Les modernes occidentaux

Le sommet de l'autonomie — et ses exclus

XVIe — XVIIIe siècles

XVIe siècle
Château de Montaigne, Périgord

Montaigne : se peindre soi-même

Michel de Montaigne, Les Essais

Au cœur de la Renaissance, Montaigne se retire dans sa tour du Périgord pour inventer un geste inédit : s'écrire soi-même, se peindre au fil de ses contradictions et de ses mutations. En découvrant que le moi n'est pas stable mais multiple, ondoyant comme un fleuve, il pose la question qui devient son emblème : « que sais-je ? » — non pas l'aveu du doute désespéré, mais l'arme de la liberté intérieure face aux certitudes dogmatiques qui déchirent la France. Cette exploration de soi par l'écriture le conduit à voir en l'autre un reflet de sa propre condition, jusqu'à retourner le regard européen sur le monde : face à ceux qu'on appelle barbares, il demande qui vraiment porte la barbarie.

Imaginez une tour ronde en Périgord, au milieu du seizième siècle. Au dernier étage, une bibliothèque, des bouquins partout, et un homme qui s'est retiré là pour faire quelque chose d'étrange, quelque chose qu'on n'avait jamais fait ainsi : s'écrire soi-même. Pour rappeler d'où nous venons : nous avons traversé la Grèce ancienne, les Stoïciens, les monothéismes, puis ce moment décisif où des traducteurs arabes et juifs à Tolède ont retransmis au monde latin les textes d'Aristote que l'Islam avait conservés et commentés. Averroès, le philosophe de Cordoue, avait montré que la raison et la foi pouvaient se parler sans se détruire. C'est dans ce terreau, où la pensée reprend du terrain sur le dogme, que la Renaissance éclôt. Et c'est dans cette Renaissance que naît notre figure d'aujourd'hui.

Michel Eyquem de Montaigne. Un nom qui résonne dans toute la tradition française, et au-delà. Un château en Périgord, dans le sud-ouest de la France. Une tour ronde avec une bibliothèque au dernier étage. Et un homme qui s'y retire, à partir de mille cinq cent soixante-dix environ, pour faire quelque chose d'absolument étrange, quelque chose qu'on n'avait jamais fait ainsi : s'écrire soi-même. Non pas raconter une vie de héros, ni confesser ses péchés devant Dieu, ni démontrer une thèse philosophique. Juste se regarder, se décrire, se suivre dans ses humeurs, ses contradictions, ses peurs, ses goûts. Et en faire un livre. Un livre qu'il appellera simplement les Essais.

Pourquoi est-ce que ça nous intéresse dans une histoire de l'autodétermination ? Parce que ce geste d'écriture est lui-même un geste d'exploration. Pour Montaigne, se connaître, ce n'est pas appliquer un plan préétabli sur soi. Ce n'est pas dompter ses passions comme le cocher de Platon. Ce n'est pas non plus s'effacer devant Dieu. C'est une enquête, une exploration sans carte fixe, où l'on avance en regardant ce qu'on découvre. Et cette enquête, il ne peut la mener qu'en écrivant, parce que c'est l'écriture qui oblige à s'arrêter, à formuler, à se voir de l'extérieur. Se peindre soi-même, c'est sa formule. Il dit clairement : c'est moi que je peins, et mon sujet c'est moi. Ce qui peut paraître vaniteux, ou au moins très bizarre pour l'époque, est en fait quelque chose de profondément original. Il n'y avait pas de modèle pour ça.

Et ce qu'il découvre en se peignant, c'est vertigineux. Il découvre que le moi n'est pas une chose stable. Il dit quelque part, en parlant de lui-même : chaque être humain porte la forme entière de la condition humaine. Mais il dit aussi : nous sommes tous formés de lopins, et d'une contexture si informe et diverse que chaque pièce, chaque moment fait son jeu. En d'autres termes, je suis multiple, je change, je me contredis. Ce que je ressens ce matin peut être défait ce soir. Ce que je croyais fermement hier me semble douteux demain. Et ce n'est pas une faiblesse, c'est le réel de ce que nous sommes. Le moi n'est pas un noyau dur que l'on découvre une bonne fois pour toutes. C'est un fleuve, et l'on ne s'y baigne jamais deux fois de la même façon. Montaigne aime Héraclite, le philosophe grec qui disait que tout coule, que le feu est l'image du monde. Il s'en souvient.

Cette instabilité, cette diversité du moi, Montaigne en fait non pas un problème à résoudre, mais le terrain même de toute honnêteté. Prétendre être une et une seule chose, cohérent de part en part, inébranlable, c'est mentir. Les grandes philosophies qui prétendent tout ordonner, tout maîtriser, tout ramener à un principe, lui inspirent la méfiance. Et c'est là qu'arrive le geste intellectuel qui le rend le plus célèbre. La devise qu'il fait graver sur une médaille, et qu'il adopte comme son emblème : que sais-je ? Trois mots, une question. Pas une affirmation, pas un système. Une question. Et ce n'est pas la question du désespoir ou de la paresse. C'est ce que les philosophes appellent le scepticisme, du grec ancien skepsis, qui veut dire examen, investigation, regard qui inspecte. Le sceptique n'est pas celui qui dit que rien n'est vrai. C'est celui qui dit : avant d'affirmer, examinons ; avant de décréter, regardons ce que nous savons vraiment.

Dans le monde où vit Montaigne, cette posture est une forme de courage. Les guerres de religion déchirent la France. Catholiques et protestants s'entre-tuent au nom de certitudes absolues. Des milliers de personnes meurent parce que chaque camp est sûr de détenir la vérité. Et Montaigne, lui, dit : que sais-je ? Ce n'est pas de la lâcheté, c'est la décision de refuser la certitude dogmatique, cette certitude qui tue. En suspendant son jugement, en remettant en question ce qu'on lui a appris, ce qu'on lui a inculqué, il se donne à lui-même une forme de liberté intérieure qui ne ressemble pas à celle de Platon. Il ne cherche pas à maîtriser ses désirs. Il cherche à ne pas être maîtrisé par les dogmes, par les coutumes, par les vérités toutes faites qu'on absorbe sans les avoir choisies.

Il y a là quelque chose qui rappelle les Stoïciens, d'une certaine façon. Les Stoïciens aussi voulaient se libérer des jugements précipités, des opinions qui perturbent la paix intérieure. Mais là où les Stoïciens avaient un système, une doctrine, un ordre cosmique auquel se conformer, Montaigne refuse le système. Son scepticisme est plus radical, plus inconfortable. Il ne remplace pas un dogme par un autre. Il reste dans la question. Et c'est dans cet espace du questionnement qu'il cultive ce qu'on pourrait appeler une liberté de jugement, ce que nous appellerions aujourd'hui l'esprit critique.

Ce qui est remarquable, c'est que cette exploration de soi par l'écriture n'est pas repliée sur elle-même. En se peignant, Montaigne découvre l'autre. Parce que si je porte en moi, comme il le dit, la forme entière de la condition humaine, alors en me regardant honnêtement, je regarde quelque chose de commun à tous. Et inversement : en regardant les autres, même les plus différents, je me vois en creux. C'est dans ce sens qu'il faut comprendre ses pages sur les peuples que les Européens appelaient alors les sauvages, ces populations d'Amérique que les conquistadors venaient de rencontrer et de subjuguer. Montaigne a rencontré des Amérindiens à Rouen en mille cinq cent soixante-deux. Et il a eu l'honnêteté, rare à l'époque, de regarder ses propres concitoyens à travers leurs yeux. Il dit : nous les appelons barbares parce qu'ils ne sont pas nous. Mais eux, que nous appelons barbares, ils nous regardent et ils se demandent comment un peuple qui se dit civilisé peut tolérer que ses pauvres meurent de faim à la porte des riches. Et Montaigne conclut : il y a plus de barbarie à manger un être humain vivant qu'à le manger mort.

Ce geste mérite qu'on s'y arrête. À une époque où l'Europe se croit le centre du monde, où la colonisation se justifie précisément au nom d'une supériorité évidente de la civilisation européenne, Montaigne fait le geste inverse. Il relativise. Il provincialise son propre monde, pour employer le mot d'un historien contemporain, Dipesh Chakrabarty, qui dirait bien plus tard qu'il faut provincialiser l'Europe, c'est-à-dire la remettre à sa place, la voir comme un lieu parmi d'autres, une histoire parmi d'autres, et non comme la mesure universelle. Montaigne fait ça, presque seul, au seizième siècle. Il ne le fait pas systématiquement, il a ses angles morts, et il n'échappe pas entièrement aux préjugés de son temps, personne n'y échappe entièrement. Mais ce regard qui se retourne sur lui-même, ce refus de sacrer sa propre coutume comme nature, c'est déjà une forme de décentrement.

Il faut aussi nommer ce que Montaigne ne fait pas, ou plutôt ce qu'il ne peut pas voir encore, parce que le geste honnête oblige à le dire. Sa liberté d'exploration, sa retraite dans sa tour, ses années à lire et à écrire pour soi, tout cela repose sur des conditions matérielles précises : il est un homme noble, riche, propriétaire. Il peut se retirer. Les femmes de son époque, même de sa condition, ne le pouvaient pas. Il en parle peu, très peu, et quand il en parle c'est souvent avec les préjugés de son siècle. Ce moi ondoyant et divers dont il fait l'éloge, il le revendique pour lui. Il ne l'ouvre pas à celles qui l'entourent. Ce n'est pas une critique qui l'efface, c'est un rappel de la limite. L'exploration de soi, telle qu'il la pratique, est une pratique genrée, une pratique de classe. Et les voix qui viendront contester ce monopole — comme Marie de Gournay, sa fille adoptive intellectuelle, qui se battra pour faire publier les Essais après la mort de Montaigne et qui écrira ses propres textes sur l'égalité des femmes et des hommes — nous diront que la liberté de se penser soi-même n'est pas donnée à tous de la même façon. La forme que prend cette liberté dépend toujours d'où on se trouve dans le monde.

Ce que Montaigne inaugure, et qui va nourrir toute la modernité, c'est quelque chose qu'on pourrait appeler la culture de soi comme chemin. Pas la maîtrise de soi au sens de Platon, pas la victoire de la raison sur les désirs. Quelque chose de plus doux, de plus incertain, de plus vivant : une attention à ce que l'on est, une honnêteté avec ses propres élans, un refus de se raconter des histoires. La liberté n'est pas ici une conquête, c'est une exploration. On ne détermine pas son moi une fois pour toutes, on l'accompagne, on le suit, on l'écrit pour mieux le voir. Et en l'écrivant, on revient toujours sur la même question : que sais-je vraiment ? Que sais-je de ce que je crois, de ce qui me fait agir, de ce qui me fait souffrir, de ce qui me plaît ?

Cette question, que Montaigne s'est posée dans sa tour au milieu du seizième siècle, va rebondir dans toute la pensée européenne qui suit. Elle nourrit Descartes, qui va pousser le doute encore plus loin et poser le cogito, autrement dit le je pense donc je suis, comme fondement de toute certitude. Elle nourrit les Lumières. Et quelques décennies avant Montaigne, un autre penseur italien, moins connu que lui mais dont l'influence sera immense, avait posé la question autrement : non pas que sais-je, mais que puis-je être ? Non pas le moi ondoyant, mais le moi qui se fabrique. C'est la question de Pic de la Mirandole, ce philosophe qui a voulu faire de la dignité de l'être humain non pas un fait donné, mais une tâche, quelque chose à accomplir, une liberté qui n'est pas simplement retrouvée en soi mais construite par ses propres choix. C'est vers ce seuil que nous nous dirigeons maintenant.

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XVe siècle
Florence

Pic de la Mirandole : la dignité de l'être qui se fait

Giovanni Pico della Mirandola, Discours sur la dignité de l'être humain

À Florence en 1486, un jeune génie de vingt-trois ans pose une phrase révolutionnaire : vous n'êtes pas ce que vous êtes, vous êtes ce que vous vous faites. Pic de la Mirandole imagine Dieu face à un problème lors de la création — tous les modèles de créatures sont pris — et laisse donc l'être humain absolument libre de se façonner lui-même, devenant ange ou bête selon ses choix. Cette liberté n'est pas une faiblesse mais la marque de sa plus haute dignité : seul parmi les créatures, l'humain n'a pas d'essence fixée, il est un processus perpétuel, un chantier permanent. Pic déplace ainsi la dignité du domaine du statut reçu vers celui du pouvoir d'autodétermination, une intuition libératrice qui installe l'idée d'autodétermination au cœur de la pensée européenne moderne.

Florence, mille quatre cent quatre-vingt-six. Un jeune homme de vingt-trois ans vient de poser sur le papier une phrase que personne n'avait formulée avec cette netteté dans toute l'histoire de la philosophie occidentale : vous n'êtes pas ce que vous êtes, vous êtes ce que vous vous faites. Ce jeune homme s'appelait Giovanni Pico della Mirandola. Son texte, qu'on a fini par appeler le Discours sur la dignité de l'être humain, est souvent présenté comme le manifeste de la Renaissance italienne. Mais avant d'entrer dans ce texte, rappelons brièvement d'où nous venons. Dans l'épisode précédent, nous avons suivi Montaigne dans son cabinet de librairie, à se regarder vivre, à se dédire, à se reprendre, explorant le moi comme on explore un pays sans carte. Nous avons vu que le soi n'est pas un donné fixe, mais une traversée, un exercice constant, une matière mouvante. C'est à partir de ce mouvement que nous remontons aujourd'hui un peu plus tôt dans le temps, vers un texte bref, célèbre, souvent cité mais rarement lu jusqu'au bout.

Prenons le temps de laisser cette formulation résonner, parce qu'elle est au cœur de tout. Pic de la Mirandole, comme on dit, imagine Dieu au moment de la création. Dieu vient de créer le monde entier. Les anges, les démons, les animaux, les plantes, les minéraux : chacun a reçu une forme, une essence, une place assignée. Le chat est fait pour être chat, l'aigle pour être aigle, l'ange pour être ange. Leur nature leur est donnée une fois pour toutes. Mais voilà que Dieu, au moment de créer l'être humain, se retrouve dans une situation curieuse : il n'y a plus de modèle disponible, plus de moule à remplir. Tous les archétypes sont pris. Alors que faire ? Et Pic imagine que Dieu s'adresse à l'être humain nouvellement créé avec ces mots extraordinaires, que nous pouvons paraphraser ainsi : je n'ai pu te donner ni place fixe, ni forme propre, ni emploi particulier. C'est pourquoi tu peux, selon ton désir et ton jugement, posséder la place, la forme et les emplois que tu souhaiteras. La nature des autres créatures est enfermée dans les lois que je leur ai prescrites. Mais toi, aucune borne ne te restreint, et c'est ta propre liberté qui fixera tes limites.

C'est un texte du quinzième siècle, et pourtant on a l'impression d'entendre quelque chose de profondément contemporain. L'être humain comme projet, comme possibilité ouverte, comme être qui se façonne lui-même. Pic ajoute même une image saisissante. Vous pouvez vous abaisser aux formes inférieures, vous pouvez vous régénérer jusqu'aux formes supérieures, divines. Vous pouvez vous faire bête, si vous choisissez de n'écouter que vos appétits les plus lourds. Vous pouvez vous faire ange, si vous choisissez la contemplation, la raison, la beauté. C'est vous qui décidez, et c'est précisément en cela que vous êtes dignes, que vous portez cette dignité particulière que rien d'autre dans la création ne possède.

Arrêtons-nous sur ce mot de dignité, parce qu'il fait un travail philosophique énorme dans ce texte. Pour la tradition médiévale chrétienne qui précède Pic, la dignité de l'être humain tient essentiellement à ceci : nous sommes créés à l'image de Dieu. C'est une dignité reçue, conférée d'en haut, préexistante à tout choix. Pic ne nie pas le cadre chrétien, loin de là, mais il le transforme de l'intérieur. La dignité, chez lui, n'est pas un état, c'est une capacité. Elle ne tient pas à ce que nous sommes, mais à ce que nous pouvons devenir. Elle est moins un don qu'un pouvoir, moins une couronne qu'un chantier. Et ce déplacement est décisif pour notre série, parce qu'il installe au cœur de la pensée européenne de la Renaissance l'idée que se déterminer soi-même, c'est réaliser la plus haute vocation de l'être humain.

