Protagoras : l'être humain mesure de toute chose
Protagoras
Protagoras proclame que l'être humain, chaque individu, est la mesure de toute chose : il invente la subjectivité. En faisant de nous le critère, il nous retire tous nos appuis extérieurs — dieux, nature, tradition — et nous condamne à être libres, seuls responsables. Cette liberté est d'abord un fardeau, une charge, avant d'être un droit. De cette nudité naissent trois mondes : la pensée libre, la démocratie du débat entre égaux, et l'éthique de la discussion.
Notre histoire commence avec un homme qui n'a presque pas de livres. Il s'appelle Protagoras. Il est né vers quatre cent quatre-vingt-dix avant Jésus-Christ, dans une cité du nord de la Grèce qui s'appelle Abdère. Et il a connu, de son vivant, une gloire immense. C'était une vedette. Il voyageait de cité en cité, on payait très cher pour l'écouter, la grande ville d'Athènes l'a reçu comme un prince, et on raconte même qu'on lui a confié la rédaction des lois d'une nouvelle colonie. Bref, un personnage considérable. Et pourtant, de toute son œuvre, il ne nous reste presque rien. Quelques phrases. Une poignée de fragments. Pourquoi ? Parce que Protagoras a perdu.
Il a perdu une bataille, une bataille d'idées, qui a duré des siècles. On l'a rangé dans une catégorie : les sophistes. Et ce mot, sophiste, qui voulait dire au départ simplement un homme habile, un homme de savoir, est devenu, sous la plume de ses adversaires, presque une insulte. Un sophiste, dans la bouche de Platon, c'est un beau parleur, un marchand d'illusions, quelqu'un qui fait gagner les mauvaises causes. Et comme c'est Platon, le génie, le vainqueur, qui nous a transmis l'essentiel de ce qu'on sait de Protagoras, eh bien on a longtemps vu Protagoras avec les yeux de son ennemi. C'est tout le problème de l'histoire de la philosophie : elle est écrite par ceux qui ont gagné. Mais depuis quelques années, des chercheurs reprennent les fragments, les relisent, et redécouvrent en Protagoras un penseur d'une profondeur étonnante. Et même, comme je vais essayer de vous le montrer, le véritable inventeur de l'idée d'autodétermination.
Tout tient, au fond, dans une seule phrase. Une des plus célèbres de toute la philosophie. On la traduit d'habitude par « l'homme est la mesure de toute chose ». Mais arrêtons-nous une seconde sur ce mot, « homme », car il est trompeur. En grec, Protagoras n'emploie pas le mot qui désigne le mâle, l'homme par opposition à la femme. Il emploie le mot anthropos, qui veut dire l'être humain, n'importe quel être humain, l'humanité tout entière, hommes et femmes confondus. La vraie phrase, la plus fidèle, c'est donc : l'être humain est la mesure de toute chose. De celles qui sont, et de la manière dont elles sont. De celles qui ne sont pas, et de la manière dont elles ne sont pas. Arrêtons-nous, parce que c'est une bombe. Qu'est-ce que ça veut dire, que l'être humain est la mesure de toute chose ?
Ça veut dire ceci. Avant Protagoras, on cherchait la mesure des choses ailleurs que dans l'homme. On la cherchait dans les dieux, qui savent, eux, ce qui est vrai et ce qui est juste. On la cherchait dans la nature, dans l'ordre du cosmos, qui dit comment les choses doivent être. On la cherchait dans la tradition, dans ce que les anciens avaient toujours dit et toujours fait. Dans tous les cas, la mesure, le critère, la règle, venait d'ailleurs, de plus haut, de plus loin, de plus ancien que nous. Et l'être humain n'avait qu'à se conformer, qu'à obéir. Eh bien Protagoras renverse tout ça. Il dit : non. La mesure, c'est l'être humain. C'est toi. C'est moi. C'est chacun, chacune. Il n'y a pas de critère qui tomberait du ciel. C'est l'être humain, et lui seul, qui est désormais l'étalon à partir duquel les choses prennent sens.
Et notez bien une chose : ce n'est pas l'humanité en général, une espèce abstraite. C'est chaque personne, chaque individu, dans sa situation, avec son point de vue. Si le vent te paraît froid, il est froid pour toi. S'il me paraît tiède, il est tiède pour moi. Et aucun des deux n'a tort. Il n'y a pas, au-dessus de nous, un juge qui déciderait que le vent est froid en vérité. Il y a ton expérience, et il y a la mienne, et chacune est, pour celui qui l'éprouve, la mesure. Vous entendez ce qui est en train de naître, là, il y a deux mille cinq cents ans ? C'est quelque chose qu'on appellera beaucoup plus tard la subjectivité. L'idée que le sujet, l'individu qui perçoit et qui juge, est une source. Pas un simple récepteur d'une vérité qui le dépasse, mais un point de départ.
Alors, soyons honnêtes, et c'est là que les lectures récentes sont précieuses : Protagoras n'a pas le concept moderne de sujet. Il faudra Descartes, Kant, des siècles de travail, pour que le sujet devienne ce pôle universel de la connaissance qu'on connaît aujourd'hui. Protagoras est au tout début, il pressent, il ouvre une porte. Mais quelle porte. Parce qu'en faisant de chaque homme la mesure, il fait quelque chose d'énorme : il retire à l'être humain tous ses appuis extérieurs.
Réfléchissez à ce que ça implique. Si la mesure de toute chose, c'est l'être humain, alors les dieux ne sont plus la mesure. Et de fait, Protagoras a écrit une autre phrase, qui lui a coûté cher, où il dit, en substance : des dieux, je ne peux rien savoir, ni qu'ils existent, ni qu'ils n'existent pas, ni quelle est leur forme ; trop de choses m'en empêchent, l'obscurité du sujet et la brièveté de la vie humaine. C'est ce qu'on appellerait aujourd'hui de l'agnosticisme. Il ne dit pas que Dieu n'existe pas. Il dit : nous n'en savons rien, et donc nous ne pouvons pas régler notre vie là-dessus. Et ça, c'est radical. Parce que ça veut dire qu'aucune révélation, aucune parole divine, ne viendra nous dire comment vivre. La tradition non plus, d'ailleurs, ne fait plus autorité par elle-même. Et la nature ne nous dicte plus nos règles.
Vous voyez où on arrive. Protagoras a coupé, un par un, tous les liens qui rattachaient l'être humain à un fondement supérieur. Les dieux : suspendus. La nature : ce n'est plus elle la norme. La tradition : on peut la discuter. Et qu'est-ce qu'il reste, quand on a coupé tous ces liens ? Il reste l'être humain, tout seul. Nu. Sans garant. Et c'est ici que se joue le cœur de notre série. Parce que cette nudité, on peut la lire de deux manières, et les deux sont vraies en même temps.
D'un côté, c'est terrible. C'est une immense vulnérabilité. L'être humain se retrouve sans appui, sans personne au-dessus de lui pour le guider, le rassurer, lui dire ce qui est vrai et ce qui est bien. Tout ce qui le portait s'est dérobé. Il est seul face à l'existence. C'est angoissant, et toute une partie de la philosophie, plus tard, vivra cette solitude comme un drame.
Mais de l'autre côté, c'est un pouvoir formidable. Parce que si personne, au-dessus de moi, ne décide à ma place, alors c'est à moi de décider. Si aucune autorité ne me dit qui je dois être, alors je suis libre de me faire moi-même. Cette nudité, c'est aussi son ouverture, sa disponibilité, sa puissance. Personne ne tient le stylo de ma vie à ma place. Le voilà, le geste fondateur de l'autodétermination. Et remarquez bien la nuance, parce qu'elle est essentielle et elle traversera toute la série : ce n'est pas seulement que j'ai le droit de me faire moi-même. C'est que je n'ai pas le choix. Puisque personne ne le fera pour moi, il faut bien que je le fasse. L'autodétermination, avant d'être un droit, avant d'être une liberté joyeuse, c'est d'abord une charge, une obligation, presque un fardeau. Vingt-cinq siècles plus tard, le philosophe Sartre dira cette phrase qui résume tout Protagoras : l'homme est condamné à être libre. Condamné. Le mot est dur, et il est juste. Mais ne nous emballons pas. Être condamné à être libre, ça ne veut pas dire qu'on part de rien, qu'on flotte dans le vide et qu'on choisit tout. Nous sommes pris dans mille déterminations : notre corps, notre histoire, notre famille, notre langue, notre époque, tout ce qui nous a faits avant même que nous ayons rien décidé. La liberté, ce n'est jamais l'absence de tout ça. C'est ce que nous en faisons. Sartre, encore lui, le dira d'une formule magnifique : l'important, ce n'est pas ce qu'on a fait de nous, c'est ce que nous faisons, nous, de ce qu'on a fait de nous. Voilà l'autodétermination : non pas partir de zéro, mais reprendre à son compte, et transformer, tout ce dont on a hérité.
Alors je voudrais terminer ce premier épisode en ouvrant trois portes. Trois portes que Protagoras a été le premier à pousser, et que toute notre histoire va franchir à sa suite.
La première porte, c'est la pensée libre. Plus de vingt siècles avant que le philosophe Kant ne lance le grand mot d'ordre des Lumières, ose penser par toi-même, aie le courage de te servir de ta propre raison, eh bien Protagoras l'a déjà posé. Et chez lui, attention, ce n'est pas seulement une permission, c'est presque un devoir. Puisque aucune autorité ne pense à ma place, il faut bien que je pense par moi-même. Penser par soi-même, ce n'est pas un luxe, c'est une responsabilité.
La deuxième porte, c'est la démocratie. Voici la difficulté qu'on a laissée en suspens : si chacun est la mesure, si ton avis vaut le mien et le mien vaut le tien, alors comment vit-on ensemble ? Comment fait-on une cité, des lois communes, sans que ce soit la guerre de tous les avis contre tous ? La réponse de Protagoras est admirable, et c'est, pour beaucoup de chercheurs aujourd'hui, sa plus grande invention. Justement parce que personne ne détient la vérité tout seul, il faut que chacun prenne la parole, que tous discutent, et qu'on décide ensemble. La solitude de chacun ne mène pas au chaos. Elle fonde le dialogue, le débat entre les personnes. Elle fonde la démocratie.
Et la troisième porte, c'est l'éthique. Car cette discussion entre égaux, où l'on cherche ensemble, par la parole, ce qui est juste et ce qui est bon, sans qu'aucun dieu ni aucun maître ne tranche d'en haut, c'est déjà, en germe, ce que des philosophes d'aujourd'hui appelleront une éthique de la discussion. Se mettre d'accord non pas parce que c'est écrit dans le ciel, mais parce qu'on en a débattu entre nous, et qu'on s'est laissé convaincre par le meilleur argument.
Voilà pourquoi cet homme est si grand, et pourquoi il est si proche de nous. Précurseur des Lumières, précurseur de la démocratie, précurseur de l'éthique d'aujourd'hui. Tout est déjà là, en germe, chez ce penseur dont il ne nous reste que quelques fragments. Reste une question : comment a-t-il relié la solitude de chacun à la vie commune de la cité ? C'est ce que nous verrons dans le prochain épisode, avec un très vieux mythe, celui de Prométhée, et la naissance de la politique.
Protagoras et la créature nue : comment naît la démocratie
Protagoras, Platon (Protagoras)
Protagoras répond à l'énigme de l'épisode précédent en racontant le mythe de Prométhée : pourquoi les humains, contrairement aux autres animaux, naissent nus et sans instinct, sans nature fixée ? Parce qu'ils n'ont pas à être : ils doivent se faire eux-mêmes, par la technique, par l'invention. Mais la technique seule ne suffit pas à la vie ensemble — il faut le respect et la justice, distribués à tous sans exception. Voilà le fondement de la démocratie : puisque personne ne détient la vérité, personne ne peut prétendre gouverner seul ; il faut que tous délibèrent ensemble sur ce qui est juste. L'autodétermination de chacun se transforme naturellement en autogouvernement de la cité.
Dans l'épisode précédent, nous avons laissé Protagoras avec une question sur les bras. Il a posé que chacun de nous est la mesure de toute chose, que personne ne détient la vérité tout seul, et donc que chacun est seul, sans appui, chargé de se faire soi-même. Et tout de suite, le vertige : si chacun est sa propre mesure, si ton avis vaut le mien, comment fait-on pour vivre ensemble ? Comment construit-on une cité sans que ce soit la guerre de tous contre tous ? Eh bien Protagoras répond. Et pour répondre, il ne fait pas un raisonnement abstrait. Il raconte une histoire. Un mythe. Le plus beau, peut-être, de toute la philosophie grecque. Le mythe de Prométhée.
Écoutez-le, parce qu'il est magnifique, et qu'il dit tout. Au commencement, les dieux façonnent les êtres vivants. Et ils confient à deux frères, deux Titans, le soin de les équiper, de distribuer à chaque espèce ce qu'il lui faut pour survivre. Les deux frères s'appellent Prométhée et Épiméthée. Et leurs noms, déjà, racontent quelque chose. Prométhée, ça veut dire celui qui pense avant, celui qui prévoit. Épiméthée, c'est l'inverse, celui qui pense après coup, celui qui comprend trop tard.
Épiméthée, justement, demande à son frère de le laisser faire la distribution tout seul. D'accord, dit Prométhée, tu distribues, je viendrai vérifier. Et Épiméthée se met au travail. Il donne à chaque animal ses qualités. Aux uns la force, aux autres la vitesse. À certains des griffes, à d'autres une carapace, une fourrure épaisse pour l'hiver, des ailes pour fuir. Il équilibre tout, soigneusement, pour qu'aucune espèce ne disparaisse, pour que chacune ait sa chance. Il distribue, il distribue. Et puis, à la fin, il relève la tête. Et il s'aperçoit d'une chose terrible. Il a tout donné. Il ne lui reste plus rien. Et il y a encore une créature, devant lui, toute nue, qui n'a rien reçu. Cette créature, c'est nous. C'est l'espèce humaine.
