons laissé Paul sur une tension non résolue : tout dépend de la grâce de Dieu, et pourtant l'être humain doit choisir, agir, lutter. Cette tension va éclater, trois siècles plus tard, dans l'un des plus grands duels de toute l'histoire de la pensée, entre deux hommes que tout oppose. D'un côté, Augustin, évêque d'Afrique du Nord, le plus puissant penseur du christianisme ancien. De l'autre, Pélage, un moine venu de Grande-Bretagne, austère, exigeant. Leur affrontement porte exactement sur notre question : l'être humain peut-il, par sa propre volonté libre, choisir le bien et se sauver ? Ou bien a-t-il absolument besoin de la grâce ?
Mais avant le duel, il faut s'arrêter sur Augustin lui-même, parce qu'il a apporté à notre histoire quelque chose d'absolument neuf. Augustin a écrit un livre extraordinaire, les Confessions, qui est peut-être la première grande autobiographie intérieure de l'humanité. Pour la première fois, un homme se penche aussi profondément sur sa propre vie intérieure, sur ses désirs, ses hontes, ses contradictions, et il les raconte à la première personne, comme une plongée dans les profondeurs de soi. Et au cœur de cette plongée, Augustin découvre, et nomme, quelque chose que les Grecs n'avaient pas vraiment isolé : la volonté. Ce lieu en nous d'où partent nos choix, ce vouloir intérieur qui n'est ni la raison qui calcule, ni le désir du corps, mais cette puissance par laquelle je dis oui ou non, je consens ou je refuse. Beaucoup d'historiens pensent que c'est Augustin qui a vraiment inventé, ou du moins approfondi, notre notion moderne de volonté, et avec elle, notre idée d'un moi intérieur, secret, qui se débat avec lui-même. C'est un héritage immense : quand nous parlons aujourd'hui de notre volonté, de notre for intérieur, nous parlons un peu la langue d'Augustin.
Et ce qu'Augustin découvre, en s'observant, c'est précisément la division dont parlait Paul, mais vécue de l'intérieur, dans sa chair. Il raconte par exemple comment, jeune, il voulait se convertir, changer de vie, et n'y arrivait pas. Il priait, dit-il, avec une formule restée célèbre, et terriblement honnête : donne-moi la chasteté, mais pas tout de suite. Il voulait et ne voulait pas en même temps. Une partie de lui désirait le bien, une autre s'y refusait, et il se sentait déchiré, impuissant, incapable de se commander à lui-même. Et c'est là sa grande découverte, sombre : la volonté humaine n'est pas maîtresse chez elle. Je peux commander à ma main de se lever, et elle se lève. Mais quand je commande à ma volonté de vouloir le bien, elle ne m'obéit pas toujours. Quelque chose, en moi, résiste à moi-même. Pour Augustin, cette impuissance a un nom et une cause : c'est la blessure du péché originel. La volonté humaine, depuis la faute des origines, est abîmée, malade, incapable, par ses seules forces, de se tourner durablement vers le bien.
De là vient sa thèse, radicale : sans la grâce de Dieu, l'être humain ne peut pas être bon, ni se sauver. La grâce n'est pas un petit coup de pouce qui s'ajouterait à nos efforts : elle est première, indispensable, décisive. C'est elle qui guérit la volonté, qui la rend de nouveau capable de vouloir le bien. Et Augustin va même plus loin, jusqu'à une idée qui en glacera plus d'un : si c'est Dieu qui donne la grâce, gratuitement, à qui il veut, alors c'est Dieu, au fond, qui choisit d'avance ceux qui seront sauvés. C'est la prédestination. Tous les êtres humains, dit Augustin dans ses textes les plus durs, méritent la condamnation à cause du péché ; et si Dieu, dans sa miséricorde, en sauve certains, c'est un don gratuit, non mérité ; quant aux autres, il les laisse à leur sort, et c'est justice. Vous sentez le vertige, et l'angoisse : mon salut serait décidé par Dieu avant même ma naissance.
Et c'est ici qu'entre en scène Pélage, qui trouve tout cela non seulement faux, mais dangereux. Pélage est un moraliste exigeant. Ce qui l'horrifie, dans la doctrine d'Augustin, c'est qu'elle lui semble décourager l'effort moral. Car si je suis incapable de faire le bien sans la grâce, si tout dépend d'un don que je ne contrôle pas, alors à quoi bon lutter, à quoi bon essayer d'être meilleur ? Pélage défend donc, avec force, la liberté et la responsabilité humaines. Sa position est claire, et elle nous parle directement. Dieu, dit-il, nous a créés libres, vraiment libres. Il nous a donné la capacité de choisir le bien ou le mal. Et donc, nous sommes responsables : si je fais le mal, c'est ma faute, je pouvais faire autrement ; et si je veux le bien, je peux, par ma volonté, le faire. Le péché originel, pour Pélage, n'a pas brisé notre liberté : tout au plus nous donne-t-il de mauvais exemples. Chaque être humain naît aussi capable de bien qu'Adam au premier jour. La grâce aide, éclaire, encourage, mais elle ne fait pas le travail à notre place : l'essentiel reste entre nos mains.
Vous voyez à quel point ce débat est exactement le nôtre, transposé dans le langage de la foi. Pélage, c'est le champion de l'autodétermination : nous sommes libres, responsables, capables de nous faire bons par notre volonté. Augustin, c'est le penseur de notre impuissance et de notre dépendance : laissés à nous-mêmes, nous échouons, et notre liberté n'est vraiment libérée que par un secours qui nous dépasse. L'un fait confiance à la volonté humaine ; l'autre s'en méfie profondément. Souvenez-vous : nous avons déjà rencontré cette même ligne de partage en Chine, entre Mencius l'optimiste et Xunzi le pessimiste, sur la nature humaine. La voici qui resurgit, en terre chrétienne, avec un enjeu encore plus brûlant, car il y va du salut éternel.
Et comment cela finit-il ? Comme souvent dans notre histoire, vous le devinez. Augustin l'emporte. Pélage est condamné comme hérétique, ses idées sont rejetées, ses livres en grande partie détruits. Aujourd'hui encore, dans le vocabulaire de la théologie, traiter quelqu'un de pélagien est une critique : cela veut dire qu'il surestime les forces humaines et sous-estime la grâce. Et nous, nous ne connaissons plus guère Pélage qu'à travers les écrits de ceux qui l'ont combattu, à commencer par Augustin lui-même. Encore une fois, vous l'entendez : l'histoire est écrite par les vainqueurs. Le défenseur de la liberté humaine a perdu, et l'on a effacé sa voix. Et pourtant son intuition, elle, n'est jamais morte. Tout au long des siècles, et jusqu'à nous, à chaque fois qu'un penseur réaffirmera la liberté et la responsabilité de l'être humain contre les doctrines de la prédestination ou du déterminisme, ce sera, sans toujours le savoir, un peu l'esprit de Pélage qui reviendra.
Voilà donc le christianisme installé, pour mille ans, dans cette tension : la grâce toute-puissante d'Augustin d'un côté, l'aspiration à la liberté de l'autre, sans cesse réprimée et sans cesse renaissante. Mais cette même question, exactement la même, va se poser, à la même époque ou presque, dans une autre grande religion du Dieu unique, née un peu plus tard, de l'autre côté de la Méditerranée. Là aussi, on va se demander, avec une intensité prodigieuse : si Dieu est tout-puissant et décrète tout, l'être humain est-il libre de ses actes ? Et là aussi, deux grands camps vont s'affronter. Nous quittons la chrétienté pour entrer dans le monde de l'islam, et d'abord à la rencontre d'une école de théologiens rationalistes qu'on a, eux aussi, fini par faire taire : les mu'tazilites. C'est le prochain épisode.
Les mu'tazilites : quand l'islam débat de la liberté
Mu'tazilites (école théologique)
Contre l'idée reçue d'un islam fataliste, l'histoire nous montre au IXe siècle une école de penseurs d'une audace extraordinaire : les mu'tazilites. Ces rationalistes défendent farouchement la liberté humaine en s'appuyant sur un argument simple et puissant : si Dieu crée nos péchés et nous en châtie, il serait profondément injuste. Donc c'est nous qui créons vraiment nos actes, et nous en sommes responsables—ce qui sauve à la fois sa justice et la nôtre. Mais hélas, soutenus par le calife, ils imposent leurs doctrines par la force, déclenchant une véritable inquisition : gâchis classique d'une belle idée qui rencontre le pouvoir. Rejetés violemment par la suite, marginalisés, leurs œuvres presque perdues, il ne reste d'eux que ce que disaient leurs ennemis.
Nous entrons dans le monde de l'islam, la troisième des grandes religions du Dieu unique, née en Arabie au septième siècle. Et je veux d'emblée briser un cliché, comme je l'ai fait pour l'Inde « spirituelle ». Le cliché, ici, c'est celui d'un islam fataliste, où tout serait écrit d'avance, où l'être humain n'aurait qu'à se soumettre, passif, à un destin implacable. C'est une caricature. La vérité, c'est que l'islam a connu, très tôt, l'un des débats les plus riches, les plus subtils, les plus rationnels de toute l'histoire sur notre question : l'être humain est-il libre, ou Dieu décrète-t-il tout ? Et ce débat a vu naître une école de penseurs d'une audace intellectuelle extraordinaire, qu'on a malheureusement fini, là encore, par marginaliser.
Le point de départ, c'est une tension présente dans le texte sacré lui-même, le Coran. Comme la Bible, le Coran contient deux familles de versets, qui semblent tirer dans des directions opposées. D'un côté, des versets qui insistent sur la toute-puissance et le décret de Dieu : Dieu guide qui il veut et égare qui il veut, rien n'arrive sans sa volonté, tout est consigné d'avance. C'est ce qu'on appelle le qadar, le décret divin, la mesure que Dieu a fixée pour chaque chose. De l'autre côté, des versets qui insistent sur la responsabilité humaine : chacun sera jugé selon ses actes, récompensé ou puni, et cela n'aurait aucun sens si nous n'étions pas, d'une manière ou d'une autre, les auteurs de ce que nous faisons. Toute la théologie de l'islam va se construire dans la tension entre ces deux pôles : le décret tout-puissant de Dieu, et la responsabilité de l'être humain.