Vous reconnaissez peut-être un écho que nous avons traversé beaucoup plus tôt dans la série. Protagoras disait que l'être humain est la mesure de toutes choses. Il n'y a pas de Bien ou de Mal absolu, il y a ce que chaque personne, chaque cité, mesure et juge. Cette confiance radicale dans la capacité humaine à se donner ses propres étalons, à s'évaluer elle-même, c'est quelque chose que Pic partage pleinement, et même qu'il pousse plus loin. Protagoras parlait de la mesure des choses extérieures. Pic parle de la mesure de soi-même. L'être humain ne mesure pas seulement le monde, il se mesure lui-même, il se définit lui-même, il se choisit lui-même. Il y a aussi l'écho de Prométhée, ce titan qui avait volé le feu pour le donner aux humains, leur permettant de ne plus dépendre des dieux pour chauffer et forger. Chez Pic, le feu que l'être humain s'est approprié, c'est le feu de la forme elle-même : il peut se forger comme il l'entend, sans avoir besoin que Dieu lui trace la silhouette.

Mais allons un peu plus loin, parce que Pic est aussi un penseur de son temps, et son texte est ancré dans un contexte particulier qui mérite d'être regardé avec quelque chose d'autre que de l'admiration pure. Ce texte a été écrit pour servir d'introduction à neuf cents thèses, neuf cents propositions philosophiques et théologiques que Pic voulait défendre publiquement à Rome devant tous les savants de l'Europe. Neuf cents thèses en latin, en grec, en hébreu et en arabe, puisant dans Aristote, dans Platon, dans les penseurs juifs de la Kabbale, dans les théologiens arabes. Pic était un génie précoce, un érudit boulimique, et il voulait faire la synthèse de tout ce que la pensée humaine avait produit. Ce projet est beau. Mais remarquons quelque chose. Dans cette synthèse de tout ce que l'humanité a pensé, qui est convoqué ? Des Grecs, des Latins, des penseurs hébreux, des auteurs arabes médiévaux. Toujours la Méditerranée, toujours le monde des lettres masculines et savantes. Pic ne dit pas explicitement que ce sujet libre et auto-créateur est un homme d'une certaine classe et d'une certaine culture. Mais l'être humain universel et sans nature qu'il célèbre ressemble étrangement à ceux que Pic fréquentait, c'est-à-dire des hommes instruits, latins, chrétiens. Les femmes de Florence n'étaient pas invitées au débat. Les paysans toscans non plus. Et l'Afrique subsaharienne, les peuples des Amériques que les Européens allaient bientôt coloniser en invoquant parfois leur infériorité naturelle, n'entraient pas dans la salle.

Ce n'est pas une raison de rejeter Pic. C'est une raison de le lire avec les yeux ouverts, en tenant simultanément deux choses. D'un côté, une intuition philosophique puissante et libératrice : l'être humain n'est pas enfermé dans une essence, il peut se faire, il porte en lui la capacité de se transformer. De l'autre côté, une limite historique qui va peser lourd dans les siècles suivants : ce sujet libre et indéterminé sera pendant longtemps un privilège, non pas un universel. La liberté de se faire que célèbre Pic n'était pas distribuée également. Il y avait ceux qui pouvaient se faire et ceux qui étaient faits par d'autres.

Revenons au texte lui-même, parce qu'il a aussi une profondeur spirituelle qu'on réduit souvent trop vite. Quand Pic dit que l'être humain peut se faire ange, il ne parle pas d'un simple exercice intellectuel. Il parle d'une transformation réelle, d'une ascèse, d'un travail intérieur. On retrouve ici quelque chose qui résonne avec les Stoïciens que nous avons croisés : se gouverner, s'exercer, cultiver le soi. Mais le geste est différent. Chez les Stoïciens, il s'agissait de se conformer à la nature rationnelle qui nous définissait déjà. Ici, chez Pic, il n'y a pas de nature préalable à laquelle se conformer. Il y a un espace ouvert que l'on remplit soi-même. La liberté n'est pas l'obéissance à sa propre loi intérieure, comme ce sera chez Kant deux siècles et demi plus tard. La liberté est ici quelque chose de plus vertigineux : l'absence de loi préalable, l'ouverture pure. On se fait, on se choisit, on se sculpte.

Et c'est là que Pic rejoint Montaigne, par un chemin inattendu. Montaigne ne lisait pas ses propres essais comme une démonstration de la liberté humaine. Il se regardait vivre avec une curiosité bienveillante et légèrement amusée. Mais au fond, ce qu'il découvrait, c'est exactement ce que Pic annonce : il n'y a pas de moi fixe, il n'y a que du mouvement, de la variation, de la composition en cours. Montaigne dit, dans ses Essais, que chaque personne porte la forme entière de la condition humaine. Pic dit que cette forme est indéterminée. Les deux hommes, par des chemins très différents, arrivent à la même conclusion pratique : vous n'êtes pas une chose finie, vous êtes un processus.

Ce que Pic apporte en propre, c'est la dignité de ce processus. Ce n'est pas une faiblesse d'être sans nature fixe. Ce n'est pas une malédiction. C'est au contraire la marque d'une excellence singulière. Toutes les créatures sont ce qu'elles sont. Nous seuls sommes ce que nous devenons. Et cette capacité de devenir, Pic l'appelle dignitas, un mot latin qui désigne la valeur, la noblesse, le rang. Mais chez lui, le rang n'est plus hérité, il est conquis. Il ne vient pas de la naissance mais du travail sur soi. Ce glissement est immense : dans une société européenne encore très largement structurée par l'aristocratie héréditaire, dire que la dignité se mérite par ce qu'on se fait soi-même, c'est déjà une petite révolution silencieuse.

Il y a une dernière chose que je voudrais souligner avant de conclure, parce qu'elle nous prépare à ce qui vient. Pic imagine cet être humain indéterminé placé au centre du monde, dit le texte, comme depuis un poste d'observation privilégié. Au centre. Ce détail a son importance. Ce n'est pas seulement une image cosmologique. C'est une déclaration d'importance : l'être humain est le centre de la création, son point nodal, le miroir où le reste du monde se reflète. Cette centralité deviendra, dans les deux siècles suivants, le fondement d'un projet philosophique et scientifique : comprendre le monde depuis le point de vue de ce sujet central, le sujet pensant, le sujet connaissant, le sujet qui peut douter de tout sauf de lui-même. Et c'est précisément cette idée, celle d'un sujet qui se retrouve lui-même au fondement de toute certitude, que nous retrouverons dans l'épisode suivant, avec un philosophe qui va pousser cette logique jusqu'à son point de rupture et de refondation : celui qui, après avoir douté de tout, va découvrir qu'il ne peut pas douter qu'il pense, et que cette pensée est la seule roche sur laquelle bâtir quelque chose de solide.

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XVIIe siècle
France, Europe en mutation

Descartes : le sujet qui se fonde lui-même

René Descartes, Élisabeth de Bohême

Descartes fait douter de tout pour découvrir l'inébranglable : je pense, donc je suis. Un geste vertigineux qui fait basculer le fondement : ce n'est plus un cosmos ordonné, mais le sujet lui-même qui devient le socle de la certitude. À cette liberté infinie de la volonté répond une énigme troublante : comment le sujet pensant, coupé du corps, peut-il vivre dans la chair ? Élisabeth de Bohême pousse Descartes dans ses retranchements, révélant l'angle mort du sujet moderne : son divorce d'avec les affects, le concret, l'incarnation.

Imaginez un homme seul dans une pièce chauffée, l'hiver de mille six cent quarante et un, qui décide de douter de tout ce qu'il a cru depuis l'enfance. C'est le geste fondateur de René Descartes, et il va changer le rapport que l'Occident entretient avec lui-même pour des siècles. Au dernier épisode, nous avons rencontré Pic de la Mirandole, ce penseur florentin du quinzième siècle qui plaçait dans la bouche même de Dieu une déclaration étonnante : l'être humain n'a pas de nature fixe, il est libre de se faire lui-même, de se modeler à volonté, sculpture vivante de sa propre vie. C'était une pensée vertigineuse, encore enveloppée dans le langage théologique de la Renaissance. Mais elle posait une question qui n'allait plus cesser de hanter la pensée occidentale : si je me crée moi-même, sur quoi est-ce que je repose ? Quel est le sol sous mes pieds ? C'est précisément à cette question que Descartes va apporter la réponse la plus célèbre, la plus puissante, et sans doute la plus problématique de toute l'histoire de la philosophie moderne.

Descartes naît en mille cinq cent quatre-vingt-seize, dans une France déchirée par les guerres de religion, dans une Europe que Galilée et Copernic sont en train de bouleverser. Le ciel qu'on croyait stable s'est mis à tourner. La Terre n'est plus au centre. Les autorités anciennes s'effondrent les unes après les autres. Et Descartes ressent ce vertige comme une question urgente : peut-on encore savoir quelque chose ? Peut-on trouver une certitude qui ne dépende ni de l'autorité de l'Église, ni de la tradition, ni des habitudes héritées, mais seulement de ma propre raison ?

Pour trouver cette certitude, il adopte une méthode radicale. Il va douter de tout ce dont on peut douter, jusqu'à trouver quelque chose dont on ne puisse absolument pas douter. Les sens nous trompent parfois : peut-être nous trompent-ils toujours. Le monde extérieur pourrait être un rêve. Peut-être même existe-t-il un mauvais génie tout-puissant qui s'amuse à nous faire croire que deux et deux font quatre alors que ce serait faux. Descartes pousse le doute aussi loin qu'il peut aller. Et au bout de ce doute radical, il trouve quelque chose qui résiste. Il doute, certes. Mais pour douter, il faut penser. Et pour penser, il faut exister. On ne peut pas douter qu'on doute. Ce moment précis, cette formule qu'il écrira en latin — cogito ergo sum, « je pense donc je suis » — est peut-être la phrase la plus commentée de toute la philosophie occidentale.

Remarquez ce qui se passe dans cette formule, parce que c'est extraordinaire pour notre sujet. Le point de départ de la certitude n'est plus Dieu, ni la tradition, ni la communauté, ni les ancêtres. C'est moi. C'est l'acte même de ma pensée. Le sujet pensant, en s'affirmant lui-même dans son doute, se constitue comme fondement. Il se fonde lui-même. Avant Descartes, on se demandait : qui suis-je dans l'ordre du cosmos, dans l'ordre de la création divine, dans l'ordre de la cité ? Avec Descartes, la question se retourne : tout part de moi. Je suis le sol sur lequel va se bâtir la connaissance. Les Grecs cherchaient à s'insérer dans un ordre plus grand qu'eux-mêmes, à trouver leur place dans le cosmos, à obéir au logos — cette raison universelle dont les Stoïciens faisaient le fil conducteur de toute chose. Descartes, lui, part de l'intérieur. La certitude n'est plus trouvée : elle est produite par le sujet lui-même.

Cela peut sembler une simple manœuvre philosophique, une petite astuce de logique. Mais ses conséquences pour l'idée d'autodétermination sont considérables. Si je suis le fondement de ma connaissance, si c'est ma raison qui valide ce qui est vrai, alors quelque chose de fondamental a changé dans le rapport à soi. Je ne suis plus un fragment dans un tout qui me dépasse et auquel je dois me conformer. Je suis un sujet. Ce mot de sujet, employé dans ce sens, est neuf. Il vient du latin subjectum — ce qui est jeté dessous, le socle. Mais le sujet cartésien n'est pas soumis : il est fondateur. Il pose le sol sur lequel le reste va pouvoir s'édifier. C'est une révolution silencieuse, et ses effets vont se faire sentir pendant des siècles.

Mais Descartes ne s'arrête pas là. Il y a dans son œuvre une autre pièce, moins célèbre, que les commentateurs citent souvent moins, et qui nous intéresse au premier chef. C'est sa théorie du libre arbitre. Et ce qu'il en dit est stupéfiant. Dans une de ses Méditations, Descartes réfléchit à la différence entre son entendement et sa volonté. L'entendement, c'est la faculté de comprendre : il est limité. Je ne comprends pas tout, il y a des choses qui me dépassent. Mais la volonté, dit Descartes, est infinie. Ma volonté n'a pas de bornes. Je peux vouloir toute chose ou son contraire. Je peux, face à n'importe quelle situation, dire oui ou dire non. Cette liberté de la volonté est si absolue que Descartes écrit — et c'est une formule qui donne le vertige — qu'il ne conçoit pas que Dieu lui-même ait une volonté plus grande que la sienne. Pas plus grande en puissance, bien sûr. Mais de même nature. L'infini de la volonté divine et l'infini de la volonté humaine se ressemblent, en tant qu'infinités.

Vous mesurez le chemin parcouru depuis Platon. Pour Platon, nous l'avons vu, se gouverner soi-même c'est que la raison maîtrise le désir. C'est une victoire toujours précaire, une lutte quotidienne du cocher contre le mauvais cheval. La liberté y était conquête sur soi-même. Pour Descartes, la liberté de la volonté n'est pas une victoire sur quelque chose : elle est donnée d'emblée, elle est constitutive du sujet pensant. Je suis libre parce que je suis un sujet pensant, et être un sujet pensant c'est avoir une volonté que rien d'extérieur ne peut limiter. On glisse du registre de la maîtrise laborieuse, qui était le régime grec, vers quelque chose de plus fondamental : une liberté qui est la structure même du sujet. C'est un déplacement énorme. Kant, que nous retrouverons plus loin dans cette saison, va en hériter et le porter à son sommet.

Il y a pourtant une tension dans le système de Descartes, une fissure que les Méditations laissent ouverte. D'un côté, ce sujet pensant et libre, qui se fonde lui-même. De l'autre, le corps. Descartes établit une coupure nette entre l'âme, la chose pensante, et le corps, la chose étendue dans l'espace. L'âme pense, le corps s'étend et occupe l'espace. Mais comment ces deux substances si différentes communiquent-elles ? Comment ma décision libre, qui appartient à l'ordre de la pensée, peut-elle mettre mon bras en mouvement, qui appartient à l'ordre de la matière ? Descartes propose une réponse : la glande pinéale, une petite structure au centre du cerveau où il situe l'interaction entre âme et corps. Cette réponse, de l'aveu même de beaucoup de ses contemporains, n'était guère convaincante.

Et ici se produit quelque chose de remarquable pour notre histoire. Ce n'est pas un philosophe de métier qui va adresser à Descartes cette objection avec le plus de clarté et de rigueur. C'est Élisabeth de Bohême, fille du roi déchu de Bohême, princesse en exil à La Haye, qui à vingt-quatre ans entame avec Descartes une correspondance philosophique d'une densité exceptionnelle. Elle lit ses Méditations, elle les admire, et elle lui écrit pour lui poser, avec une précision redoutable, la question qu'il a laissée en suspens : comment l'âme immatérielle peut-elle agir sur le corps matériel ? Si l'âme est pure pensée, sans aucune étendue, sans aucune propriété corporelle, par quel mécanisme peut-elle imprimer un mouvement à la matière ?

Descartes répond, puis répond encore, mais ses réponses ne la satisfont pas pleinement, et il le sent lui-même. Cette correspondance, vous pouvez encore la lire aujourd'hui, et elle est frappante : c'est une pensée qui interroge une autre pensée avec une égale rigueur, sans déférence inutile, sans que la différence de statut social ou de sexe joue le moindre rôle philosophique. Descartes l'appelle dans ses lettres la seule personne de sa connaissance qui comprend entièrement ses Méditations. Ce n'est pas un compliment galant : c'est un aveu philosophique.