Voilà notre espèce : oubliée dans la distribution. Sans griffes, sans crocs, sans fourrure, sans vitesse, sans force particulière. Nue, désarmée, la plus démunie de tous les animaux. C'est là qu'arrive Prométhée, pour l'inspection. Il découvre le désastre, cette créature livrée sans défense, qui ne va pas survivre une seule saison. Alors Prométhée fait un geste fou, un geste pour lequel il sera puni atrocement par les dieux. Il vole. Il vole dans l'atelier des dieux le feu, et avec le feu, l'habileté technique, le savoir-faire des artisans. Et il en fait cadeau aux humains.
Arrêtons-nous, parce que c'est ici que la philosophie commence. Pourquoi les humains reçoivent-ils le feu et la technique, et pas une fourrure comme les bêtes ? Parce qu'ils n'ont pas de nature à eux. Réfléchissez. L'animal, lui, est entièrement équipé d'avance. Sa fourrure, ses griffes, son instinct, tout lui est donné à la naissance. Il n'a rien à inventer, rien à décider : il est déjà ce qu'il sera. Nous, non. Nous arrivons nus, inachevés, sans programme. Et c'est précisément pour ça que nous avons besoin de la technique. Puisque la nature ne nous a pas faits, nous allons devoir nous faire nous-mêmes. Nous fabriquer des vêtements puisque nous n'avons pas de fourrure. Nous fabriquer des outils puisque nous n'avons pas de griffes. Construire des maisons, cultiver la terre, allumer des feux. Vous voyez ? Cette nudité, ce manque, ce n'est pas seulement une faiblesse. C'est la condition de notre liberté. L'animal est prisonnier de ce qu'il est. Nous, parce que nous ne sommes rien de fixé d'avance, nous pouvons devenir mille choses. Nous sommes les seuls êtres qui doivent s'inventer.
C'est exactement ce qu'on a vu dans le premier épisode, mais raconté autrement. La créature nue de Prométhée, c'est l'être sans appui de Protagoras. Le même geste. Pas de nature qui décide à notre place, donc une vie à construire soi-même. La nudité comme vulnérabilité, et la nudité comme pouvoir, en même temps.
Mais l'histoire n'est pas finie, et c'est maintenant qu'elle devient politique. Car nous avons beau avoir le feu et les techniques, nous ne nous en sortons toujours pas. Pourquoi ? Parce que nous vivons dispersés, chacun dans son coin. Et dès que nous essayons de nous rassembler pour nous défendre des bêtes sauvages, nous nous déchirons entre nous. Nous nous faisons du tort, nous nous battons, nous n'arrivons pas à tenir ensemble. La technique ne suffit pas à faire une société. Il manque quelque chose. Il manque l'art de vivre ensemble, ce que Protagoras appelle l'art politique. Et cet art-là, Prométhée n'avait pas pu le voler : il était gardé trop près du trône de Zeus.
Alors Zeus, voyant que l'espèce humaine va s'éteindre, intervient lui-même. Il envoie son messager, Hermès, porter aux humains deux choses. Deux choses, retenez-les bien, parce que ce sont les fondations de toute vie commune. La première, c'est le respect, la pudeur, ce sentiment qui fait qu'on n'écrase pas l'autre, qu'on reconnaît en lui un semblable. La seconde, c'est la justice, le sens de ce qui est juste, de ce qu'on se doit les uns aux autres. Respect et justice. Sans ça, pas de cité possible.
Et là, Hermès pose une question décisive à Zeus. Il demande : comment je les distribue, ces deux dons ? Comme on a distribué les techniques ? Parce que les techniques, vous l'avez remarqué, sont réparties de façon inégale. Tout le monde n'est pas médecin, tout le monde n'est pas charpentier. Une seule personne qui sait soigner suffit pour beaucoup d'ignorants. Alors, le respect et la justice, je les donne à quelques-uns seulement, à une élite ? Et Zeus répond non. Non. Le respect et la justice, tu les distribueras à tous. À chacun. Que tous en aient leur part. Parce qu'il n'y aurait pas de cité si seuls quelques-uns y avaient part, comme pour les autres savoirs.
Vous mesurez ce qui vient de se dire ? C'est, pour beaucoup de chercheurs aujourd'hui, l'acte de naissance de l'idée démocratique. Réfléchissez à l'argument. Le sens du juste, la capacité à savoir ce qui est bien pour la cité, ce n'est pas le privilège d'une caste de sages, d'experts, de spécialistes. C'est en chacun. Le cordonnier l'a, la marchande l'a, le paysan l'a, autant que le riche et le savant. Et donc, conclut Protagoras, c'est normal, c'est juste, que dans l'assemblée d'Athènes, quand on délibère sur les affaires de la cité, sur la guerre, sur les lois, tout le monde ait le droit de prendre la parole et de donner son avis. Pas seulement les experts. Tous. Parce que sur la question du juste, chacun a une compétence. Voilà le fondement de la démocratie : non pas que tout le monde sait tout, mais que sur l'essentiel, sur la manière de vivre ensemble, personne n'est exclu, personne n'est de trop.
Et regardez comme tout se tient, comme Protagoras est cohérent du début à la fin. Dans le premier épisode, il a retiré la vérité du ciel : aucun dieu, aucune autorité ne détient le vrai à notre place. Eh bien s'il n'y a pas d'expert de la vérité au-dessus de nous, alors il n'y a pas non plus d'expert du juste qui pourrait gouverner à notre place. Puisque personne ne détient la mesure tout seul, il faut bien que la mesure se cherche ensemble, à plusieurs, dans la discussion. La solitude de chacun, qui semblait nous condamner au chaos, devient le fondement même du gouvernement commun. C'est parce que je suis seul juge que je dois, avec les autres seuls juges, construire un accord. L'autodétermination de l'individu débouche, naturellement, sur l'autodétermination de la cité : se donner ensemble ses propres lois.
Alors je voudrais finir en ouvrant deux petites portes de plus, vite, parce qu'elles complètent le geste de Protagoras. Car on lui a fait un mauvais procès, qui dure depuis vingt-cinq siècles. On a dit : si chacun est la mesure, alors tout se vaut, rien n'est vrai, c'est la porte ouverte à n'importe quoi. C'est faux. Protagoras ne dit pas que tout se vaut. Il dit que rien n'est plus vrai qu'autre chose, mais que certaines choses sont meilleures que d'autres. Pas plus vraies : meilleures. Plus utiles, plus saines, pour celui qui les vit et pour la cité. Prenez un malade : pour lui, à cause de la fièvre, la nourriture a un goût amer ; pour une personne en bonne santé, elle a bon goût. Aucun des deux n'a tort. Mais l'un des deux états est meilleur, et le rôle du médecin, ce n'est pas de prouver que le malade se trompe : c'est de le soigner, de le faire passer du pire au meilleur. Eh bien ce que le médecin fait avec les remèdes, l'éducateur le fait avec les mots : il ne nous apporte pas la vérité, il nous fait passer d'opinions qui nous nuisent à des opinions qui nous rendent service. Il y a donc bien un critère. Pas le vrai contre le faux. Le meilleur contre le pire, le profitable contre le nuisible. Et celui-là, on peut en discuter ensemble. Voilà une troisième forme de l'autodétermination : choisir, par la délibération, ce qui est bon, sans le recevoir tout fait d'en haut.
Et la dernière porte, c'est le rapport au sacré. Souvenez-vous de la phrase qui a coûté si cher à Protagoras : des dieux, je ne peux rien dire, ni qu'ils sont, ni qu'ils ne sont pas ; trop de choses m'en empêchent. Ce n'est pas de l'athéisme, c'est de l'agnosticisme : non pas « Dieu n'existe pas », mais « nous n'en savons rien, et nous ne pouvons pas en savoir ». Et l'effet est immense : si personne ne peut prouver ce qu'il en est des dieux, alors aucune religion ne peut s'imposer aux autres au nom d'une vérité établie. Là encore, chacun doit se déterminer. Voilà la quatrième forme : se situer face au sens dernier des choses, sans maître ni révélation imposée.
Faisons le compte. En un seul geste, en rejetant toute autorité extérieure, Protagoras a ouvert quatre grandes directions où, désormais, nous devrons nous donner notre propre loi. Se faire soi-même, dans son for intérieur. Se gouverner avec les autres, dans la cité. Choisir ses valeurs, ce qui est bon et préférable. Et se situer face au sacré. Quatre directions, qu'on retrouvera, sous mille formes, dans toute notre histoire. Mais attention, je l'ai dit, ce ne sont pas quatre cases rigides : c'est une grille souple. Beaucoup de penseurs que nous rencontrerons les déborderont, ou les emmêleront. Protagoras les a ouvertes. Il n'a pas fermé le jeu.
Et il a légué aux Grecs une idée brûlante, dont ils vont faire tout un monde : l'idée qu'une communauté peut se donner à elle-même ses propres lois, au lieu de les recevoir d'un maître. Cette idée, ils lui ont même donné un nom magnifique, l'ancêtre direct de notre mot « autonomie ». C'est ce mot, et la liberté politique des cités grecques, que nous allons explorer dans le prochain épisode.
Autonomia : la liberté politique des cités grecques
Hérodote, Protagoras, Spartiates, Grand Roi perse
Les Grecs inventent le concept d'autonomia : une cité qui se gouverne par ses propres lois, distincte de l'hétéronomie du monde perse où des millions d'esclaves obéissent à un seul homme. La vraie liberté, pour eux, n'est pas l'absence de loi, mais l'obéissance à des lois qu'on s'est données soi-même — une idée centrale qui traversera toute l'histoire jusqu'à Rousseau et Kant. Pourtant, cette belle liberté repose sur une contradiction majeure : l'esclavage, l'exclusion des femmes et des étrangers. L'autodétermination à venir consistera à élargir ce cercle étroit de la liberté jusqu'à en faire un droit pour tous.
Faisons un pas de côté. Jusqu'ici, avec Protagoras, nous avons parlé de l'individu qui se fait lui-même. Mais je vous ai dit que la première grande forme d'autodétermination à apparaître dans l'histoire, ce n'est peut-être pas celle de l'individu. C'est celle de la cité. Et pour le comprendre, il faut s'arrêter sur un mot grec, un mot magnifique, qui est d'ailleurs l'ancêtre direct de notre mot autonomie. Ce mot, c'est autonomia.
Décomposons-le, parce que tout est dedans. Autonomia, c'est l'assemblage de deux mots grecs. Auto, qui veut dire soi-même. Et nomos, qui veut dire la loi. Autonomia, donc, littéralement : se donner à soi-même sa loi. Vivre selon ses propres lois. Et faites bien attention à ceci, c'est capital : à l'origine, ce mot ne désigne pas du tout un individu. Il désigne une cité. Une ville, une communauté politique. Une cité est autonome quand elle vit sous ses propres lois, des lois qu'elle s'est données elle-même, et non sous des lois qu'un autre lui impose de l'extérieur.
Et son contraire a aussi un nom, qu'on retiendra pour toute la série, parce qu'il reviendra sans cesse, jusque chez Kant. Le contraire de l'autonomie, c'est l'hétéronomie. Hétéros, en grec, ça veut dire l'autre. L'hétéronomie, c'est recevoir sa loi d'un autre. Obéir à une règle qui vient du dehors, qu'on n'a pas choisie, qu'on subit. D'un côté donc, l'autonomie : je suis l'auteur de ma loi. De l'autre, l'hétéronomie : un autre est l'auteur de ma loi, et moi je ne fais qu'obéir. Toute l'histoire de l'autodétermination tient, en un sens, dans cette tension entre ces deux mots.
Pour les Grecs, cette opposition n'était pas une abstraction de professeur. C'était une question de vie ou de mort, une question brûlante, politique, quotidienne. Parce qu'en face d'eux, il y avait l'immense Empire perse. Et l'Empire perse, aux yeux des Grecs, c'était précisément le monde de l'hétéronomie. Des millions de sujets qui obéissaient à un seul homme, le Grand Roi. Des gens qui n'avaient pas leur mot à dire sur les lois sous lesquelles ils vivaient, qui recevaient tout d'en haut, d'un maître absolu. Pour un Grec, ces gens-là, si nombreux, si riches, si puissants fussent-ils, étaient des esclaves. Des esclaves d'un seul.
L'historien Hérodote raconte une scène qui dit tout. Des envoyés du Grand Roi viennent voir des Grecs, des Spartiates, pour les inviter à se soumettre. Et ils leur expliquent comme c'est doux, la soumission au Roi, comme il est généreux avec ceux qui obéissent. Et les Spartiates répondent, en substance : tu sais ce que c'est qu'être un esclave, mais la liberté, tu n'y as jamais goûté, tu ne sais pas quel goût elle a. Si tu y avais goûté, tu nous conseillerais de la défendre non seulement avec des lances, mais avec des haches. Voilà l'esprit grec. Mieux vaut être un citoyen pauvre d'une petite cité libre qu'un sujet comblé d'un grand empire. Parce que dans la cité libre, c'est moi, avec mes concitoyens, qui décide des lois auxquelles j'obéis.
Et c'est là que les Grecs ont eu une intuition d'une profondeur extraordinaire, une intuition qui va traverser toute notre histoire. Ils ont compris que la liberté, la vraie, ce n'est pas l'absence de lois. Attention à ce contresens, qui est encore le nôtre aujourd'hui. On croit souvent qu'être libre, c'est faire ce qu'on veut, ne dépendre de rien, n'avoir aucune règle. Les Grecs disent : non. Ça, ce n'est pas la liberté, c'est le caprice, c'est même une forme d'esclavage, l'esclavage de ses propres envies. Celui qui fait tout ce qui lui passe par la tête n'est pas libre, il est le jouet de ses pulsions. La vraie liberté, elle est ailleurs. Elle consiste à obéir à des lois, oui, mais à des lois qu'on s'est données soi-même. Être libre, ce n'est pas vivre sans loi. C'est être l'auteur de la loi à laquelle on obéit.