Très tôt, des voix se sont élevées pour défendre la liberté humaine. On les a d'abord appelées, justement, par un mot dérivé de qadar, ce qui prête à confusion, mais retenez l'essentiel : c'étaient ceux qui affirmaient que l'être humain a un vrai pouvoir sur ses actes. Et leur argument était de poids, un argument moral et religieux : si c'est Dieu qui crée en nous nos péchés, et qu'il nous punit ensuite pour ces péchés qu'il a lui-même créés, alors Dieu est injuste. Or Dieu ne peut pas être injuste. Donc ce n'est pas Dieu qui crée nos mauvaises actions : c'est nous. Nous sommes les vrais auteurs de nos actes, et c'est pour cela que le jugement a un sens.
Cette intuition va être reprise, approfondie, systématisée par une grande école de théologiens, peut-être la plus brillante de l'islam classique : les mu'tazilites. Ils apparaissent il y a environ douze siècles, à Bassora et à Bagdad, en plein âge d'or de la civilisation islamique, à l'époque où le monde musulman est le plus avancé de la planète en sciences, en mathématiques, en médecine, en philosophie. Et les mu'tazilites sont des rationalistes convaincus : pour eux, la raison humaine est un guide sûr, donné par Dieu, et la foi doit pouvoir se justifier devant elle. Ils se définissent eux-mêmes comme les gens de la justice et de l'unité divine. Et de ces deux principes, ils tirent la liberté humaine.
Écoutez leur raisonnement, car il est d'une grande beauté logique. Premier principe : Dieu est juste, parfaitement juste. Il ne peut pas vouloir le mal, ni l'imposer, ni punir quelqu'un pour une faute qu'il ne pouvait pas éviter. Ce serait contraire à sa justice. Or, si Dieu créait nos péchés et nous en châtiait, il serait souverainement injuste. Donc, pour sauver la justice de Dieu, il faut affirmer que l'être humain crée lui-même ses propres actes, qu'il en est le véritable auteur, et qu'il est donc justement responsable. Pour les mu'tazilites, défendre la liberté humaine, ce n'est pas diminuer Dieu : c'est, au contraire, sauver sa justice. Un Dieu qui nous laisse vraiment libres, et nous juge sur ce que nous avons vraiment choisi, est plus grand, plus juste, qu'un Dieu qui tirerait toutes les ficelles et nous punirait pour son propre théâtre.
Vous voyez comme nous sommes exactement dans le même débat qu'avec Augustin et Pélage, mais déplacé en terre d'islam, et traité avec une rigueur rationnelle remarquable. Les mu'tazilites, ce sont, en un sens, les cousins de Pélage : les champions de la liberté et de la responsabilité humaines, au nom de la justice. Et leur position fut, pendant un temps, au neuvième siècle, la doctrine officielle du grand empire islamique, soutenue par le calife lui-même. L'apogée d'une théologie de la liberté, au cœur de la plus brillante civilisation de son temps. Voilà qui devrait, à jamais, faire taire l'idée d'un islam naturellement fataliste.
Mais je dois être honnête, et nommer l'ombre, car elle est instructive, et elle rejoint un fil que nous tirons depuis plusieurs saisons. Ces rationalistes, ces défenseurs de la liberté, quand ils ont eu le pouvoir, en ont abusé. Soutenus par le calife, les mu'tazilites ont voulu imposer leurs doctrines par la force. Ils ont déclenché ce qu'on a appelé une épreuve, une véritable inquisition, où l'on persécutait, emprisonnait, parfois torturait ceux qui refusaient d'adhérer à leurs thèses, notamment sur la nature du Coran. Mesurez l'ironie, et la leçon : des penseurs de la liberté et de la raison se transformant en inquisiteurs dès qu'ils tiennent le glaive. Nous l'avons déjà vu, souvenez-vous : les rationalistes peuvent devenir intolérants, le « lâcher du moi » zen a servi le militarisme, le karma a justifié les castes. Aucune belle idée n'est à l'abri d'être retournée en instrument de domination quand elle s'allie au pouvoir. Gardons-le toujours en tête.
Et cette inquisition mu'tazilite a eu une conséquence majeure : un retour de bâton. Beaucoup de croyants, blessés par cette tyrannie intellectuelle, et choqués aussi par ce qui leur semblait une trop grande confiance de la raison face au mystère de Dieu, se sont détournés des mu'tazilites. On leur a reproché de rapetisser Dieu, de le soumettre à la logique humaine, de limiter sa toute-puissance pour sauver sa justice. Et une réaction puissante s'est levée, qui allait, à son tour, l'emporter, et marginaliser durablement les mu'tazilites, au point que leurs œuvres, longtemps, furent presque perdues, connues surtout par leurs adversaires. Encore une fois, comme Pélage, comme les Cārvāka de l'Inde, comme Protagoras en Grèce : les vaincus de l'histoire intellectuelle, dont on n'entend plus que l'écho déformé.
Mais cette réaction qui les a vaincus n'était pas, comme on pourrait le croire, un simple retour au fatalisme brutal. Non. Ses penseurs ont été, eux aussi, d'une grande finesse. Ils se sont retrouvés devant un problème redoutable : comment réaffirmer la toute-puissance absolue de Dieu, qui crée vraiment tout, y compris nos actes, sans pour autant faire de l'être humain une simple marionnette, et sans détruire sa responsabilité ? Comment tenir, à la fois, que Dieu crée mon acte, et que cet acte est pourtant le mien ? Pour résoudre cette énigme presque impossible, ils ont inventé une notion subtile, un compromis ingénieux, qui ressemble étrangement à certaines solutions que nous avons croisées chez les Grecs. Cette école, ce sont les acharites, et leur fameuse notion d'acquisition. C'est ce que nous allons explorer dans le prochain épisode.
Les acharites face à la toute-puissance divine
Al-Ash'ari, al-Ghazali, Chrysippe (parallèle stoïcien)
Les acharites font face à une énigme redoutable : comment préserver la toute-puissance absolue de Dieu s'il crée vraiment tout, y compris nos actes, sans réduire l'homme à un pantin dénué de responsabilité ? Leur réponse tient dans la notion du « kasb » (acquisition) : Dieu crée l'acte lui-même, mais nous nous l'approprions, nous le rendons nôtre par notre assentiment. Et c'est cette appropriation qui fonde notre responsabilité et justifie le jugement divin. Al-Ghazali, esprit colossal et mystique profond, devient le maître de cette théologie acharite, consolidant pour des siècles cette vision d'une liberté humaine compatible avec la création divine totale. Un paradoxe logique fascinant que les stoïciens grecs avaient déjà rencontré sous une autre forme.
Nous avons quitté les mu'tazilites sur leur défaite, et sur une question redoutable laissée à leurs vainqueurs. Comment réaffirmer que Dieu est tout-puissant, qu'il crée vraiment toute chose, y compris nos actes, sans pour autant transformer l'être humain en simple pantin, et sans détruire sa responsabilité devant le jugement ? C'est le problème que va affronter l'école qui devient peu à peu la grande théologie de l'islam sunnite, celle des acharites, du nom de leur fondateur, al-Ash'ari, qui avait d'abord été mu'tazilite avant de rompre avec eux.
La position de départ des acharites, c'est le refus de ce qui leur paraissait l'orgueil des mu'tazilites. Ceux-ci, pour sauver la justice de Dieu, avaient fini par limiter sa puissance : si l'être humain crée vraiment ses propres actes, alors il y a, dans le monde, des choses que Dieu ne crée pas, des petits domaines qui lui échappent. Pour les acharites, c'est inacceptable, c'est rapetisser Dieu. Dieu est absolument tout-puissant : rien, absolument rien, n'arrive sans qu'il le crée. Pas une feuille ne tombe, pas un cœur ne bat, pas une pensée ne surgit, sans que Dieu, à cet instant, ne la crée. Ils vont même très loin dans cette direction, jusqu'à une idée vertigineuse : ce que nous appelons les causes naturelles serait une illusion. Ce n'est pas le feu qui brûle le coton ; c'est Dieu qui crée la brûlure à l'instant où le feu touche le coton. Le feu et la brûlure se succèdent toujours, par habitude, parce que Dieu le veut ainsi, mais le vrai et seul agent, partout, c'est Dieu. Notez au passage que cette idée, qui retire toute force propre aux choses, ressemble étrangement à ce que dira, des siècles plus tard, en Europe, le philosophe Hume sur la causalité : nous ne voyons jamais qu'une chose suivre une autre, jamais le lien lui-même.
Mais alors, vous le voyez, le problème devient brûlant. Si Dieu crée absolument tout, y compris l'acte de ma main quand je vole, quand je mens, quand je frappe, alors c'est Dieu qui crée mon péché. Et nous voilà revenus à l'objection des mu'tazilites : comment Dieu pourrait-il me punir pour un acte qu'il a lui-même créé ? Comment sauver à la fois sa toute-puissance et sa justice, à la fois son pouvoir total et ma responsabilité ?
Et c'est ici que les acharites inventent leur solution, subtile, célèbre, et beaucoup discutée : la notion d'acquisition. En arabe, le kasb. Voici l'idée. Quand j'agis, il y a deux choses, et non une seule. Il y a la création de l'acte, et il y a l'acquisition de l'acte. La création, c'est Dieu, et lui seul : c'est Dieu qui fait exister, réellement, le mouvement, la force, l'acte lui-même. Mais l'acquisition, c'est moi : au moment où Dieu crée l'acte, moi, je me l'approprie, je le fais mien, j'y adhère, je le prends en charge. L'acte est créé par Dieu et acquis par l'être humain. Et c'est cette acquisition, cette appropriation, qui fonde ma responsabilité. Je ne suis pas puni parce que j'aurais créé mon acte à partir de rien, ce que seul Dieu peut faire, mais parce que cet acte, créé par Dieu, je l'ai fait mien, je l'ai voulu comme le mien.