Or cette question d'Élisabeth n'est pas un détail technique de la métaphysique cartésienne. Elle touche au cœur de ce que nous suivons depuis le début de cette série. Si le sujet libre est une âme coupée du corps, si la liberté de la volonté infinie est du côté de la pensée pure, et si le corps reste du côté de la mécanique et de la causalité naturelle, alors que faire des émotions, des affects, de tout ce que nous vivons dans notre chair ? Élisabeth soulève ce point aussi. Elle traverse des périodes de maladie et de mélancolie. Elle observe que l'état de son corps influe sur sa pensée, que la tristesse obscurcit le jugement. Elle demande à Descartes ce qu'il pense du rôle des passions dans la vie bonne. Et Descartes, stimulé par ses questions, va écrire un de ses derniers ouvrages — le Traité des passions de l'âme — en lui dédiant la réflexion.

Ce que cette correspondance révèle, au fond, c'est que le sujet cartésien, ce cogito pur et fondateur, est aussi un être incarné, vulnérable, traversé par des états affectifs qui lui résistent. L'image du sujet qui se fonde lui-même est réelle, mais elle ne couvre pas tout. Il y a une tension entre l'infini de la volonté et les limites concrètes que le corps et les circonstances imposent. Cette tension, Descartes ne la résout pas. Il la laisse ouverte. Et c'est peut-être pour cela que sa philosophie a engendré autant de débats, autant de prolongements, autant de critiques fécondes.

Retenons l'essentiel de ce que Descartes apporte à notre fil. Il radicalise la démarche que Pic avait amorcée : l'être humain ne se reçoit plus d'un cosmos ordonné de l'extérieur, il se fonde lui-même dans l'acte de penser. Le sujet moderne est né, avec ses grandeurs et ses angles morts. Sa grandeur, c'est d'affirmer une liberté et une dignité qui ne dépendent d'aucune autorité extérieure, et qui appartiennent à chacune et chacun en tant que sujet pensant. Son angle mort, c'est que ce sujet se définit d'abord comme raison pure, coupée du corps, des affects, des relations, de l'histoire concrète qui le constitue. Et cet angle mort, une contemporaine de Descartes, une femme qui correspond avec lui en égale, va commencer à le nommer depuis l'intérieur même de la conversation cartésienne, en demandant comment l'âme et le corps se tiennent ensemble quand on essaie vraiment de vivre.

cogitoliberté infini de la volontésujet fondateur
XVIIe siècle
La Haye

Elisabeth de Bohème : volonté et chair

Elisabeth de Bohème, Descartes

Une femme à La Haye ose poser une question vertigineuse au maître Descartes : si l'âme n'a pas de corps, comment peut-elle le mouvoir ? Cette question apparemment simple mine les fondations du dualisme cartésien et force le philosophe à avouer que la métaphysique ne peut pas tout résoudre. Mais Elisabeth, exilée sans chaire ni institution, ne pose pas cette question pour la science : elle la pose parce qu'elle souffre, que son corps a des états, des fièvres, une tristesse permanente, et qu'une philosophie qui ignore cette incarnation lui est inutile. À travers elle se déploie une vision radicale : l'autodétermination n'est jamais une opération du pur esprit, mais toujours une volonté incarnée, charnelle, situées dans des conditions matérielles qui la dépassent.

Imaginez une femme assise à sa table, à La Haye, en seize quarante-trois. Elle vient de lire Descartes, et elle a une question. Une seule, mais elle est tranchante comme un scalpel : si l'âme est sans étendue, sans localisation dans l'espace, comment peut-elle agir sur le corps ? Elle pose sa plume, elle écrit au philosophe. Et en quelques lignes, elle va déstabiliser l'une des grandes constructions de la philosophie moderne. Cette femme, c'est Elisabeth de Bohème. Rappelons ce que nous avons vu dans l'épisode précédent : Descartes avait tout recommencé à zéro, ne gardant que ce qui résiste au doute le plus radical, et trouvant au bout du chemin une seule certitude inébranlable. Je pense, donc je suis. Le cogito, disait-il en latin, du verbe cogitare, qui signifie penser. Ce moi qui pense est une chose dont la nature entière est de penser. Et la matière, le corps, le monde étendu, tout cela est d'une autre nature, soumis aux lois du mécanisme, comme une horloge géante dont on pourrait un jour calculer tous les rouages. Descartes est fier de cette distinction. Elle lui semble limpide, solide, définitive. L'âme d'un côté, le corps de l'autre. Deux substances que rien ne mélange.

Mais Elisabeth n'est pas convaincue. Sa question est simple, presque brutale dans sa précision : si l'âme est une substance purement immatérielle, sans étendue, sans localisation dans l'espace, comment peut-elle agir sur le corps ? Comment peut-elle le mouvoir ?

Arrêtons-nous sur cette question, parce qu'elle est plus profonde qu'elle n'y paraît. Vous levez la main. En faisant cela, vous venez d'exercer votre volonté, une décision mentale, et cette décision a produit un mouvement physique, un déplacement de matière dans l'espace. Pour Descartes, la volonté appartient à l'âme, substance immatérielle. Le mouvement de la main appartient au corps, substance étendue. Mais alors, comment ces deux substances totalement différentes par leur nature parviennent-elles à se rejoindre ? Comment quelque chose qui n'a pas de lieu peut-il toucher quelque chose qui a un lieu ? Ce serait comme si une idée frappait directement une table, comme si un souvenir faisait tomber un verre. On ne voit pas comment.

Descartes avait tenté une réponse. Il avait supposé qu'il existait un petit organe dans le cerveau, la glande pinéale, qui ferait office de lieu de jonction entre l'âme et le corps. L'âme, disait-il, agirait sur les esprits animaux, c'est-à-dire sur ces très fines particules qui circuleraient dans les nerfs et transmettraient le mouvement aux muscles. Mais Elisabeth ne se laisse pas désarmer. Elle répond, dans une lettre envoyée en mai seize quarante-trois, que cette explication ne fait que reculer le problème. Car même si l'âme agit sur la glande pinéale, il faut toujours expliquer comment une chose immatérielle peut toucher, pousser, déplacer une chose matérielle. Dire qu'elle le fait par cet intermédiaire, c'est nommer l'endroit où le miracle se produit. Ce n'est pas l'expliquer.

Descartes répond, s'explique, tente de préciser. Mais dans ses lettres suivantes, on sent quelque chose d'inhabituel : il bute. Il concède. Il cherche des formules qui ne lui ressemblent pas. Il finit par écrire que les vérités de ce genre, l'union de l'âme et du corps, ne sont vraiment accessibles que par la vie ordinaire, par l'usage quotidien, pas par la métaphysique ni par les mathématiques. Ce qui est une façon philosophiquement inconfortable de dire : je ne sais pas vraiment.

Voilà ce qu'Elisabeth a accompli. Elle a poussé Descartes jusqu'à la limite de son propre système. Elle a montré que le dualisme, cette division nette entre l'âme et le corps, créait une énigme que Descartes ne pouvait pas résoudre avec ses propres outils. Et elle l'a fait non pas en rejetant la philosophie, mais en pratiquant la philosophie avec une précision que Descartes lui-même reconnaît. Dans une lettre, il la remercie d'avoir compris ses écrits mieux que quiconque, y compris, dit-il, ceux qui s'en occupent à titre de profession. C'est un aveu qui en dit long.

Mais qui est Elisabeth, exactement ? Elle est née en seize seize à Heidelberg. Son père est Frédéric V, Électeur palatin, qui a été brièvement roi de Bohème avant d'être chassé par les armées impériales lors de la Guerre de Trente Ans. Toute son enfance et sa jeunesse sont marquées par cet exil, cette perte, cette instabilité. Sa famille se retrouve aux Pays-Bas, à La Haye, dans une situation matérielle souvent précaire malgré le rang. Elle grandit entourée de livres, de langues — elle en parle plusieurs — et d'une curiosité intellectuelle que personne autour d'elle ne cherche à décourager.

Ce qui frappe dans son parcours, c'est justement cela : une femme qui accède à la philosophie non par une institution, puisque les universités lui sont fermées, mais par la correspondance, par la lecture, par une ténacité qui force le contact avec les penseurs de son époque. Elle n'est pas l'élève de Descartes au sens d'une personne qu'il aurait formée. Elle est son interlocutrice, au sens le plus fort du mot. Descartes lui dédie son traité Des passions de l'âme, publié en seize quarante-neuf, et ce n'est pas une dédicace de politesse. Il reconnaît dans leurs échanges une dette réelle.

Il faut maintenant mesurer ce que la question d'Elisabeth signifie pour notre fil rouge, pour cette histoire de l'autodétermination que nous tissons ensemble. Depuis les Grecs, nous avons vu une certaine manière de concevoir la liberté et le rapport à soi : se gouverner, c'est que la raison commande, que la partie haute domine la partie basse. Descartes prolonge cela dans sa propre langue. La volonté est souveraine, dit-il. Le corps n'est qu'une machine. Si vous êtes vraiment vous-même, c'est dans cet espace de la pensée pure, du cogito, de la décision rationnelle. Se déterminer soi-même, dans cette vision, c'est se hausser jusqu'au pur sujet pensant, s'affranchir autant que possible de la matière, de la chair, des passions qui viennent du corps.

Et c'est précisément ce geste qu'Elisabeth interroge. Pas pour dire que la raison est sans valeur. Mais pour dire : vous ne pouvez pas congédier le corps aussi vite. Vous ne pouvez pas faire comme si l'être humain était une âme qui logerait dans un corps comme une pilote dans un navire, pour reprendre la propre formule que Descartes utilise puis abandonne. Nous ne sommes pas des âmes qui habitent un corps comme on habite une maison. Nous sommes une union, quelque chose que ni le concept d'âme seule ni celui de corps seul ne peut rendre. Et cette union est au cœur même de la question de la volonté.

Pourquoi cela compte-t-il pour l'autodétermination ? Parce que si la volonté est toujours incarnée, si décider c'est toujours décider avec un corps qui a ses états, ses fatigues, ses douleurs, ses élans, alors la liberté ne peut pas être ce saut hors de la chair. Elle ne peut pas être la victoire d'un pur esprit sur une matière réticente. Elle doit être pensée autrement : comme quelque chose qui se passe dans l'articulation entre l'intérieur et l'extérieur, entre ce que je ressens et ce que je veux, entre l'état de mon corps et l'orientation de mon attention. Ce n'est pas la domination du corps par l'esprit qui est en jeu. C'est quelque chose de plus difficile à saisir, et de plus fidèle à l'expérience réelle.

Elisabeth sait de quoi elle parle. Elle souffre. Elle le dit dans ses lettres, avec une franchise qui contraste avec le style souvent abstrait de Descartes. Les responsabilités qui pèsent sur elle depuis la chute de sa famille, les soucis permanents, les deuils, les humiliations du destin — tout cela se traduit en états du corps. En fièvres, en toux qui reviennent, en ce qu'elle appelle une tristesse permanente. Et elle pose à Descartes des questions très concrètes : comment la philosophie peut-elle aider à traverser ces états ? Comment l'exercice de la pensée agit-il réellement sur les émotions et les maladies ? Ce ne sont pas des questions abstraites. Ce sont des questions vécues.

Descartes, dans ses réponses, est forcé de descendre de sa position de sujet pur et de parler à une interlocutrice qui lui rappelle que les humains ne sont pas des anges. Et quelque chose de remarquable se produit dans cet échange : Descartes finit par admettre que l'union de l'âme et du corps n'est pas un défaut de la nature humaine, quelque chose qu'on devrait dépasser. C'est au contraire une donnée première, la façon dont nous existons ordinairement, avant toute réflexion philosophique. C'est Elisabeth qui en a planté le germe, en refusant de valider une vision du sujet qui ne tenait pas debout.

Il y a une dimension supplémentaire dans ce que fait Elisabeth, et elle mérite qu'on s'y arrête. Elle pense dans une position sociale qui ne lui est pas favorable. Les femmes de son époque ne sont pas censées philosopher. Elles sont censées se marier, gérer une maison, élever des enfants. Quand elles pensent, quand elles écrivent, quand elles débattent, elles le font dans les marges du monde reconnu. Et pourtant, Elisabeth refuse cette relégation. Elle pose ses questions, elle exige des réponses claires, elle ne se satisfait pas des formules floues. Elle est une penseuse de plein droit, non pas malgré sa condition, mais en l'habitant différemment.

Et il y a quelque chose de symboliquement puissant dans le fait que ce soit elle, une femme exilée, sans institution, sans chaire, sans titre académique, qui soit celle qui déstabilise la grande construction cartésienne. Elle n'est pas une curiosité dans l'histoire de la philosophie. Elle en est un moment décisif. Son nom devrait figurer dans tous les manuels au même rang que celui de Descartes. Il n'y figure généralement pas, ou seulement en note de bas de page. C'est une décision de l'histoire officielle, pas une décision de la philosophie elle-même.

Rappelons-nous le cocher de Platon, qui devait tenir les rênes d'un attelage de deux chevaux. Chez Descartes, ce cocher est devenu pur esprit. Il a essayé de se débarrasser de ses chevaux, de voyager sans attelage, dans le seul véhicule de la pensée. Elisabeth lui dit : ce n'est pas ainsi que ça fonctionne. Vous avez des chevaux, et ils tirent. La question est de savoir comment vous conduisez avec eux, pas sans eux. La volonté n'est pas une flamme solitaire dans le vide. Elle est toujours une volonté située, dans un corps qui a une histoire, dans une existence qui a des conditions.

Cette remarque, en apparence technique, ouvre sur quelque chose d'immense. Si l'autodétermination suppose un corps, alors elle suppose aussi tout ce que le corps implique : la santé ou la maladie, la jeunesse ou la vieillesse, la liberté de mouvement ou l'entrave, le confort ou la précarité. Se déterminer soi-même n'est pas une opération purement intérieure, une transaction entre mon âme et ma conscience. C'est toujours aussi une question de conditions matérielles, de ce que le monde permet ou interdit. Une pensée qui vient du corps, et qui débouche sur le politique, même si Elisabeth ne l'a pas dit en ces termes.

La question que nous laisserons résonner avant de passer à la suite est celle-ci : si nous sommes une union indissoluble d'âme et de corps, si la volonté est toujours incarnée, alors que reste-t-il de la liberté quand le corps lui-même est déterminé par des causes qui le dépassent ? Que reste-t-il de l'autonomie quand chacun de nos mouvements obéit à des lois naturelles auxquelles rien ni personne n'échappe ? C'est la question que va poser avec une radicalité absolue le philosophe dont nous parlerons dans le prochain épisode, un autre héritier de Descartes, qui va dissoudre le libre arbitre dans la nécessité : Spinoza.

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XVIIe siècle
Amsterdam, Europe de la pensée moderne

Spinoza : liberté et intelligence de la nécessité

Baruch Spinoza, L'Éthique

Spinoza pose une question qui fait trembler : si tout obéit à des lois nécessaires, le libre arbitre existe-t-il vraiment, ou sommes-nous comme cette pierre qui tombe et se croit libre ? Il rejette le dualisme cartésien et propose l'audacieux : la liberté n'est pas l'absence de causes, mais d'en être la cause adéquate, c'est-à-dire agir selon sa nature propre plutôt que d'être mené de l'extérieur. Comprendre ce qui nous détermine, c'est déjà se transformer et passer de passif à actif. Un tournant dans l'histoire de l'autodétermination : plus de maître et d'esclave, mais une transparence à soi-même.

Peut-on être libre si tout ce qu'on pense, ressent et décide obéit à des lois aussi nécessaires que celles qui font tomber une pierre ? C'est la question que pose Baruch Spinoza, et elle hante encore nos façons de penser la liberté. Il faut d'abord rappeler d'où il part. Élisabeth de Bohême, dans sa correspondance avec Descartes, posait une question que ce dernier ne sut pas vraiment résoudre : comment l'âme, supposée immatérielle, peut-elle agir sur un corps de chair et d'os ? Ce nœud, Descartes l'avait laissé pendant. Spinoza va s'en emparer, quelques décennies plus tard, et le trancher d'une façon radicalement différente. Sa réponse va changer le sens même du mot liberté.