Prenez la mesure de cette idée, parce qu'elle est le cœur battant de toute l'autodétermination politique. Quand je vote une loi dans l'assemblée, et qu'ensuite je lui obéis, à qui est-ce que j'obéis, au fond ? À moi-même. À nous-mêmes. La loi n'est plus une contrainte qui m'écrase du dehors : elle est l'expression de ma propre volonté, de notre volonté commune. J'obéis, et pourtant je reste libre, parce que c'est à ma propre décision que j'obéis. Cette idée, gardez-la précieusement. Nous la retrouverons, presque mot pour mot, vingt-trois siècles plus tard, chez Rousseau, qui dira que la liberté c'est l'obéissance à la loi qu'on s'est prescrite. Et chez Kant, qui en fera le sommet de toute la morale. Mais elle est née là, dans les petites cités grecques, au bord de la mer Égée.
Cette liberté avait d'ailleurs un autre nom, un nom magnifique : l'isonomie. Encore le mot nomos, la loi, mais cette fois avec isos, qui veut dire égal. L'isonomie, c'est l'égalité devant la loi. L'idée que la loi est la même pour tous, du plus riche au plus pauvre, et que tous, également, participent à la faire. Pas de privilège, pas de caste au-dessus des lois. La loi, au centre, et tous les citoyens égaux autour d'elle. Pour les Grecs, c'était ça, le contraire de la tyrannie : non pas l'absence de pouvoir, mais un pouvoir partagé, sous une loi commune que personne ne possède en propre.
Mais il faut être honnête, et nous le serons tout au long de cette série. Cette liberté grecque a une face sombre, une limite terrible. Cette cité de citoyens libres et égaux reposait sur l'esclavage. Les esclaves, eux, n'étaient pas des citoyens, ils n'avaient aucune part à la loi : ils étaient des outils. Les femmes étaient exclues de la vie politique. Les étrangers aussi. La liberté des uns se payait de la servitude des autres. Et ça, ce n'est pas un détail qu'on ajoute pour faire moderne. C'est une contradiction au cœur même de l'idée. Toute l'histoire de l'autodétermination, après les Grecs, va consister, lentement, péniblement, à élargir le cercle. À se demander : et si l'esclave aussi était capable de se gouverner ? Et la femme ? Et l'étranger ? Et tout être humain, quel qu'il soit ? Les Grecs ont inventé la liberté politique, mais pour quelques-uns. Il faudra des siècles de luttes pour étendre cette liberté à tous. Cette lutte-là, nous la suivrons jusqu'à notre propre époque.
Voilà donc posée, solidement, la forme politique de l'autodétermination : une communauté qui se donne ses propres lois, et des citoyens qui sont libres parce qu'ils obéissent à ce qu'ils ont eux-mêmes décidé. Mais cette belle confiance dans la liberté humaine, individuelle ou collective, les Grecs eux-mêmes ne l'ont jamais tenue pour acquise. Au moment même où ils célébraient l'être humain qui se gouverne, leurs poètes, sur la scène des théâtres, racontaient tout autre chose. Ils racontaient des héros écrasés par leur destin, aveuglés par les dieux, entraînés vers leur perte sans pouvoir s'en empêcher. C'est cette grande contre-voix, la voix de la tragédie, que nous allons écouter maintenant.
Homère et la tragédie : peut-on vraiment choisir ?
Homère, Iliade ; Sophocle, Antigone ; Sophocle, Œdipe roi
Chez Homère et dans la tragédie grecque, l'être humain ne se gouverne pas librement : les dieux l'aveuglent, le possèdent, le font agir malgré lui. L'atē, cette folie divine qui saisit les héros, transforme le moi en carrefour où passent les forces du Destin plutôt qu'en capitaine maître à bord. Pourtant, la tragédie ne dit pas que l'humain n'est rien : elle nous montre un Œdipe qui fuit le destin et l'accomplit sans le savoir, une Antigone qui choisit sa mort en pleine conscience. C'est précisément dans ce nœud impossible — être à la fois libre et déterminé, innocent et coupable — que réside toute la puissance tragique.
Protagoras a proclamé que l'être humain se fait lui-même. Mais cette idée, au fond, est une nouveauté, presque une insolence, dans le monde grec. Car bien avant Protagoras, depuis des siècles, les Grecs se racontaient une tout autre histoire sur eux-mêmes. Une histoire où l'être humain ne décide à peu près rien, où il est emporté par des forces immenses qui le dépassent. Cette histoire, on la trouve chez le plus ancien et le plus vénéré des poètes grecs, Homère, et plus tard sur la scène des tragédies. C'est la grande contre-voix de notre série. Écoutons-la, parce qu'elle ne s'est jamais tue, et qu'elle parle encore en nous.
Commençons par une scène extraordinaire, dans l'Iliade d'Homère. Le roi Agamemnon, le chef des armées grecques, a commis une faute lourde : il a insulté et dépouillé le grand guerrier Achille, et cette querelle a causé la mort de milliers de combattants. Plus tard, Agamemnon veut se réconcilier. Et comment s'excuse-t-il ? Écoutez bien, parce que c'est stupéfiant. Il dit, en substance : ce n'est pas moi le responsable. Ce n'est pas moi. C'est Zeus, c'est le Destin, c'est une divinité qui a jeté dans mon esprit un égarement sauvage. Un dieu m'a aveuglé. Moi, je n'y suis pour rien.
Les Grecs avaient un mot pour cet égarement : l'atē. L'atē, c'est une sorte de folie, d'aveuglement, qui s'empare de quelqu'un et lui fait commettre l'irréparable. Et le point décisif, c'est que cet aveuglement ne vient pas de la personne elle-même. Il lui est envoyé du dehors, par les dieux. Quand le héros homérique fait le mal, ce n'est pas vraiment lui qui le fait : c'est une puissance divine qui agit à travers lui, qui le pousse, qui prend les commandes. L'être humain, chez Homère, n'est pas un capitaine seul maître à bord. Il est traversé, habité, agi par des forces plus grandes que lui. Quand une bonne idée lui vient, c'est un dieu qui la lui souffle. Quand la colère le saisit, c'est un dieu qui l'enflamme. Le moi, ici, n'est pas une forteresse close qui décide. C'est un carrefour ouvert où passent les dieux.
Vous voyez à quel point on est loin de Protagoras. Pour Protagoras, l'être humain est la mesure ; pour Homère, il est mesuré, déterminé, conduit par plus fort que lui. Et entre ces deux visions, il y a tout l'écart que notre série va explorer. C'est même, exactement, la première des trois tensions dont je vous ai parlé en introduction : suis-je la cause de mes actes, ou n'en suis-je que le lieu, l'effet, le pantin ? Les Grecs, et c'est ce qui les rend si profonds, n'ont pas tranché. Ils ont tenu les deux bouts en même temps.
Avançons de quelques siècles, et montons sur la scène du théâtre, là où cette tension devient déchirante : la tragédie. Vous connaissez sans doute l'histoire d'Œdipe. Un oracle a prédit qu'il tuerait son père et épouserait sa mère. Œdipe, horrifié, fait tout, absolument tout, pour échapper à ce destin. Il fuit ceux qu'il croit être ses parents, il s'exile. Et c'est précisément en fuyant son destin qu'il l'accomplit, sans le savoir. Sur la route, il tue un homme : c'était son père. Il épouse une reine : c'était sa mère. Tout ce qu'il a fait pour éviter l'horreur l'a conduit droit dedans.
Arrêtons-nous, parce que c'est ici que la tragédie touche au plus profond de notre sujet. Œdipe est-il coupable ? D'un côté, non, mille fois non : il ne savait pas, il a même tout tenté pour empêcher le malheur. Il est innocent. Mais de l'autre, c'est bien lui qui a frappé, lui qui a agi, de ses propres mains. Il est responsable. Et c'est ce nœud impossible, être à la fois innocent et coupable, agir librement et accomplir un destin écrit d'avance, qui fait toute la puissance de la tragédie. Le héros tragique, c'est l'humain pris dans l'entre-deux : il décide, et pourtant tout était joué ; il agit, et pourtant il est agi. Un grand spécialiste de la Grèce ancienne, Jean-Pierre Vernant, l'a dit d'une formule admirable : le héros tragique est à la fois agent et agi, celui qui fait et celui à qui c'est fait.
Et c'est là qu'il faut éviter un contresens. On pourrait croire que la tragédie nous dit : tout est destin, l'humain n'est rien, baissez les bras. Mais ce n'est pas ça, et c'est bien plus intéressant. Car s'il n'y avait que le destin, s'il n'y avait aucune liberté, il n'y aurait pas de tragédie du tout. Il n'y aurait qu'une marionnette qu'on regarde tomber, sans émotion. Ce qui nous bouleverse, au contraire, c'est que le héros lutte, qu'il veut, qu'il choisit, qu'il se dresse. La tragédie naît exactement au point de rencontre, au point de collision, entre la liberté humaine qui s'éveille et la nécessité qui résiste.
Prenez Antigone, peut-être la plus belle figure de toute la tragédie grecque. Le roi Créon a interdit, sous peine de mort, d'enterrer le frère d'Antigone, traité en traître. Mais Antigone, au nom de lois plus hautes, les lois non écrites du respect dû aux morts, décide d'enfreindre l'ordre du roi. Elle va recouvrir le corps de son frère, en sachant que cela la condamne. Et quand on lui demande si elle savait qu'elle risquait la mort, elle répond : oui, je le savais. C'est un acte d'autodétermination pur, absolu. Une femme seule, contre le pouvoir, contre la cité, qui dit : voilà ce que je dois faire, et je le ferai, dussé-je en mourir. La tragédie n'est donc pas que l'écrasement de l'être humain par le destin. Elle est aussi, en son cœur, l'affirmation farouche d'une volonté qui préfère mourir plutôt que de renoncer à elle-même.
Voilà ce que les Grecs nous lèguent, et c'est un héritage en forme de question, pas de réponse. D'un côté, Protagoras et la cité libre : l'être humain se fait, il se gouverne. De l'autre, Homère et la tragédie : il est emporté, aveuglé, joué. Et la vérité, pour les Grecs, c'est que les deux sont vrais en même temps. Nous voulons, et nous sommes déterminés. Nous choisissons, et tout, peut-être, était écrit. Cette tension ne sera jamais résolue, ni par eux, ni par personne après eux. Elle est le moteur même de notre histoire.
Mais à côté du destin envoyé par les dieux, une autre forme de nécessité va bientôt menacer la liberté humaine. Une nécessité sans dieux, cette fois. Froide, matérielle, mécanique. Celle des atomes qui tombent dans le vide selon des lois aveugles. C'est l'invention d'un penseur génial, Démocrite, et c'est ce que nous verrons dans le prochain épisode.
Démocrite : quand la matière dicte tout
Démocrite, Protagoras, présocratiques
Démocrite invente l'atomisme : tout ce qui existe est fait d'atomes en mouvement dans le vide, gouvernés par une nécessité implacable. Si je suis moi-même des atomes, mes décisions ne seraient-elles qu'une illusion ? Pourtant, ce même Démocrite qui réduit le monde à une mécanique aveugle est aussi un moraliste passionné, recommandant la sérénité et la sagesse — une tension féconde qui annonce la réponse stoïcienne : si le monde extérieur échappe au contrôle, l'autodétermination peut se replier sur l'intérieur, le seul domaine qui dépende vraiment de nous.
Nous avons vu une première grande menace contre la liberté humaine : le destin, les dieux, l'aveuglement tragique. Mais cette menace, au fond, reste religieuse. Elle vient d'en haut, du ciel, des puissances divines. Or, presque à la même époque, un penseur grec invente une tout autre manière de nier la liberté. Une manière qui, elle, n'a plus besoin des dieux du tout. Une nécessité froide, mécanique, aveugle, inscrite dans la matière elle-même. Ce penseur, c'est Démocrite. Et son idée est si puissante, si moderne, qu'elle nous poursuit encore aujourd'hui.
Démocrite, qui vivait au cinquième siècle avant notre ère, dans la même cité que Protagoras d'ailleurs, est l'un des inventeurs d'une théorie extraordinaire : l'atomisme. Pour lui, tout ce qui existe, absolument tout, est fait de deux choses, et de deux choses seulement. D'un côté, le vide. De l'autre, des atomes. Le mot atome veut dire, en grec, ce qu'on ne peut pas couper, l'insécable. Ce sont de minuscules grains de matière, infiniment petits, indestructibles, qui tombent et tourbillonnent dans le vide. Et tout ce que vous voyez autour de vous, cette table, cet arbre, votre propre corps, ce ne sont que des assemblages d'atomes, provisoirement accrochés les uns aux autres. Quand vous mourez, les atomes se dispersent, et vont former autre chose. Il n'y a rien d'autre. Pas d'âme immortelle, pas de dessein, pas d'intention dans l'univers. Juste des atomes et du vide.
Vous trouvez peut-être ça étonnamment proche de la science d'aujourd'hui. Vous avez raison. Démocrite a eu, par pure intuition, vingt-quatre siècles d'avance. Mais ce qui nous intéresse ici, c'est la conséquence de cette idée pour notre sujet, et elle est redoutable. Car si tout est atomes en mouvement, qu'est-ce qui gouverne ces mouvements ? La réponse de Démocrite est sans appel : la nécessité. Tout arrive par nécessité. On lui prête cette formule terrible : rien n'arrive au hasard, mais tout arrive en vertu d'une raison et sous l'effet de la nécessité. Chaque atome va où il doit aller, poussé par celui qui l'a heurté, qui lui-même était poussé par un autre, et ainsi de suite, sans commencement ni fin. Une immense mécanique, où chaque choc en entraîne un autre, implacablement.