Je vous l'accorde, c'est subtil, et même les penseurs musulmans ont longuement débattu pour savoir si cela tenait vraiment debout, ou si ce n'était qu'un mot pour masquer la difficulté. Mais arrêtons-nous, parce que vous devez reconnaître quelque chose. Cette solution, créer d'un côté, s'approprier de l'autre, vous l'avez déjà rencontrée, presque à l'identique, et très loin de là, en Grèce. Souvenez-vous du cylindre de Chrysippe, le stoïcien. Il disait : la poussée qui met le cylindre en mouvement vient du dehors, mais la manière dont il roule vient de sa nature propre. L'impulsion est extérieure, mais l'acte est mien parce qu'il passe par ma nature, par mon assentiment. Les acharites disent quelque chose de très proche : l'acte est créé par une puissance extérieure, Dieu, mais il devient mien par mon acquisition, mon assentiment. C'est ce qu'on appelle, en philosophie, une position compatibiliste : l'idée qu'on peut tenir ensemble le fait que tout soit déterminé, ou ici créé par Dieu, et le fait que nos actes soient pourtant vraiment les nôtres, et que nous en soyons responsables. Trois mondes, le stoïcien grec, le théologien musulman, et plus tard le philosophe européen, qui retrouvent la même architecture de pensée, pour sauver la liberté sans nier la nécessité, ou la toute-puissance divine. Ne les confondons pas, leurs cadres diffèrent du tout au tout : l'un parle de la nature, l'autre de Dieu. Mais le geste logique est jumeau, et c'est fascinant.
Cette théologie acharite, avec son équilibre délicat, va trouver son plus grand maître en un homme immense, l'un des esprits les plus influents de toute l'histoire de l'islam : al-Ghazali. C'est un penseur d'une puissance rare, à la fois théologien, juriste, philosophe et mystique. Il a connu, au sommet de la gloire, une profonde crise intérieure, un doute qui l'a presque détruit, et dont il est sorti en se tournant vers l'expérience directe de Dieu. Et il a écrit un livre fameux contre les philosophes, ceux qui, en terre d'islam, suivaient la raison grecque d'Aristote, et qu'il accusait d'aller trop loin, de soumettre la foi à la raison et de nier des vérités essentielles. Ce livre, et toute son œuvre, ont eu une influence colossale, et ils ont consolidé, pour des siècles, la victoire de la théologie acharite et de sa vision : un Dieu tout-puissant qui crée tout, et un être humain responsable par son acquisition.
Et il faut être juste, et complet. On a souvent dit, surtout en Occident, que cette victoire de Ghazali et des acharites aurait « fermé la porte » de la raison et de la philosophie dans l'islam, et expliqué un déclin. C'est une vue simpliste, contestée aujourd'hui par les historiens : la philosophie et les sciences ont continué de vivre, et de prospérer, dans le monde musulman, bien après Ghazali, à l'est comme à l'ouest. Mais il est vrai qu'une certaine façon de faire confiance à la seule raison, à la manière des mu'tazilites et des philosophes, a été durablement mise sur la défensive. Et ceux qui l'incarnaient le mieux, les grands philosophes héritiers des Grecs, ont mené, eux, un autre combat, magnifique : faire vivre, en terre d'islam, l'héritage de la raison grecque, et le transmettre, sans le savoir, à l'Europe entière.
Car voici l'un des plus beaux paradoxes de toute notre histoire, et il faut absolument le raconter, parce que l'histoire des vainqueurs occidentaux l'a longtemps effacé. Pendant que l'Europe chrétienne avait presque tout oublié de la philosophie grecque, pendant qu'elle ne lisait plus guère Aristote, le monde musulman, lui, l'avait recueilli, traduit, commenté, enrichi. Et ce sont des philosophes de langue arabe qui ont gardé vivante la flamme de la raison grecque, et qui, par l'Espagne, vont la rendre à l'Europe. Sans eux, pas de Thomas d'Aquin, pas de scolastique, peut-être pas de Renaissance telle que nous la connaissons. Ces philosophes, le Persan Avicenne et l'Andalou Averroès, ce sont eux que nous allons rencontrer dans le prochain épisode.
La raison grecque sauvée par l'islam
Avicenne (Ibn Sina), Averroès (Ibn Rushd), Aristote, al-Ghazali, Thomas d'Aquin
Pendant que l'Europe chrétienne oubliait la philosophie grecque, le monde musulman la recueillait, la traduisait et la prolongeait. Avicenne, le génie persan, découvrait que le soi se connaît de lui-même, indépendamment du corps — intuition qui préfigure Descartes de six siècles. Mais c'est Averroès, le grand commentateur d'Aristote à Cordoue, qui défend audacieusement l'autonomie de la raison contre la suspicion religieuse : la vérité ne peut pas contredire la vérité. Ses œuvres, traduites en latin à Tolède, reviennent foudroyant en Europe au treizième siècle et allument le flambeau de la pensée chrétienne médiévale.
J'ai terminé le dernier épisode sur un paradoxe magnifique, et je veux commencer par lui, parce qu'il défait l'un des plus tenaces mensonges de l'histoire racontée par les vainqueurs. On nous a longtemps raconté la philosophie comme une lignée purement européenne : les Grecs, puis, après un trou, la Renaissance et les modernes, comme si le flambeau était passé directement des Athéniens aux Européens. C'est faux. Entre les deux, il y a un maillon essentiel, sans lequel rien n'aurait été possible, et ce maillon n'est pas européen : il est arabe et persan, musulman et, pour une part, juif. Pendant que l'Europe chrétienne, après la chute de Rome, avait presque tout oublié de la philosophie grecque, le monde de l'islam, lui, l'a recueillie, traduite, étudiée, prolongée. C'est par lui que la raison grecque a survécu, et c'est par lui qu'elle est revenue en Europe.
Tout commence par une aventure intellectuelle prodigieuse : le grand mouvement de traduction. À Bagdad, il y a environ douze siècles, dans ce qu'on a appelé la Maison de la Sagesse, des savants ont traduit en arabe, avec un soin immense, presque tout l'héritage grec : Aristote, Platon, les médecins, les mathématiciens, les astronomes. Pensez-y : les œuvres d'Aristote, que nous tenons pour un sommet de la pensée occidentale, ont été, pendant des siècles, lues, méditées, commentées d'abord en arabe, par des musulmans, bien avant de revenir en latin. La philosophie, qu'on appelait là-bas la falsafa, mot tiré du grec lui-même, est devenue une grande tradition vivante en terre d'islam.
Son premier géant, c'est Avicenne, en arabe Ibn Sina, un Persan qui vit il y a environ mille ans. C'est un esprit universel, comme on en voit peu : médecin de génie, dont les livres de médecine seront étudiés en Europe pendant cinq siècles, mais aussi philosophe d'une puissance redoutable. Et pour notre question de la liberté, sa pensée pose un problème fascinant. Car Avicenne construit une vision du monde où tout découle de Dieu par une sorte de nécessité. Dieu, l'Être nécessaire, déborde de son être, et de lui découle, en cascade, comme la lumière déborde du soleil, tout le reste de l'univers, par degrés. Tout ce qui existe existe nécessairement, à partir de cette source. Vous le sentez : c'est une vision où la place de la contingence, du hasard, du libre choix, devient bien étroite. Le monde d'Avicenne est un monde où les choses s'enchaînent presque inévitablement à partir de Dieu, un peu comme les atomes de Démocrite s'enchaînaient par nécessité, mais cette fois à partir d'une source divine et rationnelle.
Avicenne nous a pourtant laissé, sur le soi, une des plus belles intuitions de toute l'histoire de la philosophie, et je veux vous la donner, car elle annonce, des siècles à l'avance, une découverte qu'on attribue d'habitude à Descartes. Imaginez, dit Avicenne, un être humain créé d'un coup, adulte, mais flottant dans le vide, dans le noir complet, sans rien voir, sans rien toucher, sans même sentir son propre corps, les membres écartés pour ne se toucher nulle part. Cet homme suspendu, privé de toute sensation, saurait-il quelque chose ? Oui, dit Avicenne : il saurait au moins une chose, c'est qu'il existe, lui. Il ne saurait rien de son corps, mais il serait sûr de son propre soi, de sa conscience. Donc, conclut Avicenne, le soi, l'âme, est connue d'elle-même directement, indépendamment du corps. Vous entendez ? C'est presque le « je pense, donc je suis » de Descartes, six siècles avant Descartes. Et Descartes a probablement connu, de loin, par les traductions, cette intuition venue de Perse. Voilà encore une dette cachée de notre Occident.
Mais le plus important, pour notre histoire, c'est l'autre grand maître, celui qu'on appellera, en Europe, simplement le Commentateur, avec une majuscule, tant son autorité sera grande : Averroès, en arabe Ibn Rushd. Il vit il y a environ huit cents ans, non pas en Orient, mais à l'autre bout du monde musulman, en Andalousie, dans la brillante Cordoue, en Espagne. Et Averroès voue sa vie à une cause : défendre la philosophie, la raison, l'héritage d'Aristote, contre ceux qui, comme al-Ghazali que nous avons vu, s'en méfiaient. Ghazali avait écrit un livre célèbre, l'Incohérence des philosophes. Averroès lui répond par un livre au titre magnifique : l'Incohérence de l'incohérence. Tout un programme : il démonte, point par point, les attaques contre la raison.
Et la grande thèse d'Averroès, celle qui va faire trembler aussi bien l'islam que, bientôt, la chrétienté, c'est qu'il n'y a pas de contradiction entre la philosophie et la religion, entre la raison et la foi, parce que la vérité ne peut pas contredire la vérité. Si la raison, bien menée, aboutit à une conclusion, et que l'Écriture semble dire le contraire, alors, dit Averroès, c'est qu'il faut interpréter l'Écriture, lire ses images, ses symboles, en profondeur. La religion dit la vérité au peuple, par des images frappantes ; la philosophie dit la même vérité aux savants, par la démonstration rationnelle. Deux langages, une seule vérité. C'est une défense magnifique, et audacieuse, de l'autonomie de la raison : le droit de penser par soi-même, de chercher le vrai par la seule force de l'esprit, sans que la foi vienne l'interdire.