Spinoza naît à Amsterdam en seize cent trente-deux, dans une famille juive séfarade venue du Portugal pour fuir l'Inquisition. Il grandit dans cette communauté d'exilés, apprend l'hébreu, le latin, lit les Anciens et les modernes. Puis, à vingt-trois ans, il est exclu de sa communauté par un acte de bannissement d'une violence rare, un texte qui l'accuse d'opinions abominables et d'actes monstrueux, sans préciser lesquels. Spinoza part. Il vivra seul, polissant des lentilles pour gagner sa vie, lisant, écrivant. Son grand livre, l'Éthique, sera publié après sa mort, en seize cent soixante-dix-sept. Il mourra à quarante-quatre ans, de la tuberculose, peut-être des poussières de verre de son métier d'opticien.

Ce contexte compte, parce que Spinoza est un penseur de la marge, un exclu deux fois : chassé par les siens, jamais vraiment intégré chez les autres. Et pourtant, il pense depuis l'universel. Non pas depuis un centre, mais depuis un dehors. Ce n'est pas un détail.

Voici ce que Spinoza fait, et c'est une révolution. Face au dualisme de Descartes, ce partage étanche entre l'âme d'un côté et le corps de l'autre, Spinoza dit : il n'y a qu'une seule substance. Une seule réalité fondamentale, qu'il appelle tantôt Dieu, tantôt la Nature. Ces deux mots, pour lui, désignent la même chose. Dieu n'est pas au-dessus du monde, il est le monde. Tout ce qui existe est une expression, un mode, une façon d'être de cette substance unique. Vous, moi, chaque être visible, chaque pensée, chaque émotion, chaque caillou au bord de la route : nous sommes tous des modes de cette même réalité infinie. Ce Dieu-là n'est pas une personne qui juge et qui intervient dans l'histoire. C'est la trame de tout ce qui est.

Ce qui est radical dans cette position, c'est la conséquence sur le libre arbitre. Si tout est un mode de la substance unique, si tout est dans la Nature, si tout ce qui arrive a une cause, si les pensées comme les pierres obéissent à des lois nécessaires, alors le libre arbitre n'existe tout simplement pas. Cette idée que l'être humain pourrait se soustraire à la chaîne des causes et décider de façon absolument libre : Spinoza la congédie.

Il l'écrit sans trembler. Les êtres humains se croient libres parce qu'ils ont conscience de leurs désirs, mais ils ignorent les causes qui les produisent. Et il illustre cela par une image devenue fameuse, celle de la pierre qui tombe. Imaginez une pierre lancée dans les airs. Si cette pierre pouvait penser, elle croirait qu'elle choisit librement de continuer sa trajectoire. Elle aurait conscience de son mouvement, mais elle ne connaîtrait pas la force qui l'a lancée. Eh bien, dit Spinoza, nous sommes comme cette pierre. Nous avons des désirs, nous prenons des décisions, nous croyons agir librement, mais nous ignorons les causes profondes, biologiques, historiques, passionnelles, qui nous font être ce que nous sommes et vouloir ce que nous voulons.

Vous voyez où nous en sommes dans notre grande histoire de l'autodétermination. Nous avons vu Platon, le cocher et ses deux chevaux : la liberté comme maîtrise intérieure, la raison qui tient les rênes. Nous avons vu les Stoïciens et la distinction entre ce qui dépend de nous et ce qui n'en dépend pas. Nous avons vu que le mot autonomie, formé sur le grec autos, soi-même, et nomos, la loi, signifiait se donner à soi-même sa propre règle. Et là, Spinoza arrive et dit : il n'y a pas de soi qui se donnerait une loi à l'écart de la nature, il n'y a pas de point de fuite hors de la nécessité. Chaque désir que vous ressentez, chaque pensée qui vous traverse, chaque choix apparent : tout cela est le résultat de causes qui vous précèdent et vous dépassent.

C'est vertigineux. Mais ne vous arrêtez pas là, parce que c'est maintenant que la pensée de Spinoza devient surprenante, presque paradoxale. Si le libre arbitre n'existe pas, si tout est nécessaire, est-ce à dire que la liberté est une illusion, un mot vide ? Pas du tout. Spinoza va réinventer la liberté, mais sur une base entièrement différente.

Pour lui, la liberté n'est pas l'absence de cause. La liberté, c'est d'être la cause adéquate de ce qui vous arrive. Laissez-moi expliquer. Une cause est dite adéquate, dans le vocabulaire de Spinoza, quand l'effet qu'elle produit peut être compris entièrement par elle seule, sans faire appel à autre chose. À l'inverse, une cause est inadéquate quand elle n'est qu'un maillon parmi d'autres, quand l'effet lui échappe en partie. Être libre, alors, ce n'est pas s'arracher à la causalité universelle. C'est agir par sa propre nature, selon ce qu'on est profondément, plutôt qu'être mû de l'extérieur par des causes qu'on ne comprend pas et qui nous traversent comme le vent traverse un roseau.

Ceux qui ont suivi nos épisodes sur les Stoïciens reconnaîtront ici un écho lointain. Chrysippe comparait l'être humain à un cylindre qu'on pousse : la poussée vient du dehors, mais c'est la forme propre du cylindre qui détermine comment il roule. Spinoza va dans la même direction, mais il radicalise le propos. Il ne s'agit plus de distinguer ce qui dépend de nous et ce qui n'en dépend pas, car tout est nécessaire. Il s'agit de comprendre la nécessité elle-même, et par là de coïncider avec elle au lieu d'en être le jouet passif.

Voici comment cela fonctionne concrètement. Quand vous êtes submergé par une passion, la colère par exemple, Spinoza dit que vous êtes passif. Passif vient du latin passio, ce qu'on subit. Vous subissez une force qui vous dépasse, vous en êtes l'effet sans en être vraiment la cause. Vous ne comprenez pas ce qui vous agite. Et cette incompréhension elle-même est une forme de servitude. Non pas que vous auriez pu faire autrement : tout est nécessaire. Mais vous êtes mené de l'extérieur, comme un objet.

En revanche, quand vous comprenez ce qui vous arrive, quand vous saisissez les causes de vos émotions, l'origine de vos désirs, la logique de vos passions, quelque chose change. Non pas que vous puissiez supprimer ces émotions par un coup de volonté magique. Mais vous les transformez de l'intérieur. La connaissance, pour Spinoza, n'est pas une observation froide depuis une tour d'ivoire : c'est une force affective. Comprendre pourquoi vous êtes en colère, c'est déjà modifier cette colère. Comprendre les causes qui vous déterminent, c'est commencer à agir par votre nature propre plutôt que d'être poussé par des représentations confuses. Vous passez de passif à actif, de subi à agi.

C'est là que la liberté réapparaît, sous une forme qui n'a rien de trivial. Elle ne consiste pas à briser les lois de la nature. Elle ne consiste pas non plus à dominer ses passions par une raison froide, comme Platon semblait le vouloir. Elle consiste à comprendre la nécessité au point de la vivre de l'intérieur, à agir selon sa nature la plus profonde plutôt qu'être ballotté par des causes extérieures mal comprises. Et le chemin pour y parvenir, c'est la connaissance, c'est la compréhension des enchaînements qui nous constituent. Ce que vous ne comprenez pas vous asservit. Ce que vous comprenez vous libère, non pas en vous en affranchissant, mais en vous permettant d'en être l'expression active plutôt que le jouet passif.

Ce déplacement est philosophiquement énorme. Les traditions que nous avons traversées jusqu'ici pensaient la liberté comme une victoire sur quelque chose : sur le désir, sur l'ignorance, sur les circonstances. Spinoza pense la liberté comme une intelligence, une compréhension, presque une réconciliation. Non plus la raison-maître qui tient les rênes du désir-esclave, mais une compréhension qui traverse les passions, les reconnaît, et en fait le matériau même d'une action accordée à soi.

Il faut s'arrêter un instant sur ce que ce modèle signifie pour l'autodétermination. Si tout est nécessaire, si le libre arbitre est une illusion, se déterminer soi-même ne peut pas signifier se créer de toutes pièces, hors de toute cause. Cela signifie quelque chose de plus subtil : être, autant que possible, la source adéquate de ses propres actions, agir à partir de ce qu'on est réellement et non depuis des représentations confuses et des passions subies. Ce n'est plus le rapport de maîtrise du cocher sur ses chevaux. C'est un rapport de connaissance, de transparence à soi-même. Le fil rouge de notre série se tisse autrement ici : non plus maîtriser le soi mais le traverser, l'éclairer de l'intérieur.

Ce que Spinoza ouvre aussi, et ce n'est pas son aspect le moins intéressant, c'est une critique de l'illusion d'exception. La pierre se croit libre parce qu'elle ignore sa trajectoire. Mais les êtres humains, eux aussi, s'inventent une liberté qu'ils n'ont pas, et cette invention sert souvent à se raconter des histoires flatteuses sur soi. Spinoza est impitoyable là-dessus : nous aimons nous croire les auteurs de nos actes, surtout des bons, et les victimes des causes extérieures quand les actes sont mauvais. La philosophie, pour lui, commence par le refus de ce double mensonge. Nous sommes déterminés, point. Et c'est à partir de là, seulement, qu'on peut penser sérieusement la liberté.

Voilà pourquoi Spinoza est une figure majeure et dérangeante de notre série. Il force à penser la liberté sans l'illusion du moi souverain, sans la fiction du libre arbitre absolu. Et pourtant il ne renonce pas à la liberté : il la repose sur un fondement plus solide, plus honnête. Comprendre ce qui nous détermine, agir par notre nature propre, traverser les passions par la connaissance plutôt que de les nier ou de les écraser : c'est une voie exigeante, et c'est la sienne.

Une dernière chose, parce qu'elle compte pour notre regard critique sur ce canon occidental. Spinoza est souvent présenté comme un penseur universel, au-delà des traditions. Et c'est vrai qu'il sort du cadre religieux de son temps d'une façon radicale. Mais il reste un penseur du dix-septième siècle, en Europe, avec les angles morts de son époque. Sa conception de la connaissance qui libère présuppose un accès à la raison qui n'est pas accordé à tous de façon égale dans la société qui est la sienne. Il n'interroge pas vraiment les conditions sociales qui rendent certains plus déterminés que d'autres par des causes extérieures : la pauvreté, l'assignation à un rang, le genre, l'origine. Sa pensée ouvre des espaces magnifiques, mais elle laisse des angles morts que d'autres voix, que nous continuerons à entendre dans cette série, viendront pointer.

Pour la prochaine étape de notre voyage, nous allons rencontrer deux penseurs qui vont reprendre la question de la détermination et de la liberté sur un terrain plus explicitement politique. Hobbes d'abord, qui voit dans la nature un déterminisme pur et dans le contrat social la seule façon d'en sortir, puis Locke, qui va faire de la propriété de soi-même le fondement de toute liberté. Un tournant décisif dans l'histoire de l'autodétermination : celui où le soi devient quelque chose qu'on possède.

nécessitécause adéquateintelligibilité
XVIIe siècle
Angleterre des guerres civiles

Hobbes et Locke : libérer le désir de son chaos

Thomas Hobbes, John Locke, Mary Astell, Mary Wollstonecraft

Hobbes traverse les guerres civiles anglaises et bâtit une théorie matérialiste où liberté signifie simplement absence d'obstacle, compatible avec un déterminisme total. Locke reprend ce fil et le retourne : chacun est propriétaire de lui-même, fondement du droit naturel et de la résistance à l'oppression. Mais tous deux construisent cette liberté neuve sur des exclusions massives — des femmes à l'esclavage — révélant que le paradigme occidental de l'autonomie individuelle ne s'adresse qu'à quelques-uns. Des voix comme Mary Wollstonecraft pointent cette fracture : une liberté proclamée universelle bâtie sur des dominations réelles n'est que métaphysique au service de la politique.

Imaginez un pays déchiré par la guerre civile, où les certitudes s'effondrent et où la violence s'invite partout : c'est l'Angleterre du dix-septième siècle que Thomas Hobbes a traversée de bout en bout. Avant lui, dans l'épisode précédent, nous avons suivi Spinoza jusqu'au bout de la nécessité. Pour lui, tout ce qui arrive est déterminé par la nature entière, par ce qu'il appelait Dieu ou la Nature — deux noms pour une seule et même réalité infinie. Nous ne sommes pas libres de causer nos actes comme un premier moteur sans cause : nous sommes des modes, des vagues dans l'océan, déterminés par tout ce qui nous précède et nous entoure. Mais Spinoza n'en tirait pas la résignation. Il en tirait une forme d'émancipation, celle qui consiste à comprendre ce qui nous détermine et, en comprenant, à ne plus se laisser ballotter par l'ignorance ni par les passions aveugles. C'est une liberté qui ressemble à une lucidité conquise de haute lutte plutôt qu'à une rupture avec la nécessité.

Deux contemporains de Spinoza, que tout oppose à première vue, vont reprendre ce fil du déterminisme et le nouer autrement. Le premier s'appelle Thomas Hobbes, né en mille cinq cent quatre-vingt-huit en Angleterre, mort presque centenaire en seize soixante-dix-neuf. Un penseur qui a traversé les guerres civiles anglaises, qui a vu son pays déchiré par la violence, et qui en a tiré une philosophie d'une cohérence brutale. Le second, c'est John Locke, né en mille six cent trente-deux, mort en mille sept cent quatre, qui va reprendre et déplacer certaines des idées de Hobbes pour les orienter vers quelque chose de radicalement différent : l'idée que chacun de nous est, au fond, propriétaire de lui-même. Ces deux penseurs n'ont pas seulement discuté en chambre close. Ils ont forgé des outils conceptuels qui allaient irriguer les révolutions américaine et française, les droits de la personne, le libéralisme politique. Mais, comme toujours dans cette série, il nous faudra regarder qui entre dans ce cadre — et qui en reste dehors.

Commençons par Hobbes. Il est matérialiste jusqu'aux os. Pour lui, il n'y a pas d'âme séparée du corps, pas d'esprit flottant au-dessus de la matière. Tout ce qui existe, y compris la pensée et le désir, est mouvement de la matière. Quand vous voyez quelque chose, c'est un mouvement venu du monde extérieur qui frappe vos organes des sens. Quand vous désirez, c'est un mouvement qui s'amorce à l'intérieur de vous vers l'objet qui vous attire. Quand vous fuyez, c'est le mouvement inverse. Et comme tout dans la nature obéit à des chaînes de causes, vos pensées, vos désirs, vos décisions obéissent elles aussi à des chaînes de causes. Rien ne surgit du néant. Tout a son pourquoi matériel.

Et pourtant, Hobbes se dit défenseur de la liberté. Comment tient-il ensemble ces deux positions ? Sa réponse est d'une simplicité déconcertante, et elle a un nom que les philosophes ont gardé : le compatibilisme. Les Stoïciens, vous vous en souvenez peut-être, avaient déjà esquissé quelque chose de semblable avec l'image du cylindre de Chrysippe : on est déterminé par sa propre nature, et c'est en cela qu'on est libre. Hobbes reprend cette intuition, mais il la déplace sur un terrain entièrement physique. Pour lui, la liberté, c'est tout simplement l'absence d'obstacle extérieur au mouvement. Vous êtes libre quand rien ne vous empêche de faire ce que vous voulez faire. Une rivière qui coule librement est libre. Vous, quand vous marchez sans entrave, vous êtes libre. Ce n'est pas une liberté qui exigerait que vous soyez cause première de vos actes, que vous puissiez agir autrement dans des conditions strictement identiques : ça, pour Hobbes, c'est une illusion métaphysique. Non, la liberté, c'est l'absence d'empêchement. Le fait que votre volonté soit elle-même causée par des états antérieurs ne retire rien à cette liberté. Vous voulez, votre vouloir est causé, et vous agissez sans obstacle : vous êtes libre. Déterminisme et liberté ne s'excluent pas, ils cohabitent.

Ce compatibilisme matérialiste a quelque chose de vertigineux. Il entraîne une conséquence que Hobbes assume sans ciller : si ma volonté est causée, si je ne pouvais pas vraiment vouloir autre chose dans les mêmes circonstances, alors la punition et la récompense ne sont justifiées que comme causes futures, comme outils pour orienter le comportement des uns et des autres. On ne punit pas parce que le coupable aurait pu faire autrement — il ne le pouvait peut-être pas. On punit pour que les autres, ou lui-même, soient dissuadés à l'avenir. La liberté hobbesienne est une liberté de surface, une liberté de circulation, pas une liberté de création.