Et maintenant, posez-vous la question qui fait tout. Si tout, dans l'univers, n'est qu'atomes poussés par d'autres atomes, alors moi, qu'est-ce que je suis ? Eh bien je suis ça aussi. Mon corps, c'est des atomes. Mes pensées, mes désirs, mes décisions, si elles existent dans mon cerveau, c'est encore des mouvements d'atomes. Et ces mouvements-là obéissent à la même nécessité que tout le reste. Alors ma fameuse liberté, ma décision de lever le bras, de dire oui ou non, de changer de vie, ce ne serait qu'une illusion ? Juste le résultat d'un enchaînement de chocs qui me dépasse complètement, et que je prends, à tort, pour un choix ? Voilà la grande objection matérialiste à la liberté. Et notez bien qu'elle n'a pas pris une ride. Aujourd'hui, certains savants du cerveau disent exactement la même chose : vos décisions ne sont que des phénomènes électriques et chimiques entre vos neurones, déterminés par les lois de la physique ; le sentiment d'avoir choisi librement n'est qu'une histoire que votre cerveau se raconte après coup. C'est du Démocrite, à peine modernisé.
Mais, et c'est ici que Démocrite devient passionnant, il y a un paradoxe au cœur de sa pensée. Cet homme qui réduit tout à la nécessité aveugle des atomes était aussi un grand moraliste. Il a beaucoup écrit sur la manière de bien vivre, d'être heureux. Il vantait un état de l'âme qu'il appelait l'euthymie, qu'on pourrait traduire par la sérénité, la bonne humeur profonde, l'âme bien disposée, en paix avec elle-même. Il donnait des conseils : sois mesuré, ne désire pas l'impossible, trouve ta joie dans les biens de l'âme plutôt que dans ceux du corps. Mais attendez. Comment peut-on à la fois dire que tout est déterminé d'avance, et donner des conseils pour bien vivre ? Si je n'ai pas le choix, à quoi bon me conseiller quoi que ce soit ?
C'est une tension que Démocrite n'a peut-être pas complètement résolue, mais elle est féconde, et elle annonce tout un pan de notre histoire. Car une réponse possible se dessine, et les Stoïciens, plus tard, la développeront magnifiquement. Cette réponse, la voici : même si le monde extérieur est déterminé, même si je ne contrôle pas ce qui m'arrive, il reste quelque chose qui dépend de moi, c'est la disposition intérieure de mon âme, la façon dont j'accueille ce qui arrive. Je ne choisis peut-être pas les événements, mais je peux travailler à être serein plutôt qu'agité, sage plutôt que troublé. L'autodétermination se replie alors de l'extérieur vers l'intérieur. Elle quitte le monde, qu'elle ne contrôle pas, pour se replier sur le for intérieur, le seul lieu qui, peut-être, dépende vraiment de moi. Gardez cette idée, nous la retrouverons en force avec les Stoïciens, à la fin de cette saison.
Je voudrais, pour finir, élargir un instant le regard, car Démocrite n'est pas seul. Toute cette époque, celle des présocratiques et des sophistes, est traversée par un grand débat, peut-être le plus important de toute la pensée grecque sur notre question. C'est le débat entre deux mots que vous connaissez déjà à moitié : la nature, en grec la physis, et la loi, le nomos. D'un côté, il y a ce qui est par nature : ce qui est donné, fixe, le même partout, ce que nous n'avons pas choisi. De l'autre, ce qui est par convention, par loi : ce que les humains ont décidé, institué, et qui change d'une cité à l'autre. Et la grande question est : nos règles, nos valeurs, nos interdits, est-ce qu'ils viennent de la nature, ou est-ce que ce sont de pures conventions humaines ?
Cette question est explosive, parce que selon la réponse, l'autodétermination change complètement de sens. Si les lois sont de simples conventions, alors on peut les changer, les refaire, s'en libérer : c'est la voie de Protagoras et de la cité qui se donne ses propres règles. Mais certains penseurs en tirent une conclusion inverse, et inquiétante. Puisque les lois ne sont que des conventions inventées par les faibles, disent-ils, pour brider les forts, alors l'individu vraiment fort, l'individu supérieur, devrait s'en affranchir et suivre sa seule nature, sa seule puissance, son seul désir. Vous entendez là, vingt-quatre siècles à l'avance, une petite musique qui reviendra, beaucoup plus tard, chez des penseurs comme Nietzsche : l'autodétermination non plus comme accord entre égaux, mais comme affirmation du plus fort contre la règle commune. La grille de l'autodétermination, vous le voyez, a déjà ses chemins lumineux et ses chemins sombres.
Avec Démocrite et ce grand débat, le décor de la Grèce classique est planté. La liberté a été proclamée par Protagoras, contestée par la tragédie et par les atomes. Il était temps que quelqu'un vienne reprendre toute la question, la déplacer, et la porter à un niveau de profondeur inouï, en cherchant la liberté non plus dans le monde, mais dans le gouvernement de soi-même. Cet homme, le plus célèbre de tous les philosophes, c'est Socrate. Et c'est lui que nous allons rencontrer.
Socrate : la vertu par la connaissance
Socrate, Platon
Socrate ramène la philosophie du cosmos dans le cœur humain : sa grande affaire, c'est l'âme et la question de la vie bonne. Il énonce sa thèse paradoxale : nul n'est méchant volontairement, car personne ne désire son malheur—quand on fait le mal, c'est toujours par ignorance du vrai bien. La vertu devient une forme de science, et se gouverner soi-même, c'est d'abord se connaître et acquérir la lumière sur ce qui est vraiment bon. Sa vie même—refusant de fuir pour rester fidèle à ses principes—incarne l'autodétermination à l'état pur : se gouverner soi-même jusqu'au dernier instant.
Il y a, dans l'histoire de la pensée, un avant et un après Socrate. Avant lui, les philosophes regardaient surtout le ciel, les étoiles, la nature, les atomes : ils cherchaient de quoi le monde est fait. Socrate, lui, ramène le regard sur l'être humain. On a dit qu'il a fait descendre la philosophie du ciel sur la terre, et même jusque dans le cœur de chacun. Sa grande affaire, ce n'est plus la matière du cosmos, c'est l'âme humaine. Comment faut-il vivre ? Qu'est-ce qu'une vie bonne ? Qu'est-ce que se connaître soi-même ? Et pour notre sujet, l'autodétermination, Socrate est une étape décisive, parce qu'il déplace toute la question vers l'intérieur, vers le gouvernement de soi.
Socrate n'a rien écrit. On le connaît par ses disciples, surtout par Platon. Et l'image qu'on en garde, c'est celle d'un homme qui passait ses journées sur la place publique d'Athènes à discuter, à poser des questions, à déranger. Il avait deux devises. La première, il l'avait empruntée au temple de Delphes : connais-toi toi-même. La seconde, c'est lui qui l'a formulée, et elle est bouleversante : une vie sans examen ne vaut pas la peine d'être vécue. Vous entendez l'exigence ? Vivre, ce n'est pas assez. Il faut examiner sa vie, la passer au crible, se demander sans cesse si ce qu'on fait est juste, si ce qu'on croit est vrai. Une vie qu'on n'a pas examinée, qu'on a juste subie, par habitude, par conformisme, ce n'est pas vraiment une vie humaine. Voilà déjà un programme d'autodétermination : ne pas vivre par automatisme, mais reprendre sa vie en main par la pensée.
Mais le cœur de Socrate, sa thèse la plus célèbre et la plus paradoxale, c'est une phrase étrange, qui a fait couler des fleuves d'encre : nul n'est méchant volontairement. Ou, dit autrement : personne ne fait le mal volontairement. Arrêtons-nous, parce qu'au premier abord, ça semble faux, presque absurde. Comment ça, personne ne fait le mal exprès ? Mais le monde est plein de gens qui font le mal en sachant très bien que c'est mal ! Le voleur sait qu'il vole, le menteur sait qu'il ment. Alors qu'est-ce que Socrate veut dire ?
Voici son raisonnement, et il est d'une logique implacable. Tout être humain, dit Socrate, désire son bien. Personne ne veut son propre malheur, personne ne recherche ce qui va lui nuire. Nous voulons tous, toujours, ce qui est bon pour nous. Alors, quand quelqu'un fait le mal, que se passe-t-il ? Eh bien il s'est trompé. Il a pris pour un bien quelque chose qui était en réalité un mal. Le voleur croit que voler va le rendre heureux : il se trompe, car en réalité l'injustice abîme son âme et le rend malheureux. Celui qui se venge croit que la vengeance va le soulager : il se trompe. Personne ne choisit le mal en tant que mal. On choisit toujours quelque chose qu'on croit bon, et si c'est mauvais, c'est qu'on s'est trompé. Donc, conclut Socrate, le mal n'est pas une affaire de volonté méchante. C'est une affaire d'ignorance. On fait le mal parce qu'on ne sait pas où est le vrai bien.
Vous mesurez les conséquences ? Si le mal vient de l'ignorance, alors le remède au mal, ce n'est pas la punition, ce n'est pas la force, c'est le savoir. C'est la connaissance. Pour Socrate, la vertu, être quelqu'un de bon, de juste, de courageux, c'est au fond une forme de science, une science du bien et du mal. Et le vice, c'est de l'ignorance. D'où une formule qui résume tout : la vertu, c'est la connaissance. Pour devenir maître de moi-même, pour bien me gouverner, je n'ai pas tant besoin de volonté que de lumière, de clarté sur ce qui est vraiment bon. Plus je connais le bien, plus je le fais, automatiquement, parce que connaissant le bien, je ne peux plus vouloir autre chose.
Et c'est ici qu'apparaît un point capital pour notre série, un point qui va opposer deux grandes familles de penseurs pendant des siècles. Socrate, vous le voyez, lie étroitement la liberté à la vérité. Je me détermine bien quand je connais le vrai bien. Cela veut dire qu'il y a un vrai bien à connaître, le même pour tous. Et là, Socrate s'oppose frontalement à Protagoras. Souvenez-vous : Protagoras disait que chacun est la mesure, que rien n'est vrai en soi, qu'il y a seulement du meilleur et du pire à discuter. Socrate dit non : il y a un bien véritable, et la tâche de toute une vie, c'est de le chercher et de le connaître. Deux modèles de l'autodétermination s'affrontent ici, et ils traverseront toute notre histoire. D'un côté, me déterminer, c'est choisir librement, sans vérité qui s'impose : le modèle de Protagoras. De l'autre, me déterminer vraiment, c'est me soumettre au vrai bien que ma raison découvre : le modèle de Socrate. Liberté du choix, ou liberté de la vérité. Retenez bien cette alternative, elle est l'un des grands fils de notre récit.
Maintenant, il faut être juste, et signaler une difficulté que Socrate, peut-être, a trop vite balayée. Nous avons tous fait l'expérience inverse de ce qu'il dit. Combien de fois savons-nous parfaitement où est le bien, et faisons-nous quand même le contraire ? Je sais que je devrais arrêter de fumer, et j'allume une cigarette. Je sais que je devrais me taire, et la parole blessante m'échappe. Je vois le meilleur, je l'approuve, et je fais le pire. Les Grecs avaient un mot pour ça : l'akrasia, qu'on traduit par le manque de maîtrise de soi, la faiblesse de la volonté. Eh bien Socrate, fidèle à sa logique, niait que ce soit vraiment possible. Selon lui, si tu fais le contraire de ce que tu sais bon, c'est que tu ne le savais pas vraiment, pas jusqu'au fond : tu t'es laissé tromper, sur le moment, par le plaisir immédiat qui t'a paru un plus grand bien. Toujours l'ignorance, jamais la mauvaise volonté. Cette réponse ne convainc pas tout le monde, et nous verrons bientôt qu'Aristote, élève de l'élève de Socrate, reviendra là-dessus pour faire une place à la faiblesse, à ce moment où l'on cède contre son propre jugement. C'est qu'entre savoir le bien et le faire, il y a peut-être un espace, et dans cet espace se joue quelque chose comme la volonté.
Je veux finir sur la mort de Socrate, parce qu'elle est, elle-même, le plus grand de ses enseignements sur l'autodétermination. Accusé injustement par sa cité, condamné à mort, Socrate avait la possibilité de s'enfuir : ses amis avaient tout préparé. Il a refusé. Il a choisi de rester, de boire la ciguë, de mourir, par fidélité à ses principes et par respect pour les lois de sa cité, ces lois qu'il avait toute sa vie acceptées. On peut discuter ce choix, le trouver sublime ou déraisonnable. Mais il est, sans conteste, un acte d'autodétermination à l'état pur : un homme qui préfère mourir en accord avec lui-même plutôt que vivre en se reniant. Socrate meurt comme il a vécu, en se gouvernant lui-même jusqu'au dernier instant. Une vie sans examen ne vaut pas d'être vécue, disait-il. Lui a examiné sa vie jusque dans sa mort.
Cet héritage immense, c'est son plus grand disciple qui va le recueillir et le transformer en un système grandiose. Cet homme va imaginer l'âme comme un petit royaume intérieur, avec ses gouvernants et ses sujets, sa raison et ses passions. Et il va faire de l'autodétermination le bon gouvernement de ce royaume. Cet homme, c'est Platon, et c'est notre prochaine étape.
Le cocher et ses deux chevaux : l'âme tripartite
Platon, La République
Platon regarde à l'intérieur de nous et découvre une âme habitée par plusieurs forces en tension : la raison qui commande, le désir qui tire vers les plaisirs, et le cœur ardent qui peut servir le bien ou le mal. Pour l'expliquer, il invente l'image magnifique du cocher qui tient les rênes d'un attelage de deux chevaux : la raison doit maîtriser le désir rétif par l'intermédiaire du bon cheval qu'est le cœur. Se gouverner soi-même, c'est donc mener cet attelage intérieur, imposer l'ordre à ce petit peuple de forces qui nous habitent. Cette maîtrise de soi qu'il appelle enkrateia pose un paradoxe fascinant : la vraie liberté n'est pas de faire tout ce qu'on veut, mais d'avoir la bonne raison comme maître intérieur, tout comme une cité juste doit obéir à ses plus sages gouvernants.