Et c'est ici qu'intervient le grand pont de l'histoire, le retour vers l'Europe. Les œuvres d'Averroès, ses immenses commentaires d'Aristote, vont être traduites de l'arabe vers le latin, notamment dans la ville espagnole de Tolède, devenue un extraordinaire carrefour où travaillaient côte à côte des savants chrétiens, juifs et musulmans. Et par cette porte espagnole, Aristote, presque oublié de l'Occident, revient en force en Europe, accompagné des commentaires d'Averroès. C'est une déflagration. Au treizième siècle, dans les universités de Paris, d'Oxford, on se met à lire passionnément Aristote dans la version arabo-latine, et Averroès avec lui. Il y aura même, à Paris, des philosophes qu'on appellera les averroïstes, si fascinés par la raison qu'on les soupçonnera de la mettre au-dessus de la foi. Toute la grande pensée chrétienne du Moyen Âge, et Thomas d'Aquin le premier, va se construire en dialogue, et en lutte, avec cet Aristote revenu d'Orient et son Commentateur andalou. Retenez-le bien : la raison européenne s'est rallumée à une flamme que l'islam avait gardée vivante.
Et je dois, comme toujours, nommer l'ombre. Averroès, ce grand défenseur de la raison, a connu, à la fin de sa vie, la disgrâce. Pour des raisons politiques et religieuses, il a été écarté, exilé un temps, et certains de ses livres ont été brûlés à Cordoue. Le destin de tant de penseurs de la liberté que nous avons croisés : célébrés, puis suspectés, puis réduits au silence dans leur propre monde. Le paradoxe est cruel et beau : Averroès a été, pour un temps, mieux accueilli, plus lu, plus vénéré chez les chrétiens d'Europe, ses adversaires de religion, que dans sa propre terre d'islam. Les idées, vous le voyez, voyagent par des chemins étranges, franchissent les frontières des fois et des langues, et survivent souvent loin de chez elles.
Mais avant de suivre Aristote jusqu'à Paris et Thomas d'Aquin, il nous faut explorer une tout autre voie de l'islam, qui ne passe pas par la raison, mais par l'amour, et qui rejoint, de façon saisissante, des choses que nous avons entendues en Inde. Car à côté des théologiens et des philosophes, il y a eu, dans l'islam, les mystiques, les soufis, pour qui la liberté véritable n'est ni d'affirmer le soi ni de le maîtriser, mais de le dissoudre, de le fondre entièrement dans l'amour de Dieu. Et la première grande voix de cette voie est celle d'une femme. C'est le prochain épisode.
Le soufisme : se perdre en Dieu pour être libre
Rabi'a al-Adawiyya, Rûmî, al-Hallaj
La voie soufie de la mystique islamique répond à notre question par un geste radical : la liberté véritable n'est pas d'affirmer son moi mais de le dissoudre entièrement dans l'amour de Dieu. Rabi'a, première grande voix du soufisme, invente un amour désintéressé, sans peur de l'enfer ni espoir du paradis ; elle inaugure le fana, cette extinction du petit moi égoïste qui seul permet l'union avec le divin. Le fana soufi rejoint étrangement le moksha hindou, le non-soi bouddhiste, la bhakti des femmes : trois mondes qui retrouvent cette même intuition que la liberté la plus haute consiste à se perdre dans plus vaste que soi. Mais cette voie mystique, portée par Rûmî et la danse tournante des derviches, a toujours effraye les gardiens de la loi : al-Hallaj, qui poussa l'expérience trop loin, fut supplicié pour blasphème.
Nous avons vu, en terre d'islam, les théologiens débattre du destin, et les philosophes défendre la raison. Mais il existe une troisième voie, et c'est peut-être la plus belle, la plus brûlante. Ce n'est ni le chemin de la loi, ni celui de la raison : c'est le chemin de l'amour. On l'appelle le soufisme, la mystique de l'islam. Et la réponse que les soufis donnent à notre question est radicale, et elle va nous ramener, de façon saisissante, à des choses entendues très loin de là, en Inde. Car pour les soufis, la liberté véritable n'est ni d'affirmer son moi, ni de le maîtriser, ni même de le cultiver : c'est de le dissoudre entièrement dans l'amour de Dieu.
Et je suis heureux que cette voie commence, dans notre récit, par une femme. Car la toute première grande voix du soufisme, celle qui lui a donné sa couleur d'amour, c'est une femme : Rabi'a al-Adawiyya, qui vit il y a environ douze siècles, dans la ville de Bassora, en Irak. Ancienne esclave, dit-on, affranchie, elle choisit une vie de pauvreté et de prière, et elle apporte à la spiritualité de l'islam quelque chose de neuf et de bouleversant. Avant elle, on servait Dieu surtout par crainte de l'enfer ou par espoir du paradis. Rabi'a balaie tout cela. Elle veut aimer Dieu pour lui-même, gratuitement, et non pour en tirer une récompense ou échapper à un châtiment.
On lui prête un geste, une parole, magnifique, qui résume tout. On la voit, raconte-t-on, courir dans les rues, portant d'une main une torche enflammée et de l'autre un seau d'eau. On lui demande où elle va ainsi. Et elle répond : je vais avec ce feu mettre le feu au paradis, et avec cette eau éteindre l'enfer, afin que ces deux voiles disparaissent, et qu'on cesse enfin d'adorer Dieu par peur de l'enfer ou par désir du paradis. Que Dieu soit aimé pour lui seul. Vous saisissez la pureté de cela ? Tant que j'obéis à Dieu pour gagner le ciel ou éviter le feu, je l'aime encore pour moi, pour mon intérêt : mon petit moi est toujours au centre. Le véritable amour, dit Rabi'a, c'est d'oublier complètement son propre intérêt, et même son propre salut, pour ne plus vouloir que l'aimé. C'est le premier pas vers l'effacement du moi.
Et cet effacement a un nom, qui est le cœur de toute la mystique soufie : le fana. Ce mot veut dire l'extinction, l'anéantissement, le fait de passer, de s'évanouir. Le but du chemin soufi, c'est le fana : que le petit moi, l'ego, ce « je » qui dit moi, moi, moi, qui veut, qui possède, qui se met au centre, s'éteigne, se dissolve, disparaisse, pour qu'il ne reste plus que Dieu. Comme une goutte qui retourne à l'océan et cesse d'être une goutte séparée. Comme une flamme qui s'éteint dans la grande lumière. Tant que mon moi est là, plein de lui-même, il fait écran entre Dieu et moi ; quand il s'efface, l'union devient possible. Et au-delà de cette extinction, les soufis parlent d'un second moment, la subsistance : une fois le petit moi éteint, on revit, mais en Dieu, par Dieu, transfiguré.
Vous entendez, n'est-ce pas, l'écho puissant de ce que nous avons appris en Inde. Le fana soufi est le cousin du moksha, cette délivrance qui dissout le petit moi dans l'absolu, le cousin du non-soi du Bouddha, le cousin du « tu es cela » des Upanishads. Et c'est aussi, exactement, ce que nous avions rencontré avec les femmes de la bhakti, Mirabai, Akka Mahadevi : se perdre dans l'amour du divin pour se délivrer de tout le reste. Trois mondes, l'Inde, et maintenant l'islam, et bientôt la chrétienté, qui retrouvent cette même intuition vertigineuse : la liberté la plus haute n'est pas d'être un grand moi, mais de n'être plus un moi du tout, de se fondre dans plus vaste que soi. Gardons-nous, encore, de tout aplatir : le Dieu personnel et aimant des soufis n'est pas l'absolu impersonnel des Upanishads. Mais le geste, le mouvement de dissolution du moi, lui, se ressemble étrangement, par-delà les continents.
Le plus grand poète de cette voie, celui dont les vers sont aujourd'hui lus et aimés dans le monde entier, c'est Rûmî, qui vit il y a environ huit cents ans, en Anatolie. Et il ouvre son grand poème par une image que je voudrais vous donner, car elle dit toute la condition humaine selon les soufis. Écoute, dit Rûmî, écoute la flûte de roseau, comme elle se plaint, comme elle raconte les séparations. Depuis qu'on m'a coupée de la roselière, dit le roseau, hommes et femmes gémissent à ma plainte. Comprenez l'image : nous sommes comme ce roseau, arraché à la roselière dont il est issu. Notre âme a été séparée de sa source, de Dieu, et toute notre vie, toutes nos quêtes, tous nos désirs, ne sont au fond que cette plainte du roseau qui veut retourner à son origine. Aimer, chercher, se délivrer, c'est vouloir revenir à la source dont nous avons été coupés. Et c'est de cet amour, de ce désir du retour, que naissent les célèbres danses tournantes des derviches, qui tournent sur eux-mêmes jusqu'à l'oubli du moi, dans une prière du corps.
Voyez comme cela renverse notre question. Pour le soufi, je ne suis pas vraiment libre tant que je reste enfermé dans mon petit moi, esclave de mes désirs, de mon orgueil, de ma peur. Ma vraie liberté, paradoxalement, c'est de m'abandonner totalement, de me remettre à Dieu, de laisser mon moi se consumer dans son amour. Là où l'Occident dira de plus en plus « affirme-toi, sois toi-même, deviens un grand moi souverain », le soufi murmure exactement le contraire : ton moi est ta prison ; délivre-toi de lui ; perds-toi, et tu seras libre.
Et je dois nommer l'ombre, car cette voie de la dissolution est dangereuse, et elle a fait des martyrs. Un grand mystique, al-Hallaj, qui vivait il y a environ onze siècles, a poussé l'expérience du fana si loin qu'un jour, dit-on, en pleine extase, le petit moi entièrement effacé, il s'est écrié : « Je suis la Vérité », c'est-à-dire, dans le vocabulaire de l'islam, « je suis Dieu ». Pour lui, ce n'était pas un blasphème orgueilleux, au contraire : c'était l'aveu que son moi avait si complètement disparu que seul Dieu parlait à travers lui. Mais pour les gardiens de la loi, c'était insupportable, une confusion scandaleuse entre la créature et le Créateur. Al-Hallaj fut arrêté, jugé, et supplicié, mis à mort atrocement. Gardez bien en mémoire cette tension, car nous allons la retrouver, presque trait pour trait, en Europe chrétienne : la mystique de la dissolution amoureuse, qui prétend que l'âme unie à Dieu est au-delà de la loi, finit toujours par effrayer les institutions, et celles-ci tuent ceux qui vont trop loin. Souvenez-vous d'al-Hallaj : nous le retrouverons, plus tard, dans le bûcher d'une femme à Paris.