Regardons maintenant de plus près le décor politique dans lequel Hobbes installe tout cela. Il imagine ce qu'il appelle l'état de nature : la situation des êtres humains avant tout contrat social, avant tout État. Et ce qu'il décrit est sombre. Sans loi commune pour les arbitrer, les individus sont en concurrence permanente, poussés par des désirs qui n'ont pas de limite naturelle, dans une égalité dangereuse — car même le plus faible peut tuer le plus fort pendant son sommeil. C'est, dit Hobbes dans une formule devenue célèbre, une guerre de chacun contre chacun. Et dans cet état, la vie est — il l'écrit — solitaire, pauvre, brutale et brève. Pour échapper à cette violence, les individus passent un pacte : ils remettent leur force à un souverain, qui garantit la paix. C'est ici que la liberté se contracte. En entrant dans la société, on cède une grande part de sa liberté naturelle. On obéit aux lois. On accepte l'autorité. Ce n'est pas du tout se donner soi-même sa loi — c'est, au contraire, se soumettre à une loi imposée par une puissance extérieure. Hobbes n'est pas un penseur de l'autonomie au sens où nous verrons Kant l'entendre. Il est un penseur de la sécurité, de l'ordre, de la paix civile. La liberté qu'il défend est une liberté dans les interstices de la loi : là où la loi ne dit rien, vous êtes libre d'agir à votre guise.

On doit aussi nommer quelque chose que Hobbes n'a pas voulu voir, ou n'a pas voulu dire. Son état de nature et son contrat social sont construits autour d'individus abstraits, sans corps sexué, sans histoire de domination préexistante. Mais les êtres humains réels qui entrent dans ce pacte ne sont pas équivalents. Les femmes du dix-septième siècle n'entrent pas dans le contrat comme des parties égales — elles y entrent sous tutelle, soumises à la puissance maritale. Hobbes le sait et l'accepte sans difficulté. Une philosophe comme Mary Astell, contemporaine de Locke, l'a remarqué avec une acuité mordante : si l'arbitraire d'un roi est insupportable, écrit-elle en substance, pourquoi l'arbitraire d'un mari ne le serait-il pas ? Astell n'était pas une démocrate, mais elle pointait l'incohérence d'un libéralisme qui parlait de liberté naturelle pour tous et réservait la servitude domestique aux femmes. Ce n'est pas une note de bas de page dans notre histoire : c'est une fissure dans le projet même.

Passons maintenant à Locke, et vous allez voir combien l'air change. Locke est aussi un partisan du contrat social, mais il lui donne une tout autre assise. Son point de départ, c'est une idée qui semble simple et qui va pourtant transformer l'histoire politique moderne : je suis propriétaire de moi-même. Dans le droit naturel de l'époque, on parlait de dominium sui — ce qui veut dire, mot à mot, souveraineté sur soi. Ce n'est pas une métaphore. Pour Locke, chaque être humain possède sa propre personne, son propre corps, sa propre force de travail. Personne d'autre ne peut en disposer sans son consentement. C'est le fondement de tout le reste. De là découle la propriété des choses : quand je mélange mon travail à une ressource naturelle, quand je laboure un champ ou taille une planche, je me prolonge dans cet objet, il devient mien parce que j'y ai mis quelque chose de moi. Et de là découle aussi la légitimité politique : le gouvernement n'est légitime que s'il protège ces droits naturels. Sinon, on a le droit de s'y opposer.

Vous voyez le déplacement par rapport à Hobbes. Pour Hobbes, on cède ses droits au souverain pour obtenir la sécurité, et le pacte est quasi irrévocable. Pour Locke, on délègue une partie limitée de ses droits pour que l'État les protège mieux, et si l'État trahit cette mission, le peuple peut le renverser. C'est l'une des sources intellectuelles de la Révolution américaine de mille sept cent soixante-seize, dont les auteurs lisaient Locke assidûment. C'est aussi l'une des sources du droit de résistance.

Mais Locke ajoute quelque chose qui touche encore plus directement à notre sujet : une théorie de l'identité personnelle. Qu'est-ce qui fait que je suis le même être aujourd'hui et demain, ce matin et ce soir ? Pour les Anciens, pour Platon notamment, c'était l'âme, substance immatérielle et permanente. Locke récuse cette réponse : on ne peut pas démontrer l'existence d'une telle substance. Sa réponse est psychologique. Ce qui fait mon identité, dit-il, c'est la mémoire. Je suis la même personne que l'enfant que j'étais parce que je me souviens de cet enfant, parce que je peux rattacher ses expériences aux miennes. La conscience, et en particulier la mémoire, est le fil qui tisse le soi dans le temps. Ce soi n'est plus une substance fixe, c'est une continuité d'expériences reliées. C'est un bond en avant immense. Et c'est un soi qui peut, en principe, se posséder lui-même, réfléchir à ses actes passés, les revendiquer ou les désavouer. Un soi responsable parce que mémoriel.

Encore une fois, il faut ouvrir les yeux sur qui entre dans ce tableau. Locke est aussi l'auteur d'une théorie de la propriété qui a servi à justifier la colonisation : les peuples qui ne mélangent pas leur travail à la terre selon les standards européens de l'agriculture — autrement dit, les peuples autochtones des Amériques — n'auraient pas de titre de propriété légitime sur leurs territoires. La même philosophie qui fonde les droits individuels sert à déposséder des peuples entiers. Ce n'est pas une contradiction accidentelle : c'est le moment où ce paradigme occidental de l'autonomie individuelle révèle son revers. Pendant que Locke théorise la propriété de soi, il participe à la rédaction de constitutions pour les colonies américaines qui maintiennent l'esclavage. Ceux dont la mémoire est niée, dont le soi est traité comme propriété d'autrui, n'ont pas de place dans ce contrat-là. La propriété de soi était, à l'époque, un privilège distribué très inégalement.

Ce double mouvement — expansion de la liberté pour certains, exclusion explicite pour d'autres — traversera toute la saison, jusqu'à Kant. Et c'est précisément ce que des voix comme celles de Mary Wollstonecraft, d'Olympe de Gouges, ou du philosophe éthiopien Zera Yacob vont mettre en évidence : quand on proclame universelle une liberté construite sur des exclusions, on ne fait pas de la philosophie neutre, on fait de la politique déguisée en métaphysique.

Résumons le legs de ces deux penseurs pour notre fil rouge. Hobbes nous donne une liberté minimale, pragmatique, entièrement compatible avec le déterminisme : liberté comme circulation sans obstacle. Il nous installe dans un rapport à soi qui est avant tout un rapport de survie — maîtriser son milieu pour éviter la mort violente. Locke franchit un pas de plus : il fait du soi une propriété, une chose que je détiens, et de la mémoire le ciment de cette propriété dans le temps. Ce soi-propriété est la figure centrale de l'individu libéral occidental. C'est lui qui va hanter les révolutions des deux siècles suivants, les déclarations de droits, les constitutions.

Mais quelque chose manque encore. Cette liberté-là reste largement négative : elle dit ce que personne ne peut me faire. Elle dit moins ce que je dois vouloir, pourquoi me gouverner moi-même plutôt que de simplement suivre mes désirs, d'où vient l'obligation morale. Pour répondre à ces questions, il faudra pousser plus loin. Et c'est précisément ce que va faire un penseur qui va refonder la liberté non plus comme absence d'obstacle ni comme propriété de soi, mais comme quelque chose de plus exigeant : obéir à la loi que je me suis donnée à moi-même, à la loi que ma raison produit et que je respecte parce qu'elle est mienne. Ce penseur, c'est Rousseau. Et avec lui, l'idée d'autonomie va prendre toute sa hauteur — et révéler aussi ses nouvelles tensions.

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XVIIIe siècle
Genève, France des Lumières

Rousseau : obéir à la loi qu'on s'est donnée

Jean-Jacques Rousseau, Du Contrat social

Rousseau pose une question qui change tout : comment des êtres libres par nature peuvent-ils vivre ensemble sans perdre leur liberté ? Sa réponse ? La vraie liberté, ce n'est pas de faire ce qu'on veut, c'est d'obéir à la loi qu'on s'est soi-même donnée. Pour cela, il réinvente l'autonomie : chaque citoyen doit pouvoir se reconnaître dans les lois qui le gouvernent, pas comme soumis à un tyran, mais comme participant à la volonté générale. Mais cette belle théorie porte une ombre : Rousseau lui-même confine les femmes au foyer, révélant les angles morts de cette liberté prétendument universelle.

Imaginez un être humain seul dans une forêt. Il n'a pas de maître. Il n'a pas de loi. Il subvient à ses besoins, ressent de la pitié devant la souffrance d'autrui, et ne connaît ni l'envie ni la vanité. Il est libre, simplement parce qu'il ne dépend de personne. C'est l'image que Jean-Jacques Rousseau place au point de départ de toute sa réflexion. Nous venons d'explorer John Locke, qui fondait la liberté sur la propriété de soi-même : chacun se possède, possède son corps, son travail, et c'est sur cette base qu'il réclamait la liberté politique. C'était déjà une révolution. Mais Locke laissait une question ouverte, une question explosive. Et c'est ce penseur genevois du dix-huitième siècle qui allait la saisir à bras-le-corps. La question est celle-ci : d'accord, chacun est libre par nature, mais comment des êtres libres peuvent-ils vivre ensemble sans se détruire ? Comment entrer dans la société sans perdre cette liberté première ? La réponse de Rousseau va bouleverser la philosophie politique. Elle va inventer quelque chose de nouveau : l'idée que la vraie liberté, ce n'est pas de faire ce qu'on veut, c'est d'obéir à la loi qu'on s'est soi-même donnée.

L'être humain naturel, tel que Rousseau l'imagine, est fondamentalement paisible et sain. Rousseau est convaincu, et c'est l'une de ses thèses les plus célèbres, que nous sommes naturellement bons. Non pas parfaits, non pas angéliques, mais libres d'une liberté simple : l'indépendance. Ne dépendre de personne. Se suffire à soi-même.

Mais voilà que la société arrive. Et avec elle, tout se complique. Les êtres humains commencent à se comparer, à se jalouser, à dépendre les uns des autres pour leur amour-propre, pour leur reconnaissance. On veut ce que l'autre a. On veut être admiré. On travaille pour autrui, on se soumet à des maîtres, on obéit à des lois qu'on n'a jamais choisies. Et Rousseau dit quelque chose de terrible et de lumineux à la fois : en entrant dans la civilisation telle qu'elle s'est faite, l'être humain a perdu sa liberté sans vraiment le décider. Il est, comme Rousseau l'écrit au début du Contrat social, son grand livre de philosophie politique, partout dans les fers, enchaîné, alors qu'il naissait libre. Voilà le scandale. Voilà le problème que Rousseau veut résoudre.

Et la solution, Rousseau la cherche non pas dans un retour impossible à l'état de nature, mais dans une reconstruction de la vie commune. Il faut refonder le pacte social. Non plus sur la force, non plus sur la soumission au plus puissant, mais sur un accord librement consenti par tous. Rousseau appelle cela le contrat social. L'idée est simple à énoncer, difficile à mesurer dans toutes ses conséquences : chaque personne met en commun sa liberté naturelle, et en échange, elle reçoit une liberté nouvelle, une liberté civile, garantie par l'ensemble de la communauté. On renonce à l'indépendance sauvage, cette liberté de faire ce que la force vous permet, pour acquérir la liberté de vivre sous des lois qu'on a voulues soi-même.

C'est là que surgit le concept le plus puissant de Rousseau, celui qui va résonner dans toute la philosophie jusqu'à nous : la volonté générale. Arrêtons-nous sur cette expression, parce qu'elle est souvent mal comprise. La volonté générale, ce n'est pas la somme des volontés particulières. Ce n'est pas ce que veulent la plupart des gens un jour donné, par intérêt, par peur, par caprice. La volonté générale, c'est ce que voudrait chaque citoyen s'il raisonnait non plus pour son avantage personnel, mais pour le bien de tous, pour la communauté entière. C'est la volonté tournée vers le commun, vers ce qui est juste pour l'ensemble, et non pour soi seul.

Vous voyez l'idée ? Rousseau distingue deux niveaux en chacun de nous. Il y a ma volonté particulière, ce que je veux comme individu, avec mes intérêts, mes passions, mes peurs. Et il y a ma part de volonté générale, ce que je veux en tant que membre d'une communauté, quand je pense au bien commun plutôt qu'au mien. Quand une loi exprime la volonté générale, obéir à cette loi, c'est obéir à la partie la meilleure de moi-même. Ce n'est pas me soumettre à un autre, c'est me soumettre à ma propre raison civique.

Et voilà la phrase clé de Rousseau, une formule que les philosophes n'ont plus cessé de commenter : celui qui obéit à la loi qu'il s'est prescrite est libre. Obéir à la loi qu'on s'est donnée. Pas à la loi que le tyran impose, pas à la loi que le plus fort dicte, mais à celle qu'on a voulue soi-même, ensemble, comme corps politique. C'est en ce sens précis que Rousseau réinvente l'autonomie. Le mot grec autonomia, dont on a parlé dans les premières saisons de cette série, était formé de autos, le soi, et nomos, la loi. L'autonomie, c'est littéralement se donner à soi-même sa loi. Chez les Grecs, ce terme désignait d'abord les cités qui se gouvernaient elles-mêmes, sans être soumises à une puissance étrangère. Rousseau reprend cette idée et la pousse plus loin : ce n'est plus seulement la cité qui doit être autonome face aux autres cités, c'est chaque citoyen qui doit pouvoir se reconnaître dans la loi à laquelle il obéit.

Le lien avec les Stoïciens que nous avons rencontrés dans une saison précédente est ici intéressant. Eux aussi avaient cherché une forme de liberté qui ne dépend pas des circonstances extérieures. Leur solution était intérieure : se retirer dans la citadelle de la raison, là où aucun tyran ne peut entrer. Rousseau, lui, ne se satisfait pas de cette liberté privée. Il ne dit pas : peu importe ce qui se passe dehors, l'essentiel c'est mon âme à l'intérieur. Il dit : la liberté doit être réelle, politique, vécue dans la société. L'intériorité stoïcienne ne suffit pas. Il faut transformer les institutions.

Mais il faut être honnête sur les tensions redoutables que contient cette pensée. Car la volonté générale a quelque chose d'énigmatique, presque d'inquiétant. Si elle n'est pas ce que veut la majorité, mais ce que chacun voudrait au nom du bien commun, comment la connaît-on ? Qui décide ce qui est bien commun ? Et que se passe-t-il quand un citoyen refuse d'obéir à la loi, sous prétexte que sa volonté particulière diffère de la volonté générale ? Rousseau donne une réponse qui a choqué et continue de choquer : on le contraint d'obéir, et ce faisant, dit-il, on le force à être libre. Forcer à être libre. Ce n'est pas rien comme formule. C'est là que la pensée de Rousseau a souvent été critiquée, parfois détournée, comme si elle ouvrait la porte aux régimes qui prétendent savoir mieux que vous ce que vous voulez vraiment. L'histoire du vingtième siècle a montré où cette logique pouvait mener. Ce n'est pas salir Rousseau que de le noter : c'est prendre sa pensée au sérieux.

Il y a une autre tension, plus profonde encore. Rousseau a théorisé la liberté civile avec une force extraordinaire. Mais il a aussi, dans d'autres écrits, pensé la femme comme naturellement destinée à l'ordre domestique, à l'éducation des enfants, à la douceur du foyer, et non à la vie civique. Son Émile, son grand roman pédagogique, est un livre sur la formation du citoyen libre. La compagne d'Émile, Sophie, reçoit une éducation radicalement différente : faite pour plaire, pour obéir, pour rester dans l'ombre. La liberté civile de Rousseau, cette belle liberté fondée sur la volonté générale, était pensée pour les hommes réels de son temps, pas pour toutes les personnes qui composent la société.