Socrate n'a rien écrit, et il est mort en martyr de la pensée libre. C'est son plus grand disciple qui va recueillir son héritage et le transformer en un système d'une ampleur inouïe. Ce disciple, c'est Platon. Et Platon va faire une chose décisive pour notre sujet. Il va regarder à l'intérieur de nous, dans l'âme, et il va y découvrir non pas une chose simple, lisse, unifiée, mais tout un petit peuple en tension. Une âme habitée par plusieurs forces, qui tirent chacune de leur côté. Et il va poser que se gouverner soi-même, c'est mettre de l'ordre dans ce peuple intérieur.
Partons d'une expérience que vous connaissez tous. Vous êtes au régime, et devant vous il y a un gâteau. Une part de vous le veut, tout de suite, immédiatement : c'est le désir, l'envie, l'appétit. Une autre part de vous dit non, tiens bon, souviens-toi de ta décision : c'est la raison. Et il y a parfois une troisième voix, une sorte de fierté, de colère contre soi-même, qui dit : tu ne vas quand même pas céder, ressaisis-toi ! Eh bien Platon a remarqué exactement ça. En nous, ce n'est pas une seule voix qui parle, c'est trois. Et il leur a donné un nom à chacune.
La première, c'est la raison, la partie qui calcule, qui réfléchit, qui sait ce qui est vraiment bon pour l'ensemble. La deuxième, c'est le désir, l'appétit, cette force énorme qui veut le plaisir, la nourriture, l'argent, le sexe, tout ce qui attire. Et la troisième, plus difficile à nommer, Platon l'appelle le cœur, ou l'ardeur : c'est le siège de la colère, de l'honneur, de la fierté, de l'indignation, cette part de nous qui s'enflamme et qui peut se mettre au service du bien comme du mal.
Et pour faire comprendre comment ces trois forces s'articulent, Platon raconte une image splendide, qu'on n'a jamais oubliée. Imaginez un char tiré par deux chevaux, avec un cocher qui tient les rênes. Le cocher, c'est la raison : c'est lui qui doit conduire, qui sait où aller. Le premier cheval est noble, docile, ardent au bien : c'est le cœur, l'ardeur, qui aime l'honneur et obéit à la raison. Mais le second cheval est rétif, lourd, indiscipliné, il tire sans cesse vers le bas, vers la terre, vers les plaisirs faciles : c'est le désir. Et toute la conduite de la vie, c'est ça : un cocher qui s'efforce de mener son attelage, en se servant du bon cheval pour maîtriser le mauvais. Quand le cocher tient bon, l'âme s'élève, elle va droit. Quand le mauvais cheval l'emporte, le char verse, et c'est la chute.
Vous voyez ce que Platon est en train de faire. Se gouverner soi-même, pour lui, ce n'est pas suivre ses envies. C'est exactement l'inverse. C'est que la raison commande, et que le désir obéisse. Les Grecs avaient un mot pour cette maîtrise de soi : l'enkrateia. Et ce mot, arrêtons-nous une seconde dessus, parce qu'il est révélateur. Enkrateia est formé sur kratos, un mot grec qui veut dire le pouvoir, la force, la domination. C'est le même kratos qu'on entend dans démocratie, le pouvoir du peuple, ou dans aristocratie, le pouvoir de ceux qu'on dit les meilleurs. Autrement dit, pour dire la maîtrise de soi, les Grecs sont allés chercher le mot même de la domination, et ils l'ont retourné vers l'intérieur. Se gouverner soi-même, c'est exercer sur soi un pouvoir, comme un maître sur ce qu'il commande. Gardez cette remarque dans un coin de la tête, on y reviendra : ce n'est peut-être pas un hasard si c'est une société de maîtres et d'esclaves qui a pensé la liberté sous la forme d'une domination de soi par soi. La liberté, ici, prend le visage du maître. Se déterminer soi-même, dans ce modèle, c'est donc se rendre maître de soi. C'est la victoire de la partie haute sur la partie basse, de la raison sur l'appétit.
Et notez bien le paradoxe, parce qu'il est génial et il va traverser les siècles. Pour Platon, la personne qui fait tout ce qu'elle veut, qui cède à chaque envie, qui suit ses désirs sans frein, cette personne n'est pas libre du tout. Elle est esclave. Esclave de ses propres désirs, ballottée d'un plaisir à l'autre, jamais en paix. Dans un de ses livres, Platon fait même le portrait du tyran, l'homme qui a tout le pouvoir et qui assouvit le moindre de ses caprices : eh bien c'est, dit-il, l'être le plus malheureux et le moins libre de tous, car il est le jouet absolu de ses passions. La vraie liberté, ce n'est donc pas l'absence de maître. C'est d'avoir le bon maître à l'intérieur : sa propre raison. Souvenez-vous, c'est exactement ce qu'on a vu avec la cité : être libre, ce n'est pas vivre sans loi, c'est obéir à la bonne loi. Ici, c'est pareil, mais à l'intérieur de l'âme.
Et Platon va encore plus loin, il établit un parallèle qui a fait rêver des générations. L'âme, dit-il, c'est comme une cité, et la cité, c'est comme une âme. De même que l'âme juste est celle où la raison gouverne, le cœur la défend et le désir obéit, de même la cité juste serait celle où les plus sages gouvernent, les gardiens la protègent, et les producteurs travaillent, chacun à sa place, chacun faisant ce qu'il sait faire. L'ordre du dedans et l'ordre du dehors se reflètent. Bien se gouverner soi-même et bien gouverner une cité, c'est, au fond, le même art.
Mais soyons lucides, car ce modèle a un prix, et il nous éloigne de Protagoras. Vous vous souvenez : Protagoras faisait confiance à chacun, il fondait la démocratie sur l'idée que tout le monde a sa part de sens du juste. Platon, lui, est beaucoup plus méfiant. Si dans l'âme c'est la raison qui doit commander, et pas la foule des désirs, alors dans la cité, pense Platon, ce sont les plus sages qui devraient commander, et pas la foule des citoyens. Platon se défie de la démocratie : il a vu sa cité condamner Socrate à mort, à la majorité des voix. Pour lui, laisser décider tout le monde, c'est un peu comme laisser le mauvais cheval conduire le char. Vous sentez la tension ? D'un côté Protagoras, l'autodétermination de tous, par la parole partagée. De l'autre Platon, l'autodétermination par la raison, qui risque de devenir le gouvernement de quelques-uns sur les autres. Ces deux voix ne cesseront jamais de dialoguer, et de s'affronter, dans toute l'histoire de la liberté.
Retenons l'essentiel, car c'est une pièce maîtresse de notre série. Avec Platon, l'autodétermination prend la forme d'un gouvernement intérieur. Se déterminer, c'est se maîtriser : mettre la raison aux commandes et tenir le désir en bride. C'est l'une des trois grandes voies dont je vous ai parlé dans l'introduction, celle qui consiste à maîtriser le soi. Nous la retrouverons partout : chez les Stoïciens, chez les chrétiens, chez Kant. C'est la voie qui s'est imposée en Occident, au point de nous paraître aujourd'hui la plus naturelle, la plus évidente. Mais méfions-nous de cette évidence : elle n'a rien de naturel, c'est une histoire particulière, née dans un coin du monde, et il y en a d'autres. D'autres mondes, en Chine, en Inde, proposeront non pas de maîtriser le soi, mais de le cultiver autrement, ou même de le dissoudre.
Il reste pourtant une question que ce bel ordre laisse en suspens. Si mon âme est faite de ces forces qui me tirent, si je suis en partie le bon cheval et en partie le mauvais, alors quand je fais le mal, suis-je vraiment responsable ? Est-ce moi, ou est-ce mon mauvais cheval ? Platon a osé répondre à cette question, et il l'a fait, encore une fois, par un mythe, l'un des plus beaux et des plus vertigineux qu'il ait jamais écrits : le mythe d'Er, l'histoire d'une âme qui revient de la mort. C'est ce que nous verrons dans le prochain épisode.
Platon : le mythe d'Er, le choix responsable
Platon, La République
Platon termine La République par un récit initiatique où le guerrier Er revient de la mort pour révéler le secret des âmes réincarnées. Elles doivent choisir librement leur prochaine vie parmi des milliers de destins, mais un porte-parole proclame l'énigme décisive : « La responsabilité est à celui qui choisit. Dieu est innocent. » C'est un renversement radical de la tragédie ancienne, où le destin écrase les humains—ici, Platon les déclare auteurs de leur sort, sans possible fuite vers les dieux. Pourtant, ce choix n'est jamais vierge : il porte la marque de ce qu'on a déjà devenu, et bien choisir demande une vie entière de sagesse.
Platon termine son plus grand livre, La République, par une histoire extraordinaire. Une histoire de mort et de retour. Et dans cette histoire, il glisse une phrase qui est peut-être la plus forte qu'on ait jamais prononcée sur la responsabilité humaine. Écoutez bien, parce que c'est un sommet.
Il était une fois un guerrier nommé Er. Il meurt au combat. On rassemble les corps, et douze jours plus tard, alors qu'il est sur le bûcher funéraire, sur le point d'être brûlé, Er revient à la vie. Et il raconte ce qu'il a vu, de l'autre côté, dans le monde des morts. C'est un voyageur revenu de l'au-delà, et il va nous dire un secret sur le destin des âmes.
Voici ce qu'il a vu. Après la mort, les âmes sont jugées, récompensées ou punies pour la vie qu'elles ont menée. Mais ensuite, et c'est ici que tout se joue, vient le moment le plus important : les âmes qui vont se réincarner, revenir sur terre dans un nouveau corps, doivent choisir leur prochaine vie. On étale devant elles des modèles de vies, des milliers, toutes différentes. Des vies d'hommes et de femmes, de riches et de pauvres, de rois et de gens simples, des vies de gloire, des vies d'obscurité, des vies d'animaux même. Et chaque âme, à son tour, doit en choisir une.
Et avant que les âmes ne choisissent, un porte-parole proclame une déclaration solennelle, la plus importante de tout le récit. Il dit, en substance : âmes, voici la loi. Ce n'est pas un dieu qui va vous attribuer votre sort. C'est vous qui allez le choisir. La vertu n'a pas de maître : chacun en aura plus ou moins selon qu'il l'honore ou la néglige. Et voici les mots décisifs : la responsabilité est à celui qui choisit. Dieu, lui, est innocent.
Arrêtez-vous sur cette phrase. La responsabilité est à celui qui choisit ; dieu est innocent. Vous mesurez le renversement ? Souvenez-vous d'Agamemnon, dans l'épisode sur la tragédie, qui s'excusait en disant : ce n'est pas moi, c'est un dieu qui m'a aveuglé, le destin, Zeus. Eh bien Platon répond exactement le contraire. Non. Tu ne pourras pas te cacher derrière les dieux. Tu ne pourras pas accuser le destin. Ta vie, c'est toi qui la choisis, et la responsabilité t'en revient, à toi seul. Les dieux sont hors de cause. C'est l'une des affirmations les plus radicales de la liberté et de la responsabilité dans toute l'Antiquité. Chacun est l'auteur de son sort.
Mais Platon est trop profond pour en rester à une formule héroïque. Car il ajoute un détail terrible, qui complique magnifiquement les choses. Regardez comment les âmes choisissent. La première à qui échoit le choix se précipite, sans réfléchir, et saisit la plus grande tyrannie, le pouvoir absolu, ébloui par son apparence. Puis, en examinant de près ce qu'il a choisi, il découvre l'horreur cachée dedans : que ce destin comporte les pires malheurs, jusqu'à dévorer ses propres enfants. Alors il se lamente, il pleure, il accuse le sort, la chance, les dieux. Mais il n'accuse que lui-même : c'est lui qui a choisi, trop vite, sans examiner.
Et pourquoi a-t-il choisi si mal ? Platon le dit clairement : parce que dans sa vie précédente, il avait été vertueux par simple habitude, par routine, sans jamais réfléchir, sans jamais philosopher. Il avait été bon sans comprendre pourquoi. Et donc, le jour où il a fallu choisir vraiment, il n'avait pas l'outil pour bien choisir : il n'avait pas appris à examiner, à peser, à voir au-delà des apparences. Vous entendez comme tout se tient avec ce qu'on a vu chez Socrate et Platon ? Pour bien choisir sa vie, il ne suffit pas de vouloir. Il faut avoir cultivé en soi la sagesse, la capacité de juger. La liberté de choisir ne vaut quelque chose que si on s'est préparé à l'exercer.
Et c'est là que ce mythe touche à l'énigme du départ, celle dont je vous parlais dans l'introduction. Car ce choix que fait l'âme, il dépend de ce qu'elle est déjà devenue dans sa vie d'avant. Je choisis librement, oui, mais je choisis avec le caractère que je me suis forgé. Mon choix est à moi, entièrement, et pourtant il porte la marque de tout ce que j'ai été. La liberté n'est jamais un commencement absolu, à partir de rien : c'est toujours un choix fait par quelqu'un qui a déjà une histoire, déjà une forme. Et pourtant, ce choix reste le sien, et il en répond.
Il y a un autre détail magnifique, et plein d'espoir. L'ordre dans lequel les âmes choisissent est tiré au sort. Certaines choisissent en premier, d'autres en dernier. On pourrait croire que celles qui passent en dernier sont condamnées à se contenter des restes. Eh bien non, dit Platon. Même pour qui choisit en dernier, il reste une vie bonne, une belle vie possible, à condition de choisir avec intelligence. Autrement dit : ce n'est pas la place qu'on t'a donnée, ce n'est pas le hasard de ton tour, qui décide de ta vie. C'est la manière dont tu choisis. Même mal placé, même désavantagé au départ, celui qui choisit avec sagesse peut faire quelque chose de bon de ce qui lui est offert. La part du destin existe, le tirage au sort existe ; mais à l'intérieur de cette part, il y a tout l'espace de ta liberté.