Nous avons donc vu, en islam, les trois grandes voies : la loi et le débat sur le destin, la raison des philosophes, et l'amour des mystiques. Mais notre saison sur le Dieu unique ne serait pas complète sans la troisième des religions sœurs, la plus ancienne des trois, celle d'où les deux autres sont nées : le judaïsme. Et le judaïsme a, sur notre question, une position d'une clarté et d'une force remarquables, presque à rebours du désespoir d'Augustin. Son plus grand philosophe, Maïmonide, va l'exprimer dans une formule splendide : la permission est donnée. C'est ce que nous allons découvrir dans le prochain épisode.
Maïmonide : la liberté au cœur du judaïsme
Maïmonide, Rabbi Akiva, Moïse le prophète
Depuis Rabbi Akiva jusqu'à Maïmonide au XIIe siècle, le judaïsme défend une position claire et courageuse sur la liberté humaine : tout est prévu par Dieu, mais la permission nous est donnée. Maïmonide, le plus grand penseur du judaïsme médiéval, érige le libre arbitre en pilier inébranlable de la Torah : chacun peut devenir aussi juste que Moïse ou aussi mauvais que le pire tyran, selon ses choix, nulle prédestination. Face à l'objection redoutable — si Dieu sait tout d'avance, sommes-nous vraiment libres ? — il répond avec sagesse que notre esprit ne peut concevoir la connaissance divine, mais cela n'invalide rien : sois assuré des deux. Par son rayonnement en chrétienté, Maïmonide prépare le chemin à Thomas d'Aquin et à la synthèse médiévale qui enfin réserve une vraie place à la liberté humaine.
Nous avons rencontré le christianisme, avec son angoisse de la grâce et de la prédestination, et l'islam, avec ses débats sur le destin et l'acquisition. Il nous reste la plus ancienne des trois religions du Dieu unique, celle d'où les deux autres sont issues : le judaïsme. Et sur notre question, la liberté humaine devant Dieu, le judaïsme tient une position d'une netteté remarquable, presque rafraîchissante après les tourments d'Augustin. Pour le dire d'un mot : le judaïsme affirme, avec force, que l'être humain est libre, vraiment libre, et responsable de ses choix.
Pour le comprendre, il faut commencer par une phrase, une formule très ancienne, qui vient des sages d'Israël, des rabbins, bien avant la philosophie. Elle tient en quelques mots, et c'est l'un des plus beaux équilibres jamais trouvés sur notre énigme. Un grand maître, Rabbi Akiva, qui vit il y a environ dix-neuf siècles, a dit ceci : tout est prévu, et pourtant la permission est donnée. Arrêtons-nous, car c'est admirable de concision et de profondeur. Tout est prévu : Dieu sait tout, voit tout, y compris l'avenir, y compris ce que je vais choisir. Et pourtant la permission est donnée : la liberté de choisir m'est laissée, entière, intacte. Dieu sait, mais Dieu ne force pas. Sa connaissance n'écrase pas ma liberté. Le judaïsme ne cherche pas, comme Augustin, à diminuer la liberté humaine au nom de la toute-puissance divine. Il pose les deux, côte à côte, avec une sorte de confiance tranquille : oui, Dieu sait tout ; et oui, tu es libre, et responsable.
Cette confiance dans la liberté humaine traverse tout le judaïsme. Pensez à sa grande affaire : la Loi, les commandements, ce qu'on appelle la Torah. Tout le sens d'une vie juive, c'est de choisir d'accomplir les commandements, d'obéir à l'alliance avec Dieu. Mais cela n'aurait aucun sens si l'on n'était pas libre de le faire ou de ne pas le faire. La Bible hébraïque le dit d'ailleurs explicitement, dans une parole célèbre, où Dieu, après avoir donné sa Loi, déclare en substance : j'ai mis devant toi la vie et la mort, la bénédiction et la malédiction ; choisis donc la vie. Choisis. Le mot est là, lancé à chacun. Tout repose sur ce pouvoir de choisir. Sans liberté, pas de commandement qui ait du sens, pas de mérite, pas de faute, pas de jugement juste.
Et le plus grand penseur du judaïsme médiéval va donner à cette intuition sa forme philosophique la plus rigoureuse. Il s'appelle Moïse Maïmonide, et c'est une figure immense. Il vit il y a environ huit cents ans, et regardez où : à Cordoue, en Espagne, dans la même Andalousie brillante qu'Averroès, dont il est presque le contemporain. Comme Averroès pour l'islam, comme Thomas d'Aquin le fera bientôt pour le christianisme, Maïmonide entreprend de marier la raison grecque d'Aristote avec sa foi. Il écrit, en arabe, un grand livre au titre magnifique, le Guide des égarés, pour ceux qui sont déchirés entre leur fidélité religieuse et les exigences de la raison. Médecin lui aussi, persécuté, contraint à l'exil, il finira sa vie en Égypte, médecin du sultan. Et son rayonnement sera tel qu'on dira de lui : de Moïse le prophète à Moïse Maïmonide, il ne s'est pas levé de plus grand Moïse.
Sur notre question, Maïmonide est d'une fermeté admirable. Le libre arbitre, dit-il, est un fondement, un pilier de toute la Loi. Écoutez comme il le pose, presque solennellement. À chaque être humain, écrit-il, la permission est donnée : s'il veut se tourner vers le bien et devenir juste, le pouvoir est entre ses mains ; s'il veut se tourner vers le mal et devenir mauvais, le pouvoir est aussi entre ses mains. Et il insiste, contre toute idée de prédestination : ne crois surtout pas, dit-il, ce que prétendent les sots, à savoir que Dieu décrète, dès la naissance, si l'on sera juste ou mauvais. Pas du tout. Chaque être humain peut devenir aussi juste que Moïse, ou aussi mauvais que le pire des tyrans, sage ou insensé, bon ou cruel : cela dépend de lui, de ses choix. Personne ne le pousse, personne ne le tire, personne ne décide à sa place. Vous mesurez l'écart avec Augustin et sa volonté blessée, incapable du bien sans la grâce ? Pour Maïmonide, la capacité de choisir le bien est en nous, pleinement, c'est un don de la création, et c'est ce qui fait notre dignité et notre responsabilité.
Mais Maïmonide est un philosophe trop rigoureux pour ne pas voir l'objection redoutable, celle qui nous poursuit depuis le début de la saison. Si Dieu sait tout d'avance, s'il connaît, depuis toujours, le choix que je ferai demain, alors comment ce choix peut-il être libre ? S'il est déjà connu, n'est-il pas déjà fixé ? Comment concilier la science infinie de Dieu et ma liberté ? Et la réponse de Maïmonide est d'une grande profondeur, et d'une grande honnêteté. Il dit, en somme : notre erreur, c'est d'imaginer que Dieu connaît comme nous connaissons, en plus grand. Mais la connaissance de Dieu n'est pas du tout de même nature que la nôtre. Dieu et sa connaissance ne font qu'un, ils sont au-delà de tout ce que nous pouvons concevoir. Vouloir comprendre comment Dieu peut savoir l'avenir sans le déterminer, c'est comme vouloir saisir l'essence même de Dieu, ce qui dépasse absolument l'esprit humain. La contradiction que nous croyons voir vient de notre ignorance, de ce que nous projetons sur Dieu notre petite manière de connaître. En vérité, dit Maïmonide, sois assuré des deux : Dieu sait tout, et tu es libre. Que tu ne puisses pas comprendre comment les deux s'accordent ne prouve pas qu'ils se contredisent, mais seulement que tu n'es pas Dieu.
C'est une réponse qui peut sembler une esquive, mais elle est en réalité d'une grande sagesse. Elle nous invite à l'humilité, à reconnaître les limites de notre esprit, tout en gardant fermement les deux vérités qui comptent pour la vie : Dieu n'est pas absent, et je suis responsable. Et notez la portée de tout cela pour notre histoire de l'autodétermination. Le judaïsme, avec Maïmonide, offre une des défenses les plus solides et les plus dignes de la liberté humaine de tout le Moyen Âge. Là où Augustin doutait de nos forces, là où certains en islam les noyaient dans la toute-puissance divine, le judaïsme dit : tu es libre, vraiment, tu peux choisir le bien, et c'est ta grandeur. C'est presque la position de Pélage, et des mu'tazilites, mais qui, cette fois, au lieu d'être condamnée et effacée, est devenue le cœur même d'une tradition vivante, transmise sans interruption jusqu'à aujourd'hui.
Et Maïmonide, comme Averroès, va jeter un pont. Car son œuvre, traduite de l'arabe en hébreu puis en latin, va être lue, étudiée, et profondément admirée par les penseurs chrétiens. L'un d'eux, le plus grand de tous, va s'en nourrir directement pour bâtir la plus vaste synthèse de pensée du Moyen Âge chrétien. Cet homme reçoit Aristote des mains des philosophes arabes, et la sagesse de la Loi des mains de Maïmonide le juif, et il va tenter d'unir tout cela à sa foi chrétienne, en réservant, enfin, une vraie place à la liberté de l'être humain. Cet homme, c'est Thomas d'Aquin, et c'est lui que nous allons rencontrer dans le prochain épisode.
Thomas d'Aquin : la grâce qui perfectionne la nature
Thomas d'Aquin, Aristote, Averroès, Maïmonide, Augustin
Thomas d'Aquin réconcilie la foi chrétienne avec Aristote, redécouvert par les traductions arabes : il refuse le pessimisme d'Augustin pour affirmer que l'être humain possède une vraie liberté, fondée sur la raison et le libre arbitre. Sa géniale formule — « la grâce ne détruit pas la nature, elle la perfectionne » — résout l'ancienne tension : Dieu meut notre volonté du dedans, en accord avec notre nature, si bien que grâce et liberté collaborent au lieu de s'opposer. Cette grande synthèse, tissée de fils venus de l'islam et du judaïsme, devient l'architecture officielle de la pensée catholique pendant des siècles.
Nous arrivons à l'un des plus grands bâtisseurs de toute l'histoire de la pensée, l'homme qui va tenter de réconcilier presque tout : la foi chrétienne et la raison grecque, Augustin et Aristote, la grâce et la liberté. Il s'appelle Thomas d'Aquin, c'est un moine du treizième siècle, et son œuvre est comme une immense cathédrale intellectuelle, patiente, ordonnée, où chaque pierre a sa place. Et pour notre question, l'autodétermination de l'être humain devant Dieu, il va apporter une réponse d'équilibre, après les déchirements que nous avons vus.