Ce n'est pas une anecdote. C'est structurel. Et des voix se lèvent au même moment pour le dire. Mary Wollstonecraft, penseuse britannique contemporaine de Rousseau, va en faire la critique la plus directe : si la raison est le fondement de la liberté, si c'est parce que nous sommes des êtres raisonnables que nous méritons de nous gouverner nous-mêmes, alors pourquoi cette capacité de raison s'arrêterait-elle à la moitié de l'humanité ? Wollstonecraft ne demande pas une faveur : elle dit que la logique même de Rousseau réclame l'extension de la liberté civile aux femmes. La contradiction n'est pas dans ses arguments, elle est dans le refus de suivre ces arguments jusqu'au bout. Ainsi, le moment où l'Occident développe sa théorie la plus sophistiquée de la liberté est aussi le moment où il trace une frontière très nette autour de ceux qui peuvent y prétendre. C'est moins une coïncidence qu'une révélation sur ce que ce canon occidental appelle, quand il dit liberté.

Revenons au fil de notre série. Ce que Rousseau apporte de décisif, c'est l'idée que l'autodétermination est inséparablement individuelle et collective. On ne peut pas être vraiment libre seul, dans son coin, si la loi qui vous gouverne vous est étrangère. La liberté n'est pas l'absence de loi, mais la présence d'une loi que vous vous êtes donnée. Et cette loi ne peut être donnée que par l'ensemble du corps politique, par tous ensemble. C'est cela, la liberté civile : ni l'indépendance sauvage du solitaire, ni la soumission au tyran, mais l'autonomie partagée, la loi comme expression de la volonté commune.

Il y a quelque chose de très grec dans tout cela, et ce n'est pas un hasard. Nous avions vu, en Grèce ancienne, la cité qui se gouverne elle-même par opposition à la cité soumise à un maître étranger. L'idéal de l'autonomia circulait déjà là, dans cet espace particulier de la cité grecque, cet espace strictement réservé aux hommes libres, ceux qui n'étaient ni esclaves, ni femmes, ni étrangers. Rousseau reprend cette structure et la pousse vers l'universel, mais avec les mêmes angles morts. Le progrès est réel, la limite est réelle. Les deux ensemble font l'histoire telle qu'elle est.

Ce que Rousseau a semé, un autre philosophe va le récolter et le porter à une hauteur abstraite jamais atteinte. Si Rousseau a montré que la liberté politique, c'est obéir à la loi qu'on s'est donnée collectivement, un autre penseur va faire de cette idée le coeur même de la morale, de la loi intérieure que chacun se donne à soi-même. Ce n'est plus la cité qui se gouverne, c'est la conscience. Ce penseur, c'est Kant, et c'est avec lui que la notion d'autonomie va atteindre son sommet philosophique dans la tradition occidentale.

volonté généralecontrat socialautonomie politique
fin XVIIIe siècle
Königsberg (Prusse)

Kant : l'autonomie, se donner à soi-même sa loi

Emmanuel Kant, Rousseau, Olympe de Gouges, Mary Wollstonecraft, Zera Yacob

Kant radicalise la liberté politique de Rousseau en la tournant vers chaque individu : puis-je me donner ma propre loi morale, plutôt que de recevoir de l'extérieur celle de ma tribu, mon désir ou mon éducation ? L'autonomie — littéralement « se donner à soi-même sa loi » — devient le cœur de l'éthique : agir par devoir envers ce que la raison universalise, pas par sentiments ou peur. Mais Kant proclame une dignité inconditionnelle de tout être raisonnable sans voir qui cette raison exclut : les femmes, les peuples colonisés, absents de son universalité. Des voix oubliées — Gouges, Wollstonecraft, Yacob — retournent ses propres armes contre ces angles morts, démontrant que si la femme semble moins raisonnable, c'est par éducation, non nature.

Imaginez un homme qui n'a presque jamais quitté sa ville natale, fait ses promenades à heure fixe chaque jour, et dont la pensée a traversé le monde entier. C'est Emmanuel Kant, philosophe prussien né à Königsberg en mil sept cent vingt-quatre. L'épisode précédent nous avait laissés avec Rousseau et sa grande idée : la liberté politique, ce n'est pas l'absence de loi, c'est obéir à une loi que la volonté générale du peuple s'est donnée à elle-même. C'était une révolution. Mais Rousseau parlait surtout de la collectivité, du corps politique. Une question restait en suspens : et moi, chacun de nous, individuellement, suis-je capable de me donner ma propre loi morale ? Pas la loi de ma tribu, pas la loi de mon éducation, pas la loi de mon plaisir du moment — ma loi, celle que je pourrais vouloir universellement, pour tout le monde ? C'est ici que Kant entre en scène. Et il va donner à notre série son mot central, le mot qui donne son titre à toute cette aventure.

Ce mot, c'est autonomie. En grec, autos veut dire soi-même, et nomos veut dire la loi. L'autonomie, c'est donc littéralement le fait de se donner à soi-même sa propre loi. Son contraire, c'est l'hétéronomie : heteros, c'est l'autre, l'extérieur. L'hétéronomie, c'est recevoir sa loi de l'extérieur, d'une autorité, d'un désir, d'une habitude, d'une tradition. Vous reconnaissez la distinction ? Nous l'avons rencontrée chez les Grecs sous une autre forme, quand Protagoras et Socrate se disputaient la source de la règle juste, quand les Stoïciens cherchaient à ne dépendre que d'eux-mêmes, quand Épictète, l'esclave affranchi, disait que la vraie liberté est intérieure et que personne ne peut vous l'ôter. Mais Kant va pousser cette intuition bien plus loin. Il va en faire le fondement de toute l'éthique.

Voici le problème que Kant se pose. Quand j'agis, pourquoi est-ce que j'agis ainsi ? Si j'aide quelqu'un parce que j'ai envie de l'aider, parce que ça me fait plaisir, parce que j'espère une récompense, parce que j'ai peur de la punition, ou parce que mes parents me l'ont appris — alors ce n'est pas moi qui décide vraiment. Ce sont mes désirs, mes peurs, mes conditionnements qui décident à ma place. Je suis mené par quelque chose qui me dépasse, quelque chose d'extérieur à ma raison. Je suis, dit Kant, hétéronome. Et Kant est impitoyable là-dessus : même la bonté naturelle, même la générosité spontanée, même la pitié, ne suffisent pas à fonder une action vraiment morale. Une action est moralement digne non pas parce qu'elle produit un bon résultat, non pas parce qu'elle vous procure de la satisfaction, mais parce qu'elle est accomplie par devoir. C'est-à-dire parce que la raison vous dit qu'elle est juste, et que vous la faites pour cela seul.

C'est une idée déroutante, il faut l'avouer. Elle peut paraître froide, austère, presque inhumaine. Kant lui-même avait l'air un peu raide — on le raillait pour la régularité mécanique de ses promenades quotidiennes. Mais ce qu'il cherche à dire, c'est ceci : si ma morale dépend de mes humeurs du moment, de ma générosité quand je suis bien reposé et de mon indifférence quand je suis fatigué, alors ce n'est pas une morale, c'est une météo. La morale digne de ce nom doit tenir, par tous les temps. Elle doit être universalisable : je dois pouvoir la vouloir pour tout le monde, pas seulement pour moi quand ça m'arrange. Et cette universalisabilité, seule la raison peut la garantir, pas les sentiments.

Kant a mis tout cela dans une formule que l'on appelle l'impératif catégorique. Impératif, parce que c'est un commandement. Catégorique, parce qu'il ne dit pas « fais cela si tu veux tel résultat ». Il dit simplement : fais cela, point. Sans condition, sans marchandage. La formule la plus célèbre en est à peu près ceci : agis seulement selon la maxime par laquelle tu peux en même temps vouloir qu'elle devienne une loi universelle. En clair : avant d'agir, demande-toi si tu pourrais vouloir que tout le monde agisse de la même façon dans la même situation. Peux-tu vouloir universellement que chacun mente quand ça l'arrange ? Non, parce que si tout le monde mentait, le langage lui-même s'effondrerait et plus personne ne pourrait se fier à rien. Donc ne mens pas. Non pas parce que tu as peur des conséquences, mais parce que la raison, lorsqu'elle se pense elle-même, ne peut vouloir ce qui se détruit en se généralisant.

Ce qui est remarquable ici, c'est que la loi morale ne vient de nulle part ailleurs que de la raison elle-même. Elle ne vient pas de Dieu, elle ne vient pas de la nature, elle ne vient pas de la société, elle ne vient pas de vos parents. Elle vient de vous, en tant qu'être raisonnable. C'est cela, l'autonomie selon Kant : votre raison se donne à elle-même la règle de son action, sans mendier cette règle à quoi que ce soit d'extérieur. Et c'est pour cela que Kant va en déduire quelque chose d'extraordinaire : la dignité.

La dignité, dans le vocabulaire de Kant, c'est ce qui fait qu'un être a une valeur absolue, inconditionnelle, qui ne peut pas se monnayer. Tout ce qui a un prix peut être remplacé par autre chose d'équivalent : un objet, une marchandise. Mais ce qui a une dignité ne peut pas être remplacé, ne peut pas être mis sur la balance, ne peut pas être traité simplement comme un outil au service d'autre chose. Et Kant dit ceci : tout être raisonnable, du seul fait qu'il est capable de se donner lui-même sa loi morale, a une dignité. Les êtres humains ne sont pas des choses. Ils ne sont pas des moyens. On ne peut pas les traiter comme des instruments dont on se sert et qu'on jette. Kant formule cela ainsi dans une autre version de son impératif catégorique : agis toujours de telle sorte que tu traites l'humanité, aussi bien dans ta personne que dans la personne de tout autre, toujours en même temps comme une fin, jamais seulement comme un moyen.

Jamais seulement comme un moyen. Ces quatre mots ont une portée immense. Ils disent que chaque personne est irréductible à son utilité. Un ouvrier n'est pas seulement un instrument de production. Un patient n'est pas seulement un cas clinique. Une personne âgée n'est pas seulement un fardeau ou un coût. Chaque être humain porte en lui quelque chose qui dépasse ce qu'on peut en tirer. Et cette pensée, qui peut sembler abstraite dans le bureau de Kant à Königsberg, va irriguer des siècles de réflexion sur les droits, sur la justice, sur ce que nous nous devons les uns aux autres.

Mais ici, il faut s'arrêter. Il faut regarder ce tableau en face et poser la question que les contemporains de Kant ont trop peu posée : qui, exactement, est ce sujet autonome, cet être raisonnable capable de se donner sa propre loi ? Kant répond : tout être humain doté de raison. Beau principe. Mais dans la pratique de son époque, dans la société qui lisait ses livres, cette réponse universelle s'appliquait à un groupe très précis. Les femmes, selon les idées dominantes du temps, étaient réputées guidées par le sentiment plutôt que par la raison, incapables de l'abstraction nécessaire à la morale autonome. Les peuples colonisés étaient décrits comme mineurs, pas encore arrivés à l'usage plein de la raison. En mil sept cent quatre-vingt-quatre, la même année où Kant écrit que les Lumières sont la sortie de l'être humain de sa minorité intellectuelle, le Code Noir est encore en vigueur dans les colonies françaises. L'universalité proclamée par Kant est sincère dans ses principes — et aveugle dans ses applications.

Ce n'est pas une petite contradiction. C'est le paradoxe fondateur de toute cette époque. L'Occident du dix-huitième siècle produit simultanément les théories les plus grandioses de l'autonomie et les pratiques les plus massives de la sujétion. Et ce n'est pas par accident. La dignité universelle abstraite peut coexister avec la domination concrète aussi longtemps que l'on trace, plus ou moins consciemment, une ligne entre ceux qui comptent vraiment comme êtres raisonnables et ceux qui n'y sont pas encore. Cette ligne, d'autres l'ont tracée et l'ont contestée avec une clarté que Kant n'a pas eue.

Olympe de Gouges, en mil sept cent quatre-vingt-onze, publiait sa Déclaration des droits de la femme et de la citoyenne, dénonçant que la Déclaration des droits de l'homme et du citoyen excluait concrètement la moitié de l'humanité. La même année, Mary Wollstonecraft, en Angleterre, publiait sa Défense des droits des femmes, où elle retournait précisément les arguments kantiens contre leurs angles morts : si les femmes semblent moins raisonnables, c'est parce qu'on les a éduquées à ne pas l'être. Rendez-leur la même éducation et vous verrez. Et Zera Yacob, philosophe éthiopien que nous avons croisé plus tôt dans cette série, avait déjà posé, un siècle avant Kant, que la raison ne connaît pas de frontières géographiques ni de hiérarchies entre les peuples — et il l'avait fait seul, dans une grotte, sans l'appui d'aucune université européenne. Ces voix ne sont pas les marges du débat. Elles en sont la critique la plus radicale.

Il reste, malgré tout, que l'idée de Kant est une pierre angulaire. L'autonomie, le fait de se gouverner par sa propre raison plutôt que par la peur, l'habitude ou la récompense, est l'une des formulations les plus rigoureuses que la pensée ait jamais données à ce que nous cherchons dans cette série. Le paradoxe, c'est que cette idée d'une dignité universelle contient, en germe, les moyens de contester les exclusions que ses premiers porteurs n'ont pas su voir. De Gouges s'en est saisie. Wollstonecraft s'en est saisie. Et des générations après elles s'en sont saisies encore. L'outil est plus large que la main qui l'a forgé.

La leçon de Kant pour notre fil rouge est double. D'un côté, il pousse jusqu'à son sommet la voie dominante que nous avons suivie depuis Platon et les Stoïciens : se déterminer soi-même, c'est faire taire les désirs, les peurs, les pressions extérieures, et laisser parler la raison. C'est la forme la plus exigeante, la plus austère, de ce que cette tradition a appelé liberté intérieure. De l'autre côté, et c'est nouveau, il fonde cette maîtrise non pas sur la hiérarchie de l'âme platonicienne, mais sur la dignité partagée : si tous les êtres raisonnables peuvent se donner leur loi, alors tous méritent le même respect. Le rapport éthique à l'autre devient inséparable du rapport à soi-même.

Nous allons rester encore un moment avec Kant, parce qu'il a dit autre chose, une chose tout aussi décisive pour l'histoire de l'autodétermination. Il a écrit un petit texte, une réponse à la question : qu'est-ce que les Lumières ? Et dans ce texte, il a lancé un mot d'ordre qui a traversé les siècles et qui nous parle encore directement aujourd'hui, parce qu'il touche non plus à la morale, mais à la façon même dont nous pensons et dont nous osons penser.

autonomiedignitéraison universelle
XVIIIe siècle
Europe des Lumières

Kant : « ose penser par toi-même », les Lumières

Kant, Protagoras, Descartes, Locke, Rousseau, Voltaire, Diderot, Montesquieu

Kant pose la question qui change tout : pourquoi les humains capables de penser par eux-mêmes y renoncent-ils ? Il proclame son sapere aude—ose savoir—, devise des Lumières qui crie la sortie de la minorité volontaire où nous nous complaisonsavec trop de commodité. Mais il faut voir l'ombre du portrait : ce même siècle éclairé qui crie l'égale raison de tous colonise le monde, réduit à l'esclavage des millions d'êtres, et refuse aux femmes le droit de penser par elles-mêmes. Des voix féminines saisissent cependant le sapere aude et demandent, avec une radicalité vertigineuse, pourquoi cette liberté ne s'appliquerait qu'à la moitié de l'humanité.

Pourquoi tant d'êtres humains, capables de penser par eux-mêmes, ne le font-ils pas ? C'est la question que Kant pose dans un texte court publié en mille sept cent quatre-vingt-quatre, quelques années à peine après avoir posé les fondements de sa morale. Dans l'épisode précédent, nous avons suivi cette morale : l'autonomie, c'est-à-dire le fait de se donner à soi-même sa propre loi, comme ce qui distingue l'être humain de tout le reste. Le sommet théorique de ce que la philosophie occidentale avait construit depuis des siècles. Mais Kant ne s'est pas arrêté là. Il a aussi regardé autour de lui, son époque, ses contemporains, et il a posé une question plus immédiate, plus urgente : et s'ils n'osaient pas ?