Voilà donc ce que Platon nous lègue, au terme de ce grand mythe. Une affirmation puissante : nous sommes responsables de nos choix, et nous ne pouvons en rejeter la faute ni sur les dieux ni sur le destin. Mais une affirmation lucide aussi : bien choisir ne s'improvise pas, cela se prépare toute une vie, par la culture de soi et de sa raison. Vingt-quatre siècles plus tard, un philosophe nommé Sartre dira quelque chose de très proche : nous sommes responsables de ce que nous faisons, sans excuse, et même nos circonstances, c'est nous qui décidons ce que nous en faisons. Le mythe d'Er, c'est déjà ça.
Avec Platon, nous avons une vision grandiose, cosmique, presque religieuse, de la liberté et de la responsabilité. Mais elle reste enveloppée de mythes, de chevaux ailés et d'âmes qui voyagent. Son plus brillant élève va trouver tout cela un peu trop poétique. Il va vouloir redescendre sur terre, et examiner, calmement, précisément, comme un savant : qu'est-ce, au juste, qu'un acte qui est vraiment le mien ? Qu'est-ce que vouloir, choisir, décider, pour de bon ? Cet élève, c'est Aristote, et c'est lui que nous allons suivre maintenant.
Aristote : le volontaire et la décision réfléchie
Aristote, Socrate
Aristote analyse précisément ce qui rend un acte vraiment mien : il faut que j'en sois la source et que j'agisse en connaissance de cause. Mais il va plus loin en distinguant le simple volontaire du choix délibéré, la proairesis, qui surgit quand la raison et le désir se rencontrent pour peser les actions possibles. C'est dans ce point de jonction que demeure le cœur de notre liberté. Et notre caractère lui-même n'est pas une fatalité : par nos actes répétés, par nos petits choix quotidiens, nous devenons co-auteurs de nous-mêmes, façonnant patiemment nos propres vertus ou nos propres vices.
Avec Platon, nous avons eu des chevaux ailés, des âmes qui voyagent dans l'au-delà, de grands mythes magnifiques. Son élève Aristote, lui, est d'un autre tempérament. C'est un esprit de savant, de naturaliste, qui observe, qui classe, qui distingue. Il a passé sa vie à examiner les animaux, les plantes, les constitutions politiques, la logique. Et quand il aborde notre question, la liberté, la responsabilité, il ne raconte pas de mythe. Il fait quelque chose de très différent, et de très précieux : il analyse. Il se demande, calmement, précisément : qu'est-ce, au juste, qu'un acte qui est vraiment le mien ? Et sa réponse, vieille de vingt-trois siècles, est encore aujourd'hui la base de notre droit et de notre morale.
Aristote part d'une distinction toute simple, que nous utilisons tous les jours sans le savoir. Il y a des actes volontaires, et des actes involontaires. Et toute la question de la responsabilité est là-dedans. Car je ne suis responsable que de ce que j'ai fait volontairement. Si c'était involontaire, on ne peut pas vraiment me le reprocher. Mais alors, comment fait-on la différence ? Quand est-ce qu'un acte est volontaire ?
Aristote répond : un acte est involontaire dans deux cas, et deux seulement. Le premier cas, c'est la contrainte, la force. Si quelqu'un de plus fort que moi saisit ma main et s'en sert pour frapper, ce n'est pas moi qui frappe : le principe de l'action est hors de moi, je n'y suis pour rien. De même si le vent emporte mon bateau là où je ne voulais pas aller. Quand l'origine du mouvement est entièrement à l'extérieur, et que je n'y contribue en rien, l'acte est involontaire. Le second cas, c'est l'ignorance. Si j'ignore une circonstance essentielle, je ne suis pas pleinement responsable. Si je vous tends un verre en croyant que c'est de l'eau, et que c'était du poison à mon insu, je vous ai empoisonné, mais involontairement. Je ne savais pas.
Et donc, par élimination, voici la définition du volontaire : est volontaire l'acte dont le principe, l'origine, est en moi, et que j'accomplis en connaissance de cause. Retenez cette formule, car elle est le socle de toute la responsabilité : le principe de l'acte est dans l'agent. Quand c'est moi la source, quand ça part de moi et que je sais ce que je fais, alors l'acte est mien, et j'en réponds.
Aristote, en bon observateur, remarque aussitôt que la vie est pleine de cas compliqués, entre les deux. Il prend un exemple superbe : un capitaine de bateau, pris dans la tempête, qui jette sa cargaison par-dessus bord pour sauver l'équipage. Est-ce volontaire ? D'un côté, non : personne ne jette ses marchandises de gaieté de cœur, dans l'absolu il ne le voudrait jamais. Mais de l'autre, oui : ici, maintenant, pour survivre, il le décide, c'est lui qui choisit, le principe est en lui. Aristote appelle ça des actes mixtes, mais il tranche : ils sont plutôt volontaires, parce que, au moment où on agit, c'est bien nous qui choisissons. Même contraint par les circonstances, dès lors que c'est moi qui décide, en connaissance de cause, l'acte m'appartient.
Et il ajoute une précision redoutable sur l'ignorance, qui montre toute sa finesse. Toute ignorance n'excuse pas. Si j'ai fait une bêtise parce que j'étais ivre, je ne peux pas dire : je ne savais pas ce que je faisais. Car c'est moi qui me suis mis dans cet état. L'ignorance qui excuse, c'est celle qu'on ne pouvait pas éviter. Mais l'ignorance dont je suis responsable, celle où je me suis mis par négligence ou par vice, celle-là n'excuse rien. Vous voyez la subtilité : Aristote ne nous laisse pas nous cacher facilement derrière le « je ne savais pas ».
Mais Aristote va encore plus loin, et il introduit une notion qui est, pour notre sujet, la plus importante de toutes. Car il remarque que tout ce qui est volontaire n'est pas pour autant vraiment choisi. Un animal agit volontairement, un tout petit enfant aussi : ils font ce qu'ils veulent, le principe est en eux. Et pourtant on ne dira pas qu'ils choisissent, au sens fort. Il manque quelque chose. Ce quelque chose, Aristote l'appelle la proairesis, qu'on traduit par le choix délibéré, la décision réfléchie. Et c'est, dit-il, ce qui est le plus propre à l'être humain, le plus révélateur de notre caractère.
Qu'est-ce que ce choix délibéré ? C'est le choix qui vient après une délibération. Avant d'agir, je m'arrête, je pèse, je me demande : comment vais-je m'y prendre ? Quelle est la meilleure voie ? Et notez sur quoi porte cette délibération : sur ce qui dépend de nous, sur ce que nous pouvons changer. On ne délibère pas sur le lever du soleil, ni sur le passé, ni sur ce qu'on ne peut pas modifier : ce serait absurde. On délibère sur nos actions possibles, sur ce qui est en notre pouvoir. Le choix délibéré, c'est donc le point exact où se rencontrent notre raison, qui pèse, et notre désir, qui veut. Aristote dit une chose magnifique : la proairesis, c'est soit un désir qui réfléchit, soit une réflexion qui désire. Les deux ensemble. C'est là, dans ce point de jonction, que se tient le cœur de notre liberté.
Et de tout cela, Aristote tire une conséquence qui répond enfin à une question qui nous travaille depuis le début. Souvenez-vous de Socrate, qui disait : nul n'est méchant volontairement, on fait le mal seulement par ignorance. Aristote, lui, n'est pas d'accord, ou pas tout à fait. Il pense que nous sommes bel et bien responsables de devenir ce que nous devenons. Comment ? Par nos actes répétés. C'est en faisant des actes justes qu'on devient juste, dit-il ; c'est en faisant des actes courageux qu'on devient courageux. Notre caractère se forme par l'habitude, petit à petit, acte après acte. Et donc, si je suis devenu injuste, c'est par une foule de petits choix que j'ai faits, et dont chacun était en mon pouvoir. Aristote prend une image limpide : celui qui a lancé une pierre ne peut plus la rattraper. C'est vrai. Mais c'est bien lui qui l'a lancée. De même, l'homme injuste ne peut peut-être plus, du jour au lendemain, cesser de l'être ; mais c'est lui qui s'est rendu tel, par ses actes, et il en est responsable. Nous sommes, dit Aristote dans une formule sublime, les co-auteurs de notre propre caractère. Nous nous façonnons nous-mêmes, en partie, par tout ce que nous faisons.
Vous voyez ce qu'Aristote apporte à notre histoire de l'autodétermination. Pas un grand mythe, mais quelque chose de plus solide peut-être : une analyse précise de ce qui fait qu'un acte est mien, de ce qu'est choisir vraiment, et de la façon dont, par mes choix répétés, je deviens l'artisan de moi-même. C'est une autodétermination patiente, terre à terre, faite d'habitudes et de décisions quotidiennes. Pas un coup d'éclat : un travail de toute une vie sur soi.
Mais il reste une question qu'Aristote, en homme de la mesure, ne pouvait pas éviter. Tout ce travail sur soi, pour quoi faire ? Vers quel but ? Et surtout : peut-on, en se gouvernant bien, devenir libre au point de se suffire à soi-même, de ne plus dépendre de rien ni de personne ? Cette idée d'une liberté qui se suffit, les Grecs l'appelaient l'autarcie. C'est elle que nous allons explorer dans le prochain épisode.
Aristote : se suffire à soi-même ?
Aristote
Pour Aristote, le bonheur véritable, c'est l'autarcie : cette capacité à se suffire à soi-même, à ne dépendre ni du hasard ni de forces extérieures. Mais voilà le twist : ce même Aristote refuse la solitude complète. L'homme est un animal politique, fait pour vivre ensemble, et sans amis, sans partage, il n'y a pas de vrai bonheur. Se déterminer soi-même ne signifie donc jamais se couper des autres, bien au contraire. Et même le plus sage des humains reste vulnérable au monde, vulnérable à l'adversité, car nous ne sommes jamais maîtres totalement de notre sort.
Aristote, nous l'avons vu, pense que nous nous façonnons nous-mêmes par nos actes répétés, que nous devenons les artisans de notre propre caractère. Mais pour quoi faire ? Vers quel but ? Aristote a une réponse, et elle est célèbre. Le but de toute vie humaine, ce que nous cherchons tous au fond, derrière tout le reste, c'est le bonheur. Pas le plaisir passager, mais une vie réussie, une vie accomplie, une vie qui vaut la peine d'avoir été vécue. Et pour décrire ce bonheur, Aristote emploie un mot qui touche directement à notre sujet, un mot grec magnifique : l'autarcie. Autarkeia. Se suffire à soi-même.
Décomposons-le, comme on a fait pour autonomia. On retrouve auto, soi-même. Et arkein, qui veut dire suffire, être assez. L'autarcie, c'est donc le fait de se suffire à soi-même, de ne pas manquer, d'être complet. Et pour Aristote, c'est l'une des marques du vrai bonheur : une vie pleinement bonne est une vie qui se suffit, qui ne dépend pas sans cesse de l'extérieur, qui n'est pas à la merci du premier coup du sort. Vous voyez tout de suite le lien avec l'autodétermination. Plus je me suffis à moi-même, moins je dépends des autres et des circonstances, et plus je suis, en un sens, maître de ma vie. L'autarcie, c'est une forme d'indépendance, de liberté par rapport à tout ce qui pourrait me manquer.
Et c'est une idée très puissante, qui va devenir centrale juste après Aristote. Car il y a là une promesse : si je peux trouver en moi-même de quoi être heureux, dans ma sagesse, dans ma vertu, dans la qualité de mon âme, alors plus rien ne peut vraiment m'atteindre. La fortune peut tourner, je peux perdre mon argent, mes biens : si mon bonheur est en moi, je reste debout. C'est le rêve d'une liberté inentamable, d'une citadelle intérieure que rien ne peut prendre. Nous verrons les Stoïciens en faire le cœur de toute leur sagesse.
Mais, et c'est ici qu'Aristote est si fin, si équilibré, il refuse d'aller trop loin dans cette direction. Il pose une limite, une nuance décisive, et je voudrais m'y arrêter parce qu'elle est au cœur de toute notre série. Aristote refuse l'idée d'une autarcie solitaire. Il refuse l'idée qu'on puisse se suffire vraiment tout seul, isolé, sans personne.
Pourquoi ? Parce que, dit-il, l'être humain est par nature un animal politique. Une formule restée fameuse. Ça ne veut pas dire que nous aimons faire de la politique. Ça veut dire que nous sommes faits pour vivre ensemble, en communauté, avec d'autres. Nous ne sommes pas des bêtes solitaires. Aristote le dit même d'une manière brutale et superbe : celui qui peut vivre entièrement seul, sans avoir besoin de personne, n'est pas un être humain. C'est, dit-il, ou bien une bête, ou bien un dieu. Mais pas un humain. Car nous, nous avons besoin des autres pour vivre une vie complète.
Et c'est pour ça qu'Aristote, qui a écrit des pages immenses sur le bonheur, a consacré une part énorme de sa réflexion à un sujet qu'on n'attendrait peut-être pas chez un philosophe : l'amitié. Pour lui, on ne peut pas être pleinement heureux sans amis. La personne la plus comblée, la plus vertueuse, la plus sage, a encore besoin d'amis, besoin de partager, besoin d'aimer et d'être aimée, besoin de vivre avec d'autres ce qui fait le prix de l'existence. L'autarcie véritable, conclut Aristote, ce n'est donc pas la solitude de celui qui n'a besoin de personne. C'est la plénitude d'une vie partagée, avec des proches, dans une cité.
Vous mesurez l'importance de ce point pour nous ? Le plus grand champion grec de l'autosuffisance, celui qui a fait de l'autarcie une valeur centrale, nous dit en même temps : attention, on ne se suffit jamais vraiment tout seul. Se déterminer soi-même, ce n'est pas se couper des autres ; c'est, au contraire, trouver sa juste place parmi eux. Gardez bien cette idée, parce qu'elle annonce l'un des grands fils de notre série, cette dimension que je vous ai signalée dès l'introduction : le soi se constitue toujours avec et par les autres. Même la plus fière des indépendances a besoin d'un monde commun. Et nous verrons des civilisations entières, en Chine notamment, faire de cette vérité-là le point de départ, et non la limite, de toute leur pensée.