Mais d'abord, rappelons d'où vient ce qu'il reçoit, parce que c'est tout le sens de notre saison. Thomas d'Aquin peut lire Aristote, qu'il appelle simplement « le Philosophe », avec un grand P, parce qu'Aristote vient de revenir en Europe. Et il vient de revenir comment ? Par les traductions venues du monde arabe, par l'Espagne de Tolède, accompagné des commentaires d'Averroès, qu'il appelle, lui, « le Commentateur ». Thomas cite Averroès le musulman, il discute avec lui, il s'en nourrit ; il lit Maïmonide le juif, qu'il appelle respectueusement « Rabbi Moïse », et il lui emprunte des idées. Mesurez cela : la plus grande synthèse de la pensée chrétienne médiévale se construit avec, dans les mains, un Aristote sauvé par les musulmans et un guide écrit par un juif. La pensée européenne, à son sommet médiéval, est tissée de fils venus de l'islam et du judaïsme. Ne l'oublions jamais quand on nous raconte une histoire purement chrétienne et européenne.
Que reçoit Thomas d'Aristote, qui change tout ? Une vision beaucoup plus confiante de la nature humaine. Souvenez-vous d'Augustin : la nature humaine était blessée, la volonté malade, incapable du bien sans la grâce. Aristote, lui, que nous avons rencontré en Grèce, voyait l'être humain comme un être de raison, capable de délibérer, de choisir, de se former lui-même par ses habitudes. Et Thomas va recueillir cet héritage. Pour lui, l'être humain est vraiment libre, et cette liberté n'est pas un don rare réservé à quelques élus : c'est une propriété de notre nature, fondée sur notre raison. Écoutez son raisonnement, il est limpide et beau. L'animal, dit Thomas, agit poussé par son instinct ; quand il voit sa proie, il bondit, il n'a pas le choix. Mais l'être humain, lui, a la raison. Devant une chose, il peut juger : est-ce vraiment bon pour moi, ou seulement en apparence ? Faut-il la prendre, ou m'en abstenir ? Il peut peser, délibérer, considérer plusieurs possibilités. Et parce qu'il peut juger ainsi, il n'est jamais forcé par une seule, il garde la maîtrise de son acte. C'est cela, pour Thomas, le libre arbitre : non pas un caprice sans cause, mais le pouvoir, enraciné dans la raison, de délibérer et de choisir. Vous reconnaissez, presque mot pour mot, le choix délibéré d'Aristote, que nous avions vu en Grèce. Il revient ici, baptisé, intégré à la foi.
Mais alors, demanderez-vous, et la grâce ? Thomas a-t-il oublié Augustin, le péché, le besoin de Dieu ? Pas du tout. Et c'est ici qu'est son génie d'équilibriste, dans une formule qui résume toute sa pensée, et qu'il faut retenir : la grâce ne détruit pas la nature, elle la perfectionne. Comprenez bien ce que cela résout. Pour les uns, la grâce de Dieu faisait tout, et écrasait la liberté humaine, réduite à rien. Pour d'autres, l'être humain se suffisait, et la grâce devenait inutile. Thomas refuse les deux excès. Oui, dit-il, l'être humain a une vraie nature, une vraie raison, une vraie liberté, qui lui viennent de Dieu créateur ; il peut, par ses seules forces, accomplir beaucoup de bien naturel, connaître beaucoup de vérités. Mais pour atteindre sa fin la plus haute, l'union avec Dieu, le salut, qui dépasse ses forces naturelles, il a besoin de la grâce. Seulement, cette grâce ne vient pas écraser sa liberté : elle vient la guérir, l'élever, l'accomplir. Elle agit du dedans, en accord avec la nature de la volonté, et non comme une force étrangère qui la violenterait. La grâce et la liberté collaborent, au lieu de se faire la guerre.
Et là, vous devez entendre un écho que nous avons croisé deux fois déjà dans cette saison. Comment Dieu peut-il mouvoir notre volonté tout en la laissant libre ? Thomas répond : Dieu meut chaque chose selon sa nature ; il meut la pierre comme une pierre, et la volonté comme une volonté, c'est-à-dire librement. Quand Dieu agit en moi, il ne me force pas du dehors comme on pousse un objet : il agit au plus intime de ma volonté, de telle sorte que c'est bien moi, librement, qui veux. Vous reconnaissez ? C'est, transposé en théologie chrétienne, le même geste que le cylindre de Chrysippe le stoïcien, et que l'acquisition des théologiens musulmans. La cause profonde vient d'ailleurs, et pourtant l'acte est bien mien, parce qu'il passe par ma propre nature. Trois fois, dans trois mondes, la même architecture pour tenir ensemble une puissance qui nous dépasse et une liberté qui reste nôtre. C'est l'un des plus beaux exemples de notre série : des esprits séparés par les religions, les langues, les siècles, qui bâtissent, chacun de son côté, la même délicate charpente.
Avec Thomas d'Aquin, le christianisme se réconcilie donc, pour un temps, avec la liberté humaine. Après le pessimisme d'Augustin, voici réaffirmée la dignité de l'être humain capable de délibérer, de choisir, d'agir, sous le regard de Dieu mais sans être réduit à une marionnette. C'est un sommet d'équilibre, une paix entre la foi et la raison, entre la grâce et la liberté. Et cette synthèse va devenir, pour des siècles, la grande architecture officielle de la pensée catholique.
Mais aucun équilibre ne dure éternellement, et celui de Thomas va être contesté de deux côtés opposés, qui forment les deux derniers visages de notre saison médiévale. D'un côté, et c'est ce que nous verrons bientôt, des penseurs vont trouver que Thomas fait encore trop confiance à la raison, et ils vont exalter, à la place, la volonté, libre, souveraine, presque sans frein, ouvrant ainsi, sans le savoir, la porte du monde moderne. Mais avant eux, je veux vous emmener voir une tout autre contestation, plus brûlante, plus tragique, et qui vient des marges, là où l'on n'écoute presque jamais : du côté des femmes, et des mystiques. Car pendant que les grands docteurs bâtissaient leurs cathédrales de raison dans les universités, dont les femmes étaient exclues, des femmes, elles, faisaient l'expérience la plus radicale de la liberté, celle de l'âme qui se perd dans l'amour de Dieu, au point de se croire libre de tout, même de l'Église. Et l'une d'elles l'a payé de sa vie. C'est elle, Marguerite Porete, que nous allons rencontrer dans le prochain épisode.
Marguerite Porete : l'âme devenue libre, et le bûcher
Marguerite Porete, Hildegarde de Bingen, Héloïse
Marguerite Porete, béguine du nord de la France, écrit au XIVe siècle le Miroir des âmes simples, un traité de mystique en français qui décrit le voyage de l'âme vers Dieu par l'amour, jusqu'à un état d'anéantissement qui la rend libre et la place au-delà des rites et de l'Église. Cette audace intellectuelle — affirmer que l'âme unie à Dieu n'a plus besoin de l'institution religieuse comme intermédiaire — la rend insupportable aux autorités ecclésiales, qui la brûlent vive. Son livre survit secrètement pendant six cents ans sous un nom anonyme, jusqu'à ce qu'une chercheuse du XXe siècle en redécouvre l'autrice : un cas pur de triple effacement, celui de la pensée du vaincu, de la femme, et de la voix étouffée.
Jusqu'ici, dans cette saison, nous n'avons guère entendu que des hommes : Paul, Augustin, les théologiens de l'islam, Maïmonide, Thomas d'Aquin. Ce n'est pas un hasard, et il faut le nommer. Au Moyen Âge, en chrétienté, la pensée savante se faisait dans les universités et les écoles de théologie, et les femmes en étaient exclues, par principe. La parole publique sur Dieu et sur l'âme était un monopole d'hommes. Et pourtant, des femmes ont pensé, profondément, et certaines ont laissé une trace, malgré tout. Avant d'arriver à celle qui nous occupe aujourd'hui, je veux en saluer deux, brièvement, parce qu'on les oublie trop.
La première, c'est Hildegarde de Bingen, une religieuse allemande du douzième siècle, et un véritable génie universel : visionnaire, théologienne, mais aussi compositrice de musiques sublimes, médecin, naturaliste, conseillère des puissants, qui osait écrire aux papes et aux empereurs. Une des rares femmes de son temps à qui l'on ait reconnu une autorité spirituelle publique. La seconde, c'est Héloïse, un peu plus tard, célèbre pour son amour tragique avec le philosophe Abélard, mais qu'on réduit à tort à cette histoire d'amour : ses lettres révèlent une penseuse d'une intelligence et d'une liberté morale stupéfiantes, qui discutait de philosophie et d'éthique d'égale à égal avec l'un des plus grands esprits de son siècle. Retenez leurs noms, Hildegarde, Héloïse, comme on rallume des lumières qu'on avait soufflées.
Mais celle que je veux vous faire vraiment rencontrer aujourd'hui va plus loin encore, jusqu'au bout, jusqu'au feu. Elle s'appelle Marguerite Porete. C'est une femme du nord de la France, qui vit il y a un peu plus de sept cents ans. Elle appartient à un mouvement de femmes très particulier, qu'on appelait les béguines : des femmes qui choisissaient une vie religieuse libre, en dehors des couvents, sans se soumettre à une règle monastique, vivant de leur travail, priant, parfois prêchant, circulant. Des femmes spirituellement indépendantes, ce qui, déjà, dérangeait. Et Marguerite a fait une chose plus audacieuse encore : elle a écrit un livre. Un livre de mystique, en français, la langue du peuple, et non en latin, la langue des clercs. Un livre intitulé le Miroir des âmes simples.