Cette question, il l'ouvre par l'une des phrases les plus célèbres de toute la philosophie moderne. Les Lumières, écrit-il, c'est la sortie de l'être humain hors de la minorité dont il est lui-même responsable. Prenons le temps de démêler cette phrase mot à mot, parce qu'elle est dense et chaque terme compte. La minorité, ici, ne désigne pas l'âge. Elle désigne l'état de quelqu'un qui ne se gouverne pas lui-même, qui a besoin d'un tuteur, d'un guide, d'une autorité extérieure pour penser et décider à sa place. Et Kant ajoute : dont il est lui-même responsable. Ce n'est pas seulement la société qui vous a enchaîné, dit-il. Vous y êtes pour quelque chose. Vous avez, d'une certaine façon, consenti à ne pas penser seul. Vous avez trouvé commode de laisser d'autres penser pour vous.

Et pour illustrer cette commodité coupable, il donne des exemples d'une précision cruelle. Vous avez un directeur de conscience qui pense à votre place pour ce qui touche à la religion. Vous avez un médecin qui décide pour vous de votre régime, de votre corps. Vous avez un livre qui vous sert de mémoire, un conseiller qui vous sert de jugement. On vous a rendu tellement commode de ne pas penser que vous avez fini par en avoir peur. Penser par soi-même s'est transformé en effort redoutable, presque dangereux. Et voilà la devise que Kant lance à ses contemporains : sapere aude. Ce sont deux mots latins. Sapere, qui veut dire savoir, goûter, comprendre, connaître. Aude, qui veut dire ose. Ose savoir. Ose comprendre par toi-même. Aie le courage de te servir de ton propre entendement, de ta propre intelligence. Sans t'en remettre à l'autorité d'un autre.

Ce que Kant décrit là, si vous connaissez notre série, devrait vous faire entendre un écho très lointain. Vous souvenez-vous de Protagoras, ce sophiste grec d'il y a plus de deux mille ans ? Protagoras qui disait que chaque être humain est la mesure des choses, qui fondait la démocratie sur l'idée que la capacité de penser, de juger, d'évaluer le juste n'est pas le privilège de quelques sages mais le lot commun de tous. C'est le même geste, dans une langue différente, à deux millénaires de distance. Kant ne le cite pas, et sans doute ne le pensait-il pas, mais la résonance est là : la pensée autonome n'est pas réservée à une élite. C'est ce que chacun peut et doit faire. Non pas parce que c'est agréable ou facile, mais parce que c'est un devoir.

Car chez Kant, l'enjeu n'est pas seulement pratique : il est moral. Ne pas penser par soi-même, c'est manquer à ce qu'on est. Nous avons une raison. Cette raison est faite pour être exercée. Y renoncer, la déléguer à un prêtre, à un roi, à un manuel, à n'importe quelle autorité extérieure, c'est trahir quelque chose d'essentiel en soi. C'est une forme d'indignité librement consentie. On retrouve ici le fil que nous tirons depuis le début de cette saison : après Descartes qui fondait la certitude sur le je pense, après Locke qui fondait la liberté sur la propriété de soi, après Rousseau qui fondait la légitimité politique sur la volonté générale, Kant tire la conclusion la plus radicale. La raison n'est pas un outil que je possède. C'est ce que je suis. Et y renoncer, c'est me renoncer moi-même.

Et pourtant, Kant n'est pas un anarchiste. Il ne dit pas : reniez toute autorité, brisez toutes les règles, refusez toute institution. Il distingue soigneusement deux usages de la raison, qu'il appelle l'usage public et l'usage privé. L'usage privé, c'est celui que vous faites de votre raison dans la fonction que vous occupez : un officier obéit aux ordres, un fonctionnaire applique les règles, un curé prêche selon les canons. Dans ce cadre limité, une certaine obéissance est légitime et nécessaire. Mais l'usage public, lui, est absolument libre. Devant l'ensemble du monde lettré, devant la République des esprits pensants, vous êtes tenu de dire ce que vous pensez vraiment. Un professeur de théologie peut appliquer les doctrines officielles dans sa paroisse et en même temps publier ses objections devant l'ensemble des lecteurs. Le citoyen obéit à la loi et peut en même temps en discuter publiquement la légitimité. Pensez librement, dit Kant, mais obéissez. C'est une formule qui a embarrassé plus d'un lecteur. Mais elle traduit quelque chose de réel : la pensée autonome n'est pas la désobéissance immédiate, c'est la condition à long terme d'une société qui se gouverne elle-même plutôt que d'être gouvernée par la peur et la superstition.

On est au cœur du programme des Lumières. Ce courant intellectuel qui traverse l'Europe tout au long du dix-huitième siècle porte ce nom en français, Aufklärung en allemand, et le mot allemand signifie l'éclaircissement, la dispersion des nuages, la clarification. L'idée que la raison, le bon sens, la connaissance peuvent libérer les humains de l'obscurantisme, de la superstition, de la tyrannie. Voltaire, Diderot, Montesquieu en France. Hume, Locke, Smith en Angleterre. Et Kant en Prusse, qui en est, à sa façon, la synthèse et le point culminant.

Mais arrêtons-nous ici une seconde, parce que nous serions malhonnêtes si nous passions sur cette question : qui est le nous de ces Lumières ? Quand Kant dit que l'être humain est capable de raison, quand il dit que chacun peut et doit penser par soi-même, de qui parle-t-il vraiment ? En pratique, de qui se préoccupait-il ? Des hommes instruits, européens, bourgeois, libres de leurs mouvements. C'est une réalité que le texte lui-même ne cache pas tout à fait : il parle du public des lecteurs, de ceux qui lisent des livres, de ceux qui écrivent. Et le monde de ceux qui lisent et écrivent en Europe en mille sept cent quatre-vingt-quatre n'est pas le genre humain. C'est une fraction très particulière, très étroite, de l'humanité.

Ce n'est pas un détail négligeable. C'est une contradiction qui travaille les Lumières de part en part. Ce courant qui proclame l'égale capacité de raison de tous les êtres humains est aussi le moment où l'Europe colonise, esclavagise, hiérarchise le monde avec une intensité sans précédent. Le dix-huitième siècle des Lumières est aussi le siècle de la traite négrière à son sommet, du commerce triangulaire organisé à grande échelle, des théories de la race qui prétendent classer les peuples par leur aptitude supposée à la raison. Kant lui-même, dans des textes tardifs et peu glorieux, a écrit des choses sur les peuples non-européens qui sont difficiles à lire aujourd'hui. Cela ne supprime pas la force de sapere aude. Mais cela oblige à le lire les yeux ouverts : ce sommet de l'autonomie qui se proclame universel est aussi, historiquement, le moment où un continent se convainc qu'il est le centre du monde et que les autres sont dans l'attente qu'on les en sorte.

Et il y a d'autres exclus des Lumières, plus proches encore, qui vivent dans les mêmes villes, lisent parfois les mêmes livres, et que personne ne semble voir. Les femmes. Rousseau, quelques décennies avant Kant, avait pensé l'émancipation politique, la volonté générale, la souveraineté du peuple, tout en écrivant un livre entier, l'Émile, pour expliquer que la femme n'est pas faite pour penser par elle-même mais pour plaire à l'homme et s'effacer dans son foyer. Les révolutionnaires de dix-sept cent quatre-vingt-neuf proclameront les droits de l'homme et du citoyen en maintenant les femmes hors de la citoyenneté. Ce paradoxe ne passera pas inaperçu, et nous allons y revenir.

Car quelque chose d'essentiel se passe dans les marges de ce siècle éclairé. Des voix s'élèvent, des voix de femmes, qui entendent le sapere aude et qui demandent : pourquoi pas nous ? Si la raison est ce qui définit l'être humain, si elle est la condition de l'autonomie, si elle est ce qui mérite respect et liberté, alors pourquoi les femmes, dont personne ne nie sérieusement qu'elles pensent, devraient-elles rester en tutelle ? Ces voix ne demandent pas à être traitées comme des exceptions ou des curiosités. Elles saisissent les outils mêmes des Lumières, l'argument de la raison universelle, et elles les retournent contre ceux qui les ont forgés.

Retenez cela pour l'épisode qui vient : le sapere aude de Kant n'est pas seulement une belle formule philosophique. C'est aussi une promesse qui va hanter le siècle, une promesse que les femmes vont prendre au mot, avec une précision et une radicalité que leurs contemporains masculins n'avaient pas prévue. Elles vont réclamer cette autonomie, cette sortie de la minorité, cette capacité à penser et à décider pour soi-même, elles vont la réclamer avec les mêmes mots, les mêmes arguments, la même logique. Et leur voix ne sera pas un appendice ou un correctif aux Lumières : elle en sera le test de vérité. Car une idée qui ne s'applique qu'à la moitié de l'humanité n'est pas encore une idée universelle.

sapere audeminorité volontaireraison universelle
XVIIe-XVIIIe siècles
Angleterre, France

Astell, Gouges, Wollstonecraft : les femmes réclament l'autonomie

Mary Astell, Olympe de Gouges, Mary Wollstonecraft

Au cœur des Lumières, tandis que les philosophes proclament l'universalité de la raison, trois femmes — anglaises et française — découvrent le mensonge de cette universalité : on la prêche à tous, mais on l'accorde à quelques-uns. Mary Astell réclame l'éducation des femmes comme droit naturel. Olympe de Gouges reprend article par article la Déclaration des droits de l'Homme et y ajoute simplement le mot « femme ». Mary Wollstonecraft démonte le système d'une froide lucidité : vous rendez les femmes irraisonnables, puis vous les blâmez de l'être. Ces trois voix retournent les armes des Lumières contre ceux qui les tenaient, et montrent que l'autonomie n'est pas qu'une affaire de volonté intérieure, c'est aussi une question de justice et d'accès aux conditions qui la rendent possible.

Imaginez un salon parisien du dix-huitième siècle. Les philosophes y débattent de la raison universelle, de la liberté naturelle de chaque être humain, du droit de penser par soi-même. Et les femmes qui ont organisé ce salon, servi le thé, relu les manuscrits, financé parfois l'édition — elles, elles n'ont pas le droit de voter, ni d'étudier la philosophie, ni de publier sans un nom d'homme en couverture. Nous avons rencontré Kant la dernière fois : son grand cri, ose penser par toi-même, traversait l'Europe comme une flamme en dix-sept cent quatre-vingt-quatre. Les Lumières venaient de poser leur programme : la raison appartient à tous, le berceau et le titre nobiliaire ne fondent rien, seule la pensée libre compte. C'était une promesse immense. Sauf que les philosophes des Lumières avaient une façon très sélective de conjuguer ce « tous ». Il suffit de regarder qui, dans les académies et les salons du dix-huitième siècle, avait le droit de penser à voix haute, d'écrire, de publier, de voter, d'étudier. Les femmes, presque nulle part. Les peuples colonisés, encore moins. Et c'est justement ce hiatus entre la promesse universelle et l'exclusion concrète qui va mettre en branle quelques esprits parmi les plus lucides du siècle. Aujourd'hui, trois voix féminines, anglaises et française, qui vont retourner les armes des Lumières contre ceux qui les tenaient.

Commençons par la plus ancienne, et sans doute la moins connue, ce qui est déjà en soi une injustice à corriger. Mary Astell est anglaise, elle naît en seize soixante-six et elle meurt en dix-sept trente et un. Elle est contemporaine de Locke, elle lit Descartes, elle correspond avec des philosophes de son temps. En seize cent quatre-vingt-dix-sept, elle publie un pamphlet dont le titre dit tout : Une proposition sérieuse adressée aux dames. Ce titre, ne vous laissez pas tromper par sa douceur. C'est une charge. Astell part de la même question que Descartes : qu'est-ce que la raison ? Et elle arrive à la même réponse que lui : la raison est la faculté qui permet à l'esprit d'accéder à la vérité, de se soustraire à l'erreur, de ne plus dépendre de l'opinion d'autrui. Jusque-là, rien de nouveau. Mais ensuite Astell fait un pas que Descartes n'a jamais songé à faire. Elle regarde autour d'elle et elle demande : si la raison est universelle, si Dieu l'a donnée à toutes les créatures capables de penser, pourquoi donc les femmes ne reçoivent-elles aucune éducation digne de ce nom ?

Car c'est là le fond du problème, dans cette Angleterre du dix-septième siècle : les femmes de la noblesse et de la bourgeoisie apprennent à broder, à danser, à se montrer agréables en société. Elles n'apprennent pas le latin, pas la philosophie, pas les mathématiques, pas la théologie. On les prépare au mariage, point. Astell dit : ce n'est pas leur incapacité naturelle, c'est votre négligence institutionnelle. Celles que vous appelez ignorantes le sont parce que vous leur avez refusé les outils de la pensée. La dépendance intellectuelle des femmes n'est pas un fait de nature, c'est un fait de culture, et de violence culturelle. Vous voyez le geste : Astell prend exactement le raisonnement de Descartes sur la raison universelle, et elle lui fait produire une conclusion explosive. Si la raison est universelle, l'éducation doit l'être aussi. Et si elle ne l'est pas, c'est que ceux qui décident de l'éducation ont peur de ce que les femmes feraient avec leur raison.

Astell est chrétienne, profondément anglicane, et elle ne propose pas de révolution politique au sens où nous l'entendons. Ce qu'elle réclame, c'est quelque chose de peut-être plus profond : une communauté de femmes savantes, une sorte de couvent laïc où les femmes pourraient s'instruire, dialoguer, penser ensemble, développer leur vie intérieure. Elle pense l'autodétermination comme un projet spirituel et intellectuel, pas comme une revendication de droits civiques. Mais ne sous-estimez pas cela. Dire, en seize cent quatre-vingt-dix-sept, que les femmes ont le même droit que les hommes à se gouverner par leur propre raison, c'est mettre le doigt dans un engrenage dont on ne contrôle pas la fin.

Sautons maintenant la Manche, et avançons d'un siècle. Nous sommes en France, c'est la Révolution, et c'est l'une des femmes les plus extraordinaires et les plus dangereuses que le dix-huitième siècle ait produites qui entre en scène. Elle s'appelle Marie Gouze, et elle a choisi pour se présenter au monde le nom d'Olympe de Gouges. Elle est née en dix-sept quarante-huit, dans le Quercy, fille d'un boucher selon l'état civil officiel, peut-être fille naturelle d'un marquis selon des rumeurs qu'elle a elle-même entretenues. Elle monte à Paris, elle devient dramaturge, pamphletaire, polémiste. Elle écrit sur l'esclavage, sur les droits des enfants naturels, sur le divorce, sur la peine de mort. Elle n'a pas peur.

En dix-sept quatre-vingt-onze, la Révolution a deux ans, et l'Assemblée nationale vient d'adopter la Déclaration des droits de l'Homme et du citoyen. Chacun de vous connaît ce texte, au moins par son titre. Ce que l'on sait moins, c'est que ce texte, dans chacun de ses articles, écrit « l'Homme » avec un H majuscule, et que les révolutionnaires ont clairement signifié que cet Homme ne désignait pas les femmes. Condorcet les avait défendues, en vain. Les femmes ne votent pas, ne peuvent pas être éligibles, ne peuvent pas témoigner en justice à égalité, ne peuvent pas accéder aux fonctions publiques. Olympe de Gouges répond par un acte littéraire et politique d'une audace absolue. Elle rédige sa propre Déclaration des droits de la femme et de la citoyenne, article par article, calquée sur l'originale, mais avec un mot changé partout, ou plutôt un mot ajouté. Là où le texte dit l'Homme, elle écrit la femme et l'homme. Là où il dit le citoyen, elle écrit la citoyenne et le citoyen.

C'est une performance rhétorique redoutable. Gouges dit en substance : vous prétendez que votre Déclaration s'applique à tous les êtres humains ? Très bien. Alors appliquez-la. Mot pour mot. Je n'invente rien, je vous prends au mot. L'article premier de son texte commence ainsi : la femme naît libre et demeure égale à l'homme en droits. Si les Lumières ont raison, si la liberté est une propriété de la raison et non du sexe, alors aucune argumentation cohérente ne peut justifier l'exclusion. C'est une démonstration par l'absurde portée à son extrême : soit votre universalisme s'applique vraiment, soit il n'est qu'un privilège de classe déguisé en philosophie.