L'autarcie a aussi un sens collectif, chez Aristote, et il vaut la peine d'être noté. La cité, elle aussi, vise l'autarcie. Une vraie cité, pour Aristote, c'est une communauté assez complète pour fournir tout ce qu'il faut à une vie humaine accomplie : pas seulement survivre, mais bien vivre. La cité existe pour ça, pour permettre la vie bonne. Là encore, on retrouve l'idée que nous avons croisée avec l'autonomia : une communauté qui se donne à elle-même de quoi mener une existence digne, sans dépendre d'un maître extérieur. L'autarcie de chacun et l'autarcie de la cité se répondent.
Reste une dernière honnêteté d'Aristote, qui le distingue de ce qui va suivre. Il reconnaît que, malgré tout, le bonheur humain n'est jamais complètement à l'abri. Il faut, dit-il, un minimum de biens extérieurs : un peu de santé, quelques amis, de quoi vivre, et surtout ne pas être accablé par les plus grands malheurs. La vertu, à elle seule, ne suffit pas tout à fait à être heureux si la vie s'acharne. Bref, pour Aristote, nous restons des êtres vulnérables, dépendants du monde, jamais totalement maîtres de notre sort. C'est une position de sagesse, de mesure. Mais juste après lui, dans un monde devenu plus dur, plus incertain, d'autres philosophes vont trouver cette position trop fragile. Ils vont vouloir une liberté plus radicale, plus imprenable, une liberté que même le malheur ne pourrait pas entamer.
Car le monde, justement, est en train de changer. Les belles cités libres dont nous parlions sont en train de perdre leur indépendance, avalées par d'immenses empires. Les Grecs se sentent de plus en plus petits face à des forces qui les dépassent. Et dans ce monde d'incertitude, deux grandes écoles vont proposer chacune sa recette pour rester libre quand tout vacille. La première va d'abord livrer bataille contre la plus froide des menaces, celle dont nous avait parlé Démocrite : la nécessité des atomes. Comment sauver la liberté si tout est fait d'atomes qui tombent ? La réponse, étonnante, viendra d'Épicure. C'est notre prochain rendez-vous.
Épicure et le clinamen : l'atome qui dévie
Épicure ; Démocrite ; Lucrèce
Épicure reprend la physique atomiste de Démocrite mais refuse son fatalisme implacable : si les atomes tombaient tous en lignes droites, rien n'existerait et la liberté s'évanouirait. Il invente le clinamen, cette minuscule déviation aléatoire d'un atome qui change tout — elle crée les mondes et introduit un grain d'imprévu au cœur même de la matière. Lucrèce, poète romain trois siècles plus tard, voit dans ce décalage infime le fondement de notre liberté : ce battement de cheval qui s'élance par sa propre impulsion. Mais le piège demeure vertigineux : comment échapper à la nécessité aveugle si la liberté repose sur le pur hasard aléatoire ?
Souvenez-vous de Démocrite, et de sa terrible idée : tout est fait d'atomes qui tombent dans le vide, poussés par la seule nécessité ; et donc nos décisions, qui ne sont que des mouvements d'atomes dans notre cerveau, seraient elles aussi entièrement déterminées, et notre liberté une illusion. C'était la menace matérialiste contre la liberté. Eh bien il y a eu, dans l'Antiquité, un penseur qui a repris toute la physique de Démocrite, les atomes, le vide, et qui a voulu, malgré tout, sauver notre liberté. Ce penseur, c'est Épicure. Et la solution qu'il a inventée est l'une des plus audacieuses, et des plus discutées, de toute l'histoire de la philosophie.
Épicure vit à une époque inquiète, où les Grecs ont perdu leurs cités libres. Il fonde une petite communauté, dans un jardin, à l'écart de la ville, où l'on cherche ensemble la sérénité, l'absence de trouble, ce qu'il appelle l'ataraxie. Et pour être serein, dit Épicure, il faut se libérer de deux grandes peurs : la peur des dieux, et la peur de la mort. C'est pour ça qu'il aime la physique des atomes : si tout n'est qu'atomes et vide, alors les dieux ne s'occupent pas de nous, et la mort n'est rien, juste une dispersion d'atomes, qu'il ne faut pas craindre. Très bien. Mais il y a un piège dans cette physique, et Épicure le voit parfaitement.
Le piège, c'est le destin. Car si tout est atomes poussés par d'autres atomes, selon une nécessité absolue, alors tout est joué d'avance, et nous ne décidons rien. Et Épicure dit une chose remarquable : il vaudrait mieux, dit-il, croire encore aux vieux mythes sur les dieux, plutôt que d'être esclave du destin des physiciens. Pourquoi ? Parce qu'aux dieux, au moins, on peut adresser des prières, on garde un espoir. Mais le destin mécanique des atomes, lui, est implacable, sourd, sans recours. Échapper aux dieux pour tomber dans le destin, ce serait échanger une prison contre une autre, pire encore. Donc, conclut Épicure, il faut absolument trouver le moyen de casser cette nécessité. Il faut une fissure dans la grande mécanique.
Et voici sa trouvaille, géniale ou désespérée, c'est selon. Les atomes, dit Épicure, tombent dans le vide, tous, en lignes parallèles. Mais, de temps en temps, sans qu'on puisse prévoir ni quand ni où, un atome dévie. Très légèrement. Un infime écart, un petit coup de côté. Ce minuscule mouvement de déviation, les Romains l'appelleront le clinamen, ce qui veut dire l'inclinaison, l'écart. Et ce tout petit écart change tout. Car sans lui, les atomes tomberaient éternellement en lignes droites parallèles, sans jamais se rencontrer, et rien n'existerait : pas de monde, pas de choses, pas de nous. C'est le clinamen, cet écart imprévisible, qui fait que les atomes se heurtent, s'accrochent, et forment des mondes. Et c'est lui, surtout, qui introduit un grain d'imprévu, un grain de liberté, au cœur même de la matière. Là où Démocrite voyait une chaîne sans faille, Épicure glisse un minuscule jeu, un minuscule décalage, qui empêche que tout soit écrit d'avance.
Un poète romain magnifique, Lucrèce, reprendra cette idée trois siècles plus tard, dans un grand poème. Et il dira que le clinamen, cet écart des atomes, c'est ce qui brise les décrets du destin, et ce qui explique cette liberté que nous sentons en nous. Il prend une image splendide : pensez à un cheval de course, à la barrière de départ. La barrière s'ouvre. Et pourtant, il y a toujours un infime instant, un battement, avant que le cheval ne s'élance : ce minuscule délai où c'est lui, par sa propre impulsion, qui se jette en avant. Cet élan qui part de l'intérieur, qui n'est pas seulement la poussée mécanique du dehors, voilà, pour Lucrèce, la trace en nous du clinamen. La preuve que quelque chose, en nous, peut commencer, dévier, vouloir.
Alors, est-ce que ça marche ? Est-ce qu'Épicure a vraiment sauvé la liberté ? Soyons honnêtes, car c'est une objection qu'on lui a faite tout de suite, et qui est très profonde. On lui a dit : mais attends, un atome qui dévie au hasard, ce n'est pas la liberté, ça ! Si ma décision vient d'un petit écart aléatoire dans mes atomes, alors elle n'est pas déterminée, d'accord, mais elle n'est pas non plus vraiment mienne : elle est juste due au hasard. Et entre être l'esclave d'une nécessité aveugle, et être le jouet d'un hasard aveugle, où est la liberté dans tout ça ? Vous sentez le problème ? C'est un piège redoutable, et il va hanter toute notre histoire. Le voici en deux phrases : si mon acte est entièrement déterminé par ce qui précède, il n'est pas libre. Mais s'il est dû au pur hasard, il n'est pas vraiment le mien non plus. La liberté semble glisser entre les deux, entre la nécessité et le hasard, sans trouver sa place ni dans l'un ni dans l'autre.
Ce dilemme, gardez-le bien en tête, car nous le retrouverons sans cesse, jusqu'aux débats d'aujourd'hui. Aujourd'hui, par exemple, certains veulent fonder notre libre arbitre sur le hasard quantique, sur l'imprévisibilité des particules. Et on leur fait exactement la même objection qu'à Épicure : le hasard des particules ne vous rend pas plus libre, il vous rend juste imprévisible. Ce n'est pas la même chose. Épicure n'a peut-être pas résolu le problème. Mais il a eu un mérite immense, le premier : celui de voir clairement que, pour sauver la liberté, il fallait absolument trouver de quoi briser la pure nécessité. Il a senti, avant tout le monde, qu'une liberté ne peut pas tenir dans un monde entièrement verrouillé. Et il a affirmé avec force qu'il y a bien, en nous, quelque chose qui dépend de nous.
Mais juste en face d'Épicure, à la même époque, une autre grande école va prendre exactement le chemin inverse. Là où Épicure casse la chaîne du destin pour y loger la liberté, ces penseurs-là vont accepter le destin tout entier, en bloc, sans rien casser du tout. Ils vont dire : oui, tout est déterminé, absolument tout. Et pourtant, je peux être libre. Comment est-ce possible ? Comment être libre dans un monde où rien n'échappe au destin ? C'est le tour de force des Stoïciens, et c'est ce que nous verrons dans le prochain épisode.
Les Stoïciens : ce qui dépend de nous
Épictète, Chrysippe
Les Stoïciens acceptent le destin entièrement — tout est enchaîné, rationnel, déterminé — et trouvent pourtant en lui la plus grande liberté. Épictète, ancien esclave, enseigne une distinction décisive : il y a ce qui dépend de nous (nos jugements, nos réactions intimes) et ce qui ne dépend pas de nous (le corps, la richesse, le regard des autres). Maître de son for intérieur, le sage devient invincible, plus libre que l'empereur. Chrysippe résout le paradoxe avec l'image du cylindre : les événements nous arrivent du dehors, mais c'est notre nature qui décide comment nous y réagissons — nous sommes libres en tant que causes de nos actes, maillons réels de la chaîne. Et cette raison commune aux êtres nous fait citoyens d'une seule famille humaine, égaux par-delà les frontières.
Nous venons de voir Épicure casser la chaîne du destin, avec son petit écart d'atomes, pour y loger la liberté. Les Stoïciens, eux, vont faire exactement l'inverse, et c'est ce qui rend leur solution si fascinante. Ils acceptent le destin tout entier. Pour eux, absolument tout ce qui arrive est déterminé, enchaîné, voulu par l'ordre rationnel du monde. Rien, mais alors rien, n'échappe à cette grande chaîne de causes. Et pourtant, ce sont peut-être les plus grands philosophes de la liberté de toute l'Antiquité. Comment est-ce possible ? Comment être libre dans un monde où tout est écrit ? C'est leur tour de force, et il a deux temps.
Commençons par le plus célèbre des stoïciens, un homme dont la vie, à elle seule, est une leçon. Il s'appelle Épictète. Et ce n'est pas un roi, ni un riche : c'est un ancien esclave. Il a vécu enchaîné, il est resté infirme d'une jambe, dit-on, à cause d'un maître brutal. Et c'est cet homme-là, qui a connu la servitude dans sa chair, qui va nous donner la plus belle leçon de liberté intérieure qui soit.
Tout commence, chez Épictète, par une distinction. Une seule, mais qui change la vie. Il dit : dans l'existence, il y a deux sortes de choses. Il y a ce qui dépend de nous, et il y a ce qui ne dépend pas de nous. Et tout l'art de vivre, toute la liberté, consiste à ne jamais confondre les deux. Qu'est-ce qui dépend de nous ? Très peu de choses, en vérité, mais l'essentiel : nos jugements, nos opinions, nos désirs, nos refus, la manière dont nous réagissons à ce qui arrive. Bref, tout ce qui se passe à l'intérieur, dans notre âme. Et qu'est-ce qui ne dépend pas de nous ? Presque tout le reste : notre corps, notre santé, notre richesse, notre réputation, le regard des autres, et tout ce qui nous arrive de l'extérieur. Tout ça, je ne le contrôle pas vraiment. La maladie peut me prendre, la fortune peut me ruiner, les autres peuvent me calomnier.
Et voici la leçon d'Épictète : d'où vient tout notre malheur ? De ce que nous nous épuisons à vouloir contrôler ce qui ne dépend pas de nous, et que nous négligeons la seule chose qui, elle, dépend vraiment de nous : notre attitude intérieure. Nous voulons que les événements soient comme nous le souhaitons : impossible, ils ne dépendent pas de nous, et nous voilà déçus, révoltés, malheureux. Le sage, lui, fait l'inverse. Il lâche prise sur ce qu'il ne peut pas changer, et il concentre toute son énergie sur ce qu'il peut changer : sa façon de voir, de juger, d'accueillir ce qui arrive. Et là, dit Épictète, il devient invincible. Car personne ne peut le forcer à juger contre sa volonté, personne ne peut entrer dans sa citadelle intérieure. On peut enchaîner sa jambe, oui ; mais sa faculté de juger, sa liberté de dire oui ou non au-dedans, ça, dit-il, pas même Zeus ne peut me l'enlever.
Vous voyez le retournement extraordinaire. Épictète l'esclave se déclare plus libre que l'empereur. Car l'empereur, malgré tout son pouvoir, tremble pour son trône, craint la mort, dépend de mille choses extérieures : il est l'esclave de ses peurs. Tandis que l'esclave qui a compris ce qui dépend de lui, et qui a mis sa liberté à l'abri, dans son âme, celui-là, rien ne peut l'atteindre. La liberté n'est plus une affaire de chaînes ou de pouvoir. Elle est tout entière à l'intérieur. C'est la fameuse citadelle intérieure, ce dernier royaume où, même dépouillé de tout, je reste maître. Souvenez-vous : nous avions vu cette idée poindre déjà chez Démocrite. Les Stoïciens en font le centre de toute leur sagesse.