Et ce livre est une merveille, et une bombe. Marguerite y raconte le voyage de l'âme vers Dieu, par l'amour, en plusieurs étapes, jusqu'à un état ultime qu'elle appelle l'âme anéantie, ou l'âme devenue libre. Vous entendez déjà l'écho de ce que nous avons appris : c'est le fana des soufis, l'anéantissement du petit moi dans l'amour de Dieu ; c'est la dissolution que cherchaient les mystiques de l'Inde. Pour Marguerite, l'âme qui aime parfaitement finit par s'anéantir elle-même, par perdre sa volonté propre, jusqu'à ne plus vouloir que ce que Dieu veut, jusqu'à se fondre entièrement en lui. Et alors, dit-elle, quelque chose d'extraordinaire arrive : cette âme devient libre. Libre de tout. Car elle n'a plus de volonté à elle qui pourrait la séparer de Dieu ; sa volonté et celle de Dieu ne font plus qu'un.
Mais Marguerite tire de là une conséquence vertigineuse, et c'est elle qui va la conduire au bûcher. Cette âme anéantie, devenue libre, dit-elle, n'a plus besoin des intermédiaires. Elle n'a plus besoin des œuvres, des pratiques, des rites, des sermons. Elle est même, dit Marguerite avec une audace folle, au-dessus des vertus : non pas qu'elle agisse mal, au contraire, mais elle n'a plus à faire effort pour être vertueuse, le bien coule d'elle naturellement, comme l'eau de la source, sans qu'elle ait à se forcer. Souvenez-vous de Confucius, à soixante-dix ans, suivant son désir sans jamais dépasser la mesure : c'est un peu cela, mais porté à l'incandescence mystique. Et surtout, cette âme libre, unie à Dieu, n'a plus absolument besoin de l'Église comme intermédiaire obligé entre elle et Dieu. Elle touche Dieu directement.
Vous mesurez ce que cela voulait dire, au quatorzième siècle ? C'était dire que l'institution, l'Église, ses prêtres, ses sacrements, ses contrôles, n'étaient pas indispensables pour les âmes les plus avancées. C'était, sans le vouloir peut-être, saper l'autorité de la plus grande puissance de l'époque. Et c'était une femme qui le disait, dans la langue du peuple, à la portée de tous. Tout cela était insupportable pour les gardiens de l'ordre. Souvenez-vous d'al-Hallaj, le soufi exécuté pour avoir dit « je suis la Vérité », pour s'être uni à Dieu au point de paraître le confondre avec lui. L'histoire de Marguerite, c'est la même tragédie, transposée en chrétienté : la mystique de la dissolution amoureuse, qui place l'âme unie à Dieu au-dessus de la loi, finit toujours par terrifier les institutions. Et les institutions tuent.
Marguerite fut arrêtée par l'Inquisition. On lui ordonna de renier son livre, de se taire. Elle refusa. Pendant un an et demi de prison, elle refusa obstinément de répondre à ses juges, de se soumettre, de se rétracter. Et pour cela, pour cette fidélité absolue à ce qu'elle avait vu et écrit, elle fut condamnée comme hérétique, et brûlée vive, sur une place de Paris, il y a un peu plus de sept cents ans. Les témoins, dit-on, furent émus de la noblesse et du calme avec lesquels elle affronta les flammes. Elle mourut sans renier sa liberté intérieure, celle-là même qu'on ne pouvait pas lui prendre.
Et voici le plus extraordinaire, et le plus parlant pour notre série, qui parle si souvent des vaincus dont on efface la voix. Son livre, le Miroir des âmes simples, ne disparut pas dans le feu avec elle. Il continua de circuler, secrètement, recopié, traduit, lu dans toute l'Europe pendant des siècles, admiré comme un chef-d'œuvre de la spiritualité. Mais, et c'est cela qui est terrible et révélateur, on l'avait détaché de son nom. On le lisait sans savoir qui l'avait écrit. On l'attribuait à un pieux auteur anonyme, parfois même à un homme. Il a fallu attendre le vingtième siècle, il y a moins de cent ans, pour qu'une chercheuse rende enfin le livre à son autrice, et qu'on comprenne que ce texte admiré pendant six cents ans était l'œuvre d'une femme brûlée vive pour l'avoir écrit. Mesurez cela. On a gardé l'œuvre, et effacé la femme. C'est, presque à l'état pur, le triple effacement dont parle toute notre série : le vaincu intellectuel, la femme, la voix qu'on étouffe. Et en prononçant son nom ce soir, Marguerite Porete, nous faisons un tout petit geste contre cet effacement.
Sa liberté à elle, ce fut donc celle, paradoxale, de l'âme qui se perd en Dieu pour n'appartenir plus à personne d'autre, pas même à l'Église, pas même à ses juges, pas même à la peur de la mort. Une autodétermination poussée jusqu'au martyre, par la voie de la dissolution amoureuse.
Mais revenons maintenant du côté des grands docteurs et des universités, car la pensée médiévale, avant de s'achever, va prendre un tournant décisif, qui ouvre directement sur le monde moderne. Nous avons vu Thomas d'Aquin fonder la liberté sur la raison : je suis libre parce que je peux délibérer, juger, peser. Or deux penseurs vont renverser cela, et placer, au-dessus de la raison, autre chose : la volonté pure, libre, presque absolue. Et en exaltant ainsi la volonté, ils vont, sans le savoir, préparer la naissance du sujet moderne, ce moi souverain qui veut et qui se fait. Ces deux penseurs, c'est Duns Scot et Guillaume d'Occam. C'est avec eux que nous allons clore notre voyage médiéval.
Volonté libre: quand Scot et Occam refondent la personne
Duns Scot, Guillaume d'Occam
Deux penseurs renversent le questionnement médiéval : ce n'est plus la raison qui mène la personne libre, mais la volonté. Duns Scot pose que même face au bien le plus évident, la volonté garde le pouvoir de dire non, de se déterminer elle-même. Guillaume d'Occam radicalise en affirmant que le bien dépend de la volonté libre de Dieu, non d'un ordre rationnel : seule compte la volonté souveraine, et seul l'individu singulier existe vraiment. Ce double mouvement—exaltation de la volonté et de l'individu—prépare à distance le moi moderne autonome, cette fois détaché de Dieu et posé comme sa propre source.
Nous achevons notre voyage médiéval avec deux penseurs moins connus du grand public, mais dont les idées ont fait basculer l'histoire, et préparé, sans qu'ils le sachent, la naissance du monde moderne et de son moi souverain. Ils s'appellent Duns Scot et Guillaume d'Occam, et ils vivent l'un et l'autre autour du quatorzième siècle, dans le sillage de Thomas d'Aquin, mais pour le contester sur un point décisif, qui touche directement notre sujet. La question est celle-ci, et elle est plus profonde qu'elle n'en a l'air : dans l'être humain, qu'est-ce qui commande en dernier ressort ? La raison, ou la volonté ? Mon intelligence, qui juge ce qui est bon, ou mon vouloir, qui choisit ?
Souvenez-vous de la réponse de Thomas d'Aquin, héritée d'Aristote et des Grecs. Pour Thomas, c'est la raison qui mène. Je veux une chose parce que ma raison me la présente comme bonne. La volonté suit l'intelligence : elle désire ce que l'esprit lui montre comme un bien. Dans ce schéma, être libre, c'est essentiellement bien juger, voir clairement le vrai bien, et le vouloir en conséquence. La liberté est, au fond, une affaire de lumière, de connaissance. C'est, depuis Socrate, la grande ligne de l'intellectualisme : connais le bien, et tu le voudras.
Duns Scot, un subtil penseur écossais, surnommé le Docteur subtil tant son intelligence était fine, vient renverser cela. Pour lui, ce n'est pas la raison qui a le dernier mot, c'est la volonté. Et il a, pour le montrer, un argument fort. Regarde, dit-il : même quand ma raison me présente une chose comme la meilleure, je peux toujours, par ma volonté, m'en détourner, vouloir autre chose, ou ne pas vouloir du tout. La volonté garde toujours, en elle, ce pouvoir de dire non, même au meilleur. Elle n'est jamais entièrement déterminée par le jugement de la raison. Elle est, en elle-même, libre, capable de se déterminer toute seule, sans cause qui la force. Pour Scot, c'est là, dans cette volonté libre, et non dans la raison, qu'est le cœur de la liberté, et le cœur de la personne. Je ne suis pas d'abord un être qui connaît ; je suis d'abord un être qui veut. Et la volonté est si haute que, pour Scot, l'amour, qui est un acte de la volonté, vaut plus que la connaissance : il vaut mieux aimer Dieu que de le connaître.
Vous sentez le déplacement, et son importance ? On met la volonté au centre, on en fait la racine de la liberté et de la personne. Et ce déplacement va prendre une ampleur encore plus grande avec le second penseur, Guillaume d'Occam, un moine anglais, esprit redoutable, l'un des plus grands logiciens de tous les temps. Occam radicalise tout. Il commence par la volonté de Dieu. Pour lui, Dieu est absolument libre, absolument tout-puissant, au point que rien ne le précède, rien ne le contraint, pas même ce que nous appelons le bien. Les choses ne sont pas bonnes en elles-mêmes, que Dieu serait obligé de vouloir ; elles sont bonnes parce que Dieu les veut. Si Dieu avait voulu autre chose, autre chose serait le bien. Le bien et le mal dépendent, en dernier ressort, de la pure volonté libre de Dieu. C'est ce qu'on appelle le volontarisme : la volonté, divine d'abord, est première, souveraine, sans rien au-dessus d'elle.
Et Occam est célèbre pour une autre idée, qui paraît abstraite mais qui va, elle aussi, changer notre rapport au monde et à nous-mêmes. On l'appelle parfois le nominalisme. Occam dit : il n'existe vraiment, dans le monde, que des individus, des êtres singuliers, celui-ci, celui-là. Les grandes catégories générales, l'humanité, les espèces, les universaux, ne sont que des noms, des mots commodes que nous fabriquons pour ranger les individus, mais elles n'existent pas comme des réalités à part. Seul l'individu est réel. Vous voyez où cela mène, lentement, souterrainement : si seul l'individu existe vraiment, alors le regard se détourne des grands ordres, des grandes hiérarchies cosmiques, pour se concentrer sur l'être singulier, unique, ce moi-ci, irremplaçable. C'est un terreau, lointain mais réel, de l'individualisme moderne.