Mais il reste un problème, et un gros. Si tout est déterminé par le destin, comme le pensent les Stoïciens, alors comment puis-je être responsable de quoi que ce soit ? Si mes actes sont écrits d'avance, pourquoi me louer quand je fais bien, pourquoi me blâmer quand je fais mal ? C'est ici qu'intervient le deuxième temps, et le plus grand penseur du stoïcisme, un homme d'une intelligence redoutable : Chrysippe. Et il répond à cette question par une petite image qui est restée célèbre, l'image du cylindre.
Écoutez-la, elle est limpide. Prenez un cylindre, un rouleau, posé en haut d'une pente. Et prenez aussi une toupie, ou un cône. Pour que l'un ou l'autre se mette à bouger, il faut une poussée, une impulsion venue du dehors : quelqu'un doit les pousser. Jusque-là, ils dépendent de l'extérieur. Mais une fois poussés, regardez ce qui se passe. Le cylindre, lui, roule. La toupie, elle, tourne sur elle-même. Pourquoi cette différence ? Pas à cause de la poussée, qui était la même. À cause de leur forme à eux, de leur nature propre. Le cylindre roule parce qu'il est un cylindre. C'est sa nature qui décide de la manière dont il bouge.
Eh bien nous, dit Chrysippe, c'est pareil. Les impressions, les événements, les tentations, tout ça nous arrive du dehors, par le destin : ça, c'est la poussée, et nous ne la choisissons pas. Mais la manière dont nous y réagissons, le fait de dire oui ou non, d'y consentir ou d'y résister, ça dépend de notre nature à nous, de notre caractère, de notre âme. C'est notre cylindre intérieur qui roule à sa façon. Et donc, voici la solution magnifique de Chrysippe : oui, tout est déterminé ; et oui, en même temps, nos actes sont vraiment les nôtres, parce qu'ils passent par nous, par notre nature, par notre assentiment. Je ne suis pas libre parce que j'échapperais à la chaîne des causes. Je suis libre parce que je suis moi-même l'une de ces causes, un maillon réel de la chaîne, et que rien ne se fait sans passer par moi.
C'est une idée d'une profondeur immense, et elle aura une postérité énorme. On l'appelle aujourd'hui le compatibilisme : l'idée que la liberté et le déterminisme ne sont pas forcément ennemis, qu'on peut être déterminé et libre en même temps, à condition de comprendre la liberté non pas comme une absence de causes, mais comme le fait d'agir selon sa propre nature, selon sa propre raison. Nous retrouverons cette idée, beaucoup plus tard, chez Spinoza, puis chez Hegel. Et vous voyez comme les deux grandes stratégies sont maintenant en place, nées presque en même temps : Épicure qui brise la nécessité pour y mettre la liberté, et les Stoïciens qui épousent la nécessité et logent la liberté dedans. Ces deux chemins n'ont jamais cessé de s'opposer, jusqu'à nos débats d'aujourd'hui.
Et les Stoïciens ajoutent une dernière touche, magnifique. Puisque tout est gouverné par une même raison du monde, alors tous les êtres humains sont citoyens d'une seule et même cité, la cité du monde entier. Esclave ou empereur, Grec ou — selon le mot un peu méprisant que les Grecs réservaient à quiconque ne parlait pas leur langue — barbare, nous appartenons tous à une seule et même famille humaine, sous la même loi. Et c'est d'ailleurs remarquable que cette idée d'universalité ait dû, pour se dire, emprunter encore le vocabulaire de ceux qui se croyaient le centre : on est tous égaux, dit-on, Grecs et barbares. Il faudra du temps pour que tombe même ce dernier partage. Mais l'essentiel est posé : c'est l'une des premières fois dans l'histoire qu'on affirme l'égale dignité de tous les humains, par-delà les frontières. Une idée qui fera son chemin, lentement, jusqu'à nous.
Voilà donc la grande réponse stoïcienne : se déterminer soi-même, c'est se rendre maître de son for intérieur, accepter ce qu'on ne peut changer, et reconnaître dans ses propres actes la marque de sa nature. Mais tout le monde, dans l'Antiquité, n'a pas accepté ce destin stoïcien. Des penseurs se sont dressés contre lui, pour défendre une liberté plus pleine, plus ouverte. L'un d'eux, un sceptique redoutable nommé Carnéade, et un autre, plus tard, qui a écrit le tout premier grand traité sur le libre arbitre. C'est avec eux, et avec un bilan de toute cette aventure grecque, que nous refermerons notre première saison.
Carnéade, Alexandre et le grand débat de la liberté
Carnéade, Alexandre d'Aphrodise, Socrate, Platon, Aristote, Épicure, Chrysippe, Protagoras, Alexandre le Grand
Carnéade et Alexandre d'Aphrodise se sont dressés contre le destin stoïcien pour défendre une liberté véritable : celle où aurais-je pu faire autrement ? Cette question, simple en apparence, révèle la grande fracture qui va traverser deux mille ans de philosophie. D'un côté, il faut pouvoir choisir réellement entre deux chemins ouverts ; de l'autre, on peut être libre en agissant selon sa nature, même sans choix véritable. L'épisode fait le bilan magnifique de l'aventure grecque, où chaque penseur a apporté sa réponse à cette énigme : la raison contre les passions, l'habitude qui nous façonne peu à peu, le hasard glissé dans les atomes, la citadelle intérieure. Et c'est en Inde, aux confins du monde conquis par Alexandre le Grand, que d'autres sagesses, oubliées, attendaient : non pas maîtriser le soi, mais le percer à jour et peut-être s'en libérer.
Nous voici au dernier épisode de notre première saison. Et nous allons le commencer par la révolte. Car la grande machine du destin stoïcien, cette idée que tout est enchaîné, déterminé, écrit d'avance, n'a pas convaincu tout le monde. Des penseurs se sont dressés contre elle, pour défendre une liberté plus pleine, plus ouverte, et leurs arguments sont, aujourd'hui encore, au cœur du débat. Deux d'entre eux méritent qu'on s'arrête, d'autant qu'ils font partie, eux aussi, de ces vaincus de l'histoire qu'on entend peu.
Le premier s'appelle Carnéade. C'était, deux siècles avant notre ère, le chef de l'Académie, l'école héritée de Platon, devenue à cette époque une école du doute, du scepticisme. Carnéade était un débatteur redoutable, capable d'argumenter le pour un jour et le contre le lendemain, pour montrer que rien n'est jamais sûr. Et il s'est attaqué de front à la logique des Stoïciens. Les Stoïciens disaient, en gros : toute affirmation sur l'avenir est déjà vraie ou déjà fausse aujourd'hui ; donc l'avenir est déjà fixé ; donc tout est déterminé. Carnéade a répondu par une distinction très fine, et très profonde. Il a dit : attention, ce n'est pas parce qu'une chose sera vraie qu'elle est causée d'avance par une chaîne sans fin. On peut très bien admettre que l'avenir est déterminé comme vérité, sans admettre qu'il est déterminé par le destin. Autrement dit, qu'une chose arrive ne prouve pas qu'elle devait fatalement arriver. Et surtout, Carnéade a défendu une idée précieuse : certains mouvements, les nôtres, les mouvements volontaires de notre esprit, ont leur cause en eux-mêmes, dans l'âme, et non dans une chaîne infinie de causes extérieures. Il a décroché la liberté du grand engrenage. Notez, au passage, que Carnéade n'a rien écrit, lui non plus : nous ne le connaissons que par un Romain qui l'a rapporté, Cicéron. Encore un penseur que nous lisons à travers la voix d'un autre.
Le second s'appelle Alexandre d'Aphrodise. Il vit vers l'an deux cents de notre ère, et c'est le grand commentateur d'Aristote. Et il a écrit quelque chose d'historique : le tout premier traité qui nous soit parvenu entièrement consacré à cette question, un livre intitulé Du destin. C'est le premier grand plaidoyer systématique pour le libre arbitre contre le déterminisme. Et son argument est simple, presque de bon sens, mais il porte. Il dit : si tout était vraiment déterminé d'avance, alors regardez tout ce qui s'effondre. Délibérer n'aurait aucun sens, puisque tout serait déjà joué. Louer quelqu'un pour sa bonne action, le blâmer pour sa faute, n'aurait aucun sens, puisqu'il ne pouvait pas faire autrement. Le sentiment que nous avons tous, profondément, qu'au moment de choisir nous aurions pu agir autrement, ce sentiment serait une pure illusion. Mais tout cela est absurde, dit Alexandre. Donc le déterminisme total est faux. Il y a bien, en nous, un vrai pouvoir de choisir, et au moment où je choisis, les deux possibilités sont réellement ouvertes.
Et là, mes amis, écoutez bien, parce que nous touchons au nerf de toute la question, celui qui n'a jamais cessé de diviser les philosophes. Tout tient dans une petite phrase : aurais-je pu faire autrement ? D'un côté, il y a ceux qui disent : être libre, c'est cela même, c'est que j'aurais pu, vraiment, choisir l'autre option ; les deux chemins étaient ouverts devant moi. C'est la position d'Alexandre, et on l'appelle aujourd'hui le libertarisme. De l'autre côté, il y a ceux qui disent : non, peu importe que j'aie pu faire autrement ; je suis libre du moment que j'agis selon ma propre nature, selon ma raison, même si, au fond, je ne pouvais pas faire autrement. C'est la position des Stoïciens, le compatibilisme, le cylindre de Chrysippe. Ces deux camps s'affrontent depuis deux mille ans, et ils s'affrontent encore aujourd'hui, dans les colloques de philosophie comme dans les laboratoires qui étudient le cerveau. Retenez bien cette ligne de partage : aurais-je pu faire autrement ? Toute la suite de notre histoire va tourner, en grande partie, autour de cette question.
Et voilà : nous avons fait le tour de l'aventure grecque et romaine. Prenons un instant pour respirer, et regarder le chemin parcouru, parce qu'il est immense. Tout a commencé avec Protagoras, qui a coupé les amarres : en rejetant les dieux, la nature et la tradition comme autorités, il a posé que l'être humain est désormais seul, sans garant, et que, justement parce qu'il est seul, il lui revient de se faire lui-même. Et nous avons vu qu'il ouvrait d'un coup quatre directions : se faire soi-même, se gouverner avec les autres dans la cité, choisir ses valeurs, se situer face au sacré.
Mais à peine cette liberté proclamée, des voix se sont élevées pour la contester. La tragédie et le destin : nous sommes peut-être des jouets aveuglés par les dieux. Les atomes de Démocrite : nous ne sommes peut-être que de la matière en mouvement, déterminée. Tout au long de la saison, nous avons entendu ce bras de fer, cette première grande tension : sommes-nous la cause de nos actes, ou seulement leur effet ?
Et face à cette menace, chaque penseur a apporté sa réponse. Socrate et Platon ont cherché la liberté dans le gouvernement de soi par la raison : se rendre maître de soi, tenir en bride le mauvais cheval du désir, et assumer la responsabilité de ses choix, sans pouvoir l'attribuer aux dieux. Aristote, en savant, a analysé finement ce qui fait qu'un acte est vraiment le nôtre, et il nous a appris que nous nous façonnons nous-mêmes, peu à peu, par nos habitudes ; mais aussi, ne l'oublions pas, qu'on ne se suffit jamais tout seul, qu'on a besoin des autres pour être pleinement soi. Puis, dans un monde devenu plus dur, Épicure a glissé un grain de hasard dans les atomes pour casser le destin, tandis que les Stoïciens, à l'inverse, ont épousé le destin tout entier et trouvé la liberté dans la citadelle intérieure, dans ce qui dépend de nous. Et pour finir, Carnéade et Alexandre se sont battus pour le pouvoir de faire autrement.
Que nous laissent-ils, tous ensemble ? Pas une solution. Et c'est tant mieux. Ils nous laissent les grandes questions, magnifiquement posées, et les grandes stratégies pour y répondre, toutes encore vivantes aujourd'hui : la liberté contre le déterminisme, le choix libre contre la connaissance du vrai bien, briser la chaîne des causes ou s'y reconnaître, et cette question parmi toutes, aurais-je pu faire autrement ? Si vous deviez ne retenir qu'une chose de cette saison, ce serait peut-être ça : les Grecs n'ont pas répondu à l'énigme de l'autodétermination. Ils l'ont ouverte, dans toute sa profondeur, et ils nous l'ont transmise.
Et remarquez une dernière chose, qui prépare la suite. La réponse qui domine, chez les Grecs, c'est celle de la maîtrise : maîtriser ses passions, gouverner son âme par la raison, tenir sa citadelle intérieure. C'est l'une des trois grandes voies dont je vous parlais au début, et c'est devenue la voie dominante de tout l'Occident — et remarquez que le mot est juste : non pas la voie reine, qu'on couronnerait, mais la voie qui a dominé, qui a recouvert les autres au point de les faire oublier. Car souvenez-vous : ce n'est pas la seule. Aristote lui-même nous a soufflé qu'on ne se fait jamais tout seul. Et au moment exact où Socrate discutait sur la place d'Athènes, à des milliers de kilomètres de là, sur d'autres continents, sans avoir jamais entendu parler de la Grèce, d'autres êtres humains forgeaient des réponses entièrement différentes. En Inde, on n'allait pas chercher à maîtriser le soi, ni même à l'affirmer, mais à le percer à jour, à le traverser, peut-être à s'en libérer comme d'une illusion.
Et le plus extraordinaire, c'est que ces deux mondes ont failli se rencontrer. Car un jour, les soldats d'un conquérant grec, Alexandre le Grand, sont arrivés aux confins du monde connu, en Inde. Et là, au bord d'un fleuve, ils ont croisé des sages nus, assis, immobiles, qui se moquaient bien de leurs conquêtes. Les Grecs les ont appelés les gymnosophistes, les philosophes nus. Ce sera notre point de départ pour la deuxième saison. Nous quittons la Grèce, et nous partons pour l'Inde.