Mettez maintenant ces deux idées ensemble, et regardez ce qui se prépare. D'un côté, la volonté libre, souveraine, érigée en cœur de la personne. De l'autre, l'individu singulier posé comme la seule réalité véritable. Vous obtenez le portrait, encore voilé, encore enveloppé de théologie, d'une figure qui va dominer toute la suite de notre histoire : l'individu comme volonté libre. Un moi qui n'est plus défini d'abord par sa place dans un ordre, ni par sa raison qui contemple les vérités éternelles, mais par son pouvoir de vouloir, de choisir, de se déterminer lui-même. Scot et Occam ne sont pas des modernes, attention : ce sont des théologiens médiévaux, qui parlent de Dieu, de la grâce, du salut. Mais en exaltant la volonté et l'individu, ils ont, sans le savoir, desserré les amarres. Ils ont préparé le moment où ce moi-volonté, peu à peu, va se détacher de Dieu pour se tenir debout tout seul, et se proclamer sa propre source. Ce moment, ce sera l'aube des temps modernes.
Et il faut noter une conséquence inattendue, presque inquiétante, de tout cela, que nous retrouverons. Quand le bien ne tient plus à un ordre rationnel des choses, mais à la pure volonté, divine puis humaine, alors quelque chose change dans le monde. Le monde cesse d'être un grand livre plein de sens, où chaque chose a sa place et sa raison d'être, qu'il suffirait de contempler. Il devient un ensemble de faits bruts, de volontés, de forces. La liberté y gagne, immensément : je deviens un vouloir souverain. Mais peut-être y perd-on autre chose, le sentiment d'habiter un monde qui a un sens d'avance, qui nous porte. C'est une question que nous garderons en réserve pour la toute fin de notre série, quand nous verrons l'individu moderne, devenu pleinement souverain, se retrouver aussi, parfois, terriblement seul dans un monde qu'il a vidé de sens.
Mais n'anticipons pas. Nous voici au seuil de la modernité, et il est temps de faire le bilan de toute cette grande saison sur le Dieu unique, et la liberté humaine devant lui. Car nous avons vu, à travers trois religions sœurs, le christianisme, l'islam, le judaïsme, se déployer toutes les réponses possibles à une seule question : comment être libre face à un Dieu tout-puissant ? Certains ont arraché la liberté ; d'autres l'ont dissoute dans l'amour divin ; d'autres encore ont cherché de subtils compromis. C'est ce paysage immense que nous allons embrasser d'un regard dans le dernier épisode de la saison.
Liberté arrachée, liberté dissoute face au Dieu unique
Pélage, Maïmonide, Mu'tazilites, Rûmî, Rabi'a, Marguerite Porete, Augustin, Thomas d'Aquin, Averroès, Duns Scot, Occam, Chrysippe
Comment rester libre face à un Dieu unique, tout-puissant, qui m'a créé et sait mon avenir ? Les trois monothéismes ont répondu par deux grandes voies opposées : arracher la liberté en affirmant le moi (Pélage, les mu'tazilites, Maïmonide, Scot), ou la trouver en dissolvant son moi dans l'amour de Dieu (les mystiques, Rûmî, Rabi'a). Entre ces deux extrêmes, une charpente subtile de compromis — la grâce, l'acquisition — retrouve miraculeusement la sagesse déjà inscrite dans le cylindre de Chrysippe. Mais l'enjeu central, c'est que cette immense conversation s'est déroulée autour de la Méditerranée entre juifs, chrétiens et musulmans, et que c'est par l'islam et le judaïsme que la raison grecque a resurgi en Europe, rendant possible la philosophie médiévale.
Nous voici au terme de notre grande saison sur les monothéismes, et il faut prendre de la hauteur pour embrasser tout ce que nous avons traversé. Souvenez-vous de la question qui ouvrait la saison, cette question entièrement neuve qu'aucune des civilisations précédentes n'avait posée en ces termes : comment puis-je être libre, comment puis-je me déterminer moi-même, devant un Dieu unique, tout-puissant, qui m'a créé, qui sait tout d'avance, et qui jugera ma vie ? C'est l'arrivée de ce Dieu-là, dans le judaïsme, le christianisme et l'islam, qui a porté la question de la liberté à son point le plus aigu, le plus angoissant. Car face à une nécessité aveugle, comme celle des atomes de Démocrite, on peut au moins se révolter. Mais face à une volonté infinie, aimante et toute-puissante, qui vous a fait et vous connaît mieux que vous-même, comment garder un espace à soi ?
Et devant cette question brûlante, à travers les trois religions sœurs, je crois qu'on peut dégager deux grandes stratégies, deux grandes manières de répondre, plus quelques compromis subtils entre les deux. Voyons-les, car elles récapitulent toute la saison.
La première stratégie, c'est d'arracher la liberté, de la défendre bec et ongles, d'affirmer que l'être humain est vraiment libre et responsable, quoi qu'il en soit de la toute-puissance divine. C'est le camp de la liberté. Et il a ses héros, dans les trois traditions. Pélage, qui affirmait que nous pouvons choisir le bien par notre volonté. Les mu'tazilites de l'islam, qui sauvaient la liberté au nom de la justice de Dieu. Maïmonide et tout le judaïsme, avec leur belle formule : tout est prévu, et pourtant la permission est donnée. Et, d'une autre façon, Duns Scot et Occam, qui exaltaient la volonté libre jusqu'à en faire le cœur de la personne. Tous ces penseurs, par-delà leurs religions, se tendent la main : ils refusent que la grandeur de Dieu écrase la dignité de l'être humain, et ils maintiennent, parfois contre leur propre camp, que se déterminer soi-même est réel, et que nous en répondons.
La seconde stratégie est presque l'inverse, et c'est l'une des plus belles découvertes de cette saison : non pas arracher la liberté en affirmant son moi, mais la trouver en dissolvant son moi dans l'amour de Dieu. C'est la voie des mystiques. Rabi'a et son amour pur, désintéressé. Rûmî et le roseau qui pleure sa séparation et veut retourner à sa source. Le fana des soufis, l'extinction du petit moi. Et Marguerite Porete, l'âme devenue libre, anéantie en Dieu, libre au point d'en mourir sur un bûcher. Pour eux, le petit moi n'est pas à sauver ni à affirmer : il est l'obstacle. Et la liberté la plus haute, c'est de s'en délivrer, de se perdre en plus grand que soi. Vous l'avez entendu : cette voie tend la main, par-dessus les continents, à l'Inde que nous avions quittée, au moksha, au non-soi, à la bhakti. La dissolution du moi comme délivrance : une intuition que partagent, sans s'être parlé, l'Inde, l'islam soufi et la chrétienté mystique.
Et entre ces deux grandes voies, il y a les compromis, ces architectures subtiles que nous avons admirées, et qui se ressemblent étrangement d'une religion à l'autre. La grâce d'Augustin, puis de Thomas, qui agit au-dedans de la volonté sans la forcer. L'acquisition des théologiens musulmans, où Dieu crée l'acte et l'être humain se l'approprie. Tous, au fond, cherchent la même chose : tenir ensemble une puissance qui nous dépasse et une liberté qui reste nôtre. Et nous avons vu, émerveillés, que cette charpente, c'était déjà celle du cylindre de Chrysippe le stoïcien grec : l'acte vient d'ailleurs, et pourtant il est mien parce qu'il passe par ma nature. Trois mondes, trois religions, et la Grèce païenne par-dessus le marché, bâtissant la même délicate solution. C'est l'une des grandes leçons de notre série : par-delà les frontières des fois et des langues, les esprits humains, devant les mêmes énigmes, retrouvent souvent les mêmes chemins.
Mais s'il y a une chose, une seule, que je voudrais que vous gardiez de cette saison, ce serait ceci, parce que c'est le cœur même de notre projet, et que l'histoire des vainqueurs l'a si souvent caché. Tout ce que nous avons vu n'est pas une affaire purement chrétienne, ni purement européenne. C'est une immense conversation, étalée sur mille ans, entre trois religions et trois langues, l'hébreu, l'arabe, le latin, autour de la Méditerranée. Et dans cette conversation, l'islam et le judaïsme n'ont pas été des spectateurs : ils ont été au centre. Ce sont des penseurs de langue arabe qui ont sauvé Aristote et la raison grecque quand l'Europe les avait oubliés. C'est par l'Espagne, par Tolède, par Averroès le musulman et Maïmonide le juif, que la philosophie est revenue en Europe et a rendu possible Thomas d'Aquin et tout ce qui suit. L'Occident, à ce moment décisif de son histoire, a reçu ses propres outils de pensée des mains de l'islam et du judaïsme. La grande pensée européenne est une traduction, venue du Sud et de l'Orient. Quand on vous racontera la philosophie comme une lignée purement européenne, des Grecs aux modernes, souvenez-vous du grand trou qu'il y a au milieu, et de qui l'a comblé.
Et voici, justement, comment nous basculons dans la suite, dans le monde moderne. Rappelez-vous le dernier tournant médiéval : Scot et Occam exaltant la volonté libre et l'individu singulier. Eux parlaient encore de Dieu, de la grâce, du salut. Mais ils avaient, sans le vouloir, fabriqué une pièce explosive : l'idée d'un moi défini par sa volonté souveraine. Et il va se passer, dans les siècles suivants, quelque chose d'immense. Ce moi-volonté va, peu à peu, se détacher de Dieu. Il va cesser de chercher sa liberté dans la grâce ou dans la dissolution en Dieu, et il va vouloir se tenir debout tout seul, sur ses propres pieds, et se proclamer sa propre source, son propre fondement. L'être humain va oser se mettre, lui, au centre, à la place que Dieu occupait. C'est la grande aventure des modernes : la naissance du sujet, de l'individu autonome, qui se donne à lui-même sa loi et sa vérité.
Cela commencera doucement, avec un homme qui, plutôt que de contempler Dieu, va se mettre à se regarder lui-même vivre, dans toute sa complexité changeante, et qui inventera une nouvelle façon, modeste et profonde, d'explorer le soi : Montaigne, et sa fameuse question, « que sais-je ? ». Puis cela s'accélérera, jusqu'à ce qu'un philosophe ose chercher, non plus en Dieu, mais dans sa propre pensée, le point fixe, le fondement absolu de toute certitude : Descartes, et son « je pense, donc je suis ». Nous quittons le monde des grands dieux uniques, et nous entrons dans celui où l'être humain se fait, peu à peu, sa propre mesure. Nous entrons chez les modernes. Ce sera la prochaine saison.