Et Gouges le dit, sans détour, dans le préambule de sa Déclaration : si la femme a le droit de monter à l'échafaud, elle doit avoir le droit de monter à la tribune. Cette phrase, elle ne l'a pas écrite par hasard. Elle savait ce qu'elle risquait. Et effectivement, en dix-sept quatre-vingt-treize, Olympe de Gouges est arrêtée, jugée, et guillotinée. Non pas précisément pour cette Déclaration, mais pour ses pamphlets politiques qui s'opposaient aux Montagnards de Robespierre. Reste que la République qui invoquait la liberté et l'égalité de tous les êtres humains faisait tomber la tête d'une femme qui ne demandait que l'application de ces principes. Il y a là quelque chose que l'histoire ne peut pas effacer.

Traversons maintenant la Manche à nouveau, et rencontrons la troisième de ces voix, la plus systématique des trois sur le plan philosophique. Mary Wollstonecraft est anglaise, née en dix-sept cinquante-neuf, morte en dix-sept quatre-vingt-dix-sept à l'âge de trente-huit ans, après avoir accouché de sa fille Mary, qui deviendra plus tard l'auteure de Frankenstein. Wollstonecraft n'est pas seulement une polémiste, c'est une philosophe qui lit Locke, Rousseau et Kant, qui pense rigoureusement. En dix-sept quatre-vingt-douze, elle produit ce qui reste l'un des grands textes fondateurs de la pensée féministe : la Défense des droits de la femme.

Ce texte est une réponse directe à Rousseau, entre autres. Rousseau, dans son traité sur l'éducation intitulé l'Emile, avait consacré tout un livre à l'éducation idéale de Sophie, la compagne d'Emile. Et cet idéal se résume ainsi : Sophie doit être élevée pour plaire à Emile, pour le soutenir, pour l'aider à être lui-même. Son identité est définie par sa relation à lui. Wollstonecraft lit cela et elle entre dans une colère froide, la plus lucide des colères. Elle dit : Rousseau, vous voulez que les femmes soient aimables, séduisantes, dévouées. Vous les élevez à être dépendantes, à ne compter que sur le charme et l'affection, à n'avoir aucune ressource propre. Et ensuite vous vous étonnez qu'elles vous paraissent frivoles, irrationnelles, incapables de pensée abstraite ? Mais c'est vous qui les avez faites ainsi. C'est l'éducation que vous leur imposez qui produit exactement les défauts que vous leur reprochez.

L'argument de Wollstonecraft est d'une netteté admirable. La raison n'a pas de sexe. Ce que Kant appelle la capacité de se donner à soi-même sa loi — la capacité de ne pas se laisser conduire par les préjugés et les passions — cette capacité est universelle. Si les femmes semblent moins capables de l'exercer, c'est précisément parce qu'on les a élevées dans la dépendance, dans l'ornement, dans la soumission aux regards masculins. On leur a appris à cultiver leurs émotions au lieu de leur raison. Et cette dépendance, loin d'être douce et heureuse, les corrompt. Elle en fait des êtres dont la valeur est perpétuellement suspendue à l'approbation d'autrui, incapables de se tenir debout par elles-mêmes.

Wollstonecraft utilise ici un registre que vous reconnaissez si vous avez suivi nos épisodes précédents. Elle reprend exactement le schéma platonicien du cocher et de ses deux chevaux, mais elle l'interprète dans une direction nouvelle. Platon disait : la raison doit gouverner les passions. Wollstonecraft dit : absolument, et c'est précisément pourquoi on n'a pas le droit de priver les femmes de cette gouvernance-là. Leur interdire l'éducation de la raison, c'est les condamner à rester sous la domination de leurs passions, c'est les empêcher de devenir pleinement elles-mêmes, c'est leur voler leur humanité. Le but de l'éducation, pour tous, quel que soit le sexe, c'est de former un être qui pense par soi-même, qui n'obéit qu'à sa raison, qui ne tient sa dignité de personne d'autre que de soi-même.

On peut sentir ici une tension intéressante. Ces trois femmes, Astell, Gouges, Wollstonecraft, reprennent les catégories des Lumières : raison, universalité, autonomie, émancipation. Elles ne contestent pas les Lumières depuis l'extérieur, elles les poussent depuis l'intérieur jusqu'à leur contradiction centrale. Et dans ce geste, elles font quelque chose de philosophiquement puissant : elles montrent que l'universalisme des Lumières était en réalité un universalisme partiel, réservé à un groupe particulier, et qu'en l'étendant à ses propres prémisses, il se retourne contre ceux qui l'avaient confisqué. La logique de l'autonomie, une fois lâchée dans le monde, ne demande pas la permission pour s'appliquer à celles qu'on avait oubliées.

Mais il y a aussi quelque chose qui mérite d'être regardé de près, sans complaisance. Ces trois femmes pensent dans le cadre des Lumières européennes, et elles en reprennent parfois les angles morts. Wollstonecraft, par exemple, nourrit des préjugés sur les peuples qu'elle appelle sauvages, et elle ne questionne pas le cadre colonial dans lequel s'inscrit la civilisation européenne qu'elle défend. Astell, dans sa foi chrétienne, ne remet pas en cause la hiérarchie sociale en elle-même. Gouges, malgré son courage extraordinaire, reste attachée à une vision du monde qui est fondamentalement celle de la France révolutionnaire. Ce n'est pas une raison de ne pas les lire, bien au contraire. C'est une raison de les lire avec lucidité, comme on lit tous les philosophes : en reconnaissant ce qu'ils ont vu et en nommant ce qu'ils n'ont pas vu. La pensée de plein droit inclut aussi le droit à la critique.

Ce qui unit ces trois femmes, et c'est cela que je voudrais que vous reteniez, c'est le geste fondamental de l'autodétermination politique et intellectuelle. Elles ne demandent pas qu'on leur accorde une faveur. Elles n'implorent pas la bienveillance des hommes en place. Elles disent : vos propres principes impliquent notre égalité. Donnez-nous les outils de la pensée autonome, et nous nous gouvernerons nous-mêmes. Ce n'est pas une requête, c'est une démonstration. Et dans la mesure où toute cette saison suit le fil de la montée en puissance de l'idée d'autonomie, il faut dire clairement que ces trois voix ne sont pas des notes de bas de page. Ce sont des moments centraux de l'histoire de l'autodétermination, des moments où la logique de l'émancipation se découvre à elle-même l'étendue de ses propres exigences.

Une dernière chose à retenir, qui touche au fond de notre fil rouge. Rappelons-nous que nous avons distingué trois façons de se rapporter à soi-même : maîtriser, cultiver, dissoudre. Les penseurs des Lumières que nous avons rencontrés dans cette saison, Descartes, Locke, Kant, pensent presque tous la liberté comme une forme de maîtrise de soi par la raison. Astell, Gouges et Wollstonecraft reprennent ce cadre, mais elles y ajoutent quelque chose d'essentiel : elles montrent que la maîtrise de soi n'est pas seulement un état intérieur, c'est aussi une condition sociale et politique. On ne peut pas se gouverner soi-même dans un monde qui vous refuse les conditions matérielles et éducatives de ce gouvernement. L'autonomie n'est pas seulement une question de volonté, c'est aussi une question de justice.

Et c'est précisément là que notre prochain épisode va nous emmener dans une direction inattendue. Car pendant que les philosophes européens débattaient entre eux du droit de se gouverner par la raison, un homme vivait en Éthiopie au dix-septième siècle, qui avait découvert seul, loin de l'Europe et sans la connaître, exactement la même idée. Zera Yacob, son nom, et son témoignage vaut tous les rappels à l'humilité : la raison autonome n'est pas une invention occidentale.

raison universelleautonomie intellectuelleégalité des sexes
xviie siècle
Éthiopie, montagnes d'Aksoum

Zera Yacob : la raison en montagne

Zera Yacob, Descartes, Wollstonecraft, Platon

Au xviie siècle, un philosophe éthiopien fuyant les persécutions s'enferme seul dans une grotte et se construit une éthique à partir de la seule arme qu'on ne peut pas lui prendre : sa raison. Zera Yacob affirme que Dieu a donné à tous les êtres humains, sans distinction, une lumière de raison qui permet de discerner le bien du mal — pas besoin de passer par l'Église ou une autorité extérieure. En appliquant cette « loi de la raison » à tout ce qu'il voit autour de lui, il condamne l'esclavage, les prescriptions alimentaires meurtrières, l'inégalité des femmes. Loin d'être une curiosité exotique, ce penseur montre que la quête d'autonomie par la raison n'est pas une invention européenne : c'est une exigence humaine qui surgit indépendamment, dans des lieux et des langues différents.

Imaginez un philosophe seul dans une grotte, quelque part dans les montagnes d'Éthiopie, au dix-septième siècle. Il a dû fuir, il est persécuté, il n'a plus rien — plus de communauté, plus d'Église, plus de protection d'un roi. Il lui reste une seule chose : sa propre capacité de penser. Et c'est avec ça qu'il va construire une éthique, une vision du divin, une théorie de l'égalité entre les êtres humains. Cet homme s'appelle Zera Yacob. Nous venons de passer plusieurs épisodes avec les femmes des Lumières — Mary Astell, Olympe de Gouges, Mary Wollstonecraft — qui ont retourné les contradictions de l'universalisme européen contre lui-même. Aujourd'hui nous faisons un pas de côté encore plus radical : nous quittons l'Europe pour entrer dans une pensée qui s'est constituée ailleurs, par ses propres voies, au même moment où Descartes et Spinoza forgeaient leurs systèmes.

Commençons par situer cet homme. Zera Yacob naît en mille cinq cent quatre-vingt-dix-neuf en Éthiopie, dans une région proche de la ville d'Aksoum, haut lieu de la civilisation chrétienne africaine. Il grandit dans un pays qui a ses propres traditions intellectuelles multimillénaires, sa propre Église, une liturgie en langue guèze héritée de l'Antiquité, des monastères qui conservent des manuscrits que l'Europe ne connaît pas. Ce n'est pas un coin vide où la pensée n'aurait pas encore germé : c'est un monde intellectuel riche et ancien. Mais Zera Yacob est un esprit tourmenté. Il a reçu une formation théologique soignée. Il connaît les Écritures. Il connaît aussi les missionnaires catholiques arrivés d'Europe, qui tentent de convertir le pays au catholicisme romain, et les marchands islamiques qui proposent leur propre version du monothéisme. Et devant ces trois traditions qui se disputent chacune la vérité absolue et condamnent les autres, il commence à ressentir une inquiétude profonde. Laquelle croire ? Sur quelle base choisir ? Est-ce que naître dans une tradition suffit à justifier qu'on la tienne pour vraie ?

Ces questions lui attirent des ennuis. En mille six cent vingt-six, le roi Susneyos, qui a lui-même basculé vers le catholicisme sous l'influence des jésuites portugais, engage des persécutions contre les chrétiens éthiopiens qui résistent. Zera Yacob est dénoncé. Il doit fuir. Il se réfugie dans une grotte, dans une région montagneuse, où il vivra seul pendant deux ans, de mille six cent vingt-six à mille six cent vingt-huit. C'est dans cette grotte, dans ce retrait forcé du monde, qu'il écrit son traité. Retenez cette image : un philosophe seul, séparé de sa communauté, qui se retourne vers la seule chose qu'on ne peut pas lui prendre — sa propre faculté de penser — et qui essaie de reconstruire à partir de là une façon de vivre, une éthique, une relation au divin.

Ce geste vous rappelle quelque chose ? Oui : c'est exactement le geste de Descartes dans ses Méditations, publiées en mille six cent quarante et un, peu de temps après que Zera Yacob a terminé son texte. Descartes aussi part d'un doute radical sur les traditions reçues. Descartes aussi cherche un point d'appui dans la seule raison. La coïncidence est frappante. Mais attention : ce n'est pas une coïncidence qui doit nous faire dire « Zera Yacob était le Descartes africain ». Cette formule serait une erreur, et même une faute. Ce serait annexer, coller le visage européen sur autre chose pour le rendre reconnaissable. La vraie leçon est inverse : si deux penseurs séparés par des milliers de kilomètres, sans aucun contact l'un avec l'autre, arrivent à un geste philosophique semblable — se retirer du monde reçu et interroger la raison elle-même — alors c'est le geste de Descartes qui se provincialise, lui. Ce n'est pas une invention européenne que Zera Yacob aurait répétée en ignorant l'original. Ce sont deux expressions indépendantes d'une même exigence humaine : la capacité de tout remettre en question par la pensée.

Entrons maintenant dans le texte. Zera Yacob commence par poser une question qui ressemble à celle que Protagoras posait déjà dans la Grèce antique, que nous avons vue en début de série, mais qu'il pose à sa manière propre. La question est : qu'est-ce que Dieu a mis en nous pour nous permettre de discerner le bien du mal ? Sa réponse : la lumière de la raison. Et cette raison, dit-il, Dieu l'a donnée à tous les êtres humains indistinctement — pas à un peuple, pas à une tradition, pas à une religion. Tous les humains naissent avec cette lumière. Autrement dit, l'accès à la vérité ne passe pas par l'appartenance à une Église ou à une communauté : il passe par l'exercice honnête et courageux de sa propre intelligence. Le terme qu'il utilise en guèze, la langue de son texte, est hatata — la recherche, l'enquête, la quête conduite par soi-même. Et ce nom, il le donne à son traité. C'est son titre même : l'Enquête.

Ce qui est décisif, c'est que Zera Yacob ne construit pas cette raison contre les traditions religieuses en général. Il n'est pas un laïc moderne avant la lettre. Il croit en Dieu, profondément. Mais il pense que les institutions religieuses humaines peuvent se tromper, que les coutumes transmises peuvent être injustes, et que la raison donnée par Dieu à chaque être humain est précisément l'outil pour faire le tri. Il va donc examiner, l'une après l'autre, les pratiques de son temps et de son environnement, et les passer au crible de ce qu'il appelle la loi de la raison.

Ce qu'il trouve en faisant ce travail est saisissant. Il condamne par exemple certaines prescriptions alimentaires de son Église éthiopienne — si sévères que des femmes enceintes en meurent, faute de pouvoir manger ce qu'il leur faudrait. Il dit : cette règle ne peut pas venir de Dieu, car Dieu a fait le corps humain pour qu'on le nourrisse, et une règle qui tue ne peut pas être divine. Il condamne l'institution de l'esclavage, en un temps où elle est généralement tenue pour naturelle. Il condamne le traitement inégal des femmes avec une clarté qui tranche sur son époque : les femmes ont la même raison que les hommes, donc elles ont les mêmes droits moraux, les mêmes capacités de discernement, les mêmes titres à être respectées. Ce n'est pas un argument d'ouverture charitable. C'est un argument de principe, fondé sur ce que la raison elle-même révèle quand on la laisse travailler sans préjugé.

Voilà le fil rouge de notre série qui refait surface, mais dans une configuration nouvelle. Avec Platon, nous avions vu que se gouverner soi-même, c'était mettre la raison aux commandes du désir. Les Grecs appelaient cela l'enkrateia — formé sur kratos, le pouvoir-sur — et nous avions noté que cette métaphore de la domination intérieure portait la marque d'une société de maîtres et d'esclaves. Avec les Stoïciens, nous avions vu que la liberté consistait à distinguer ce qui dépend de nous et ce qui ne dépend pas de nous. Avec Kant, que nous venons de croiser dans cette saison, nous avons vu l'autonomie portée à son sommet théorique : la loi morale que la raison se donne à elle-même, sans avoir besoin d'aucune autorité extérieure. Chez Zera Yacob, on est dans un registre différent. La raison n'est pas un outil de maîtrise de soi ni un législateur intérieur abstrait. C'est une lumière que Dieu a mise en chaque être humain pour qu'il cherche le bien. Ce n'est pas une raison qui commande en maître : c'est une raison qui enquête, qui tâtonne, qui examine. Le rapport à soi, ici, est moins celui de la maîtrise que celui de la recherche honnête. On est plus près de Socrate — ce Socrate des débuts, celui qui ne savait rien et posait des questions — que de la certitude architectonique de Kant.

Et cela a une conséquence philosophique majeure. Si la raison est une lumière donnée à tous, alors nul ne peut prétendre en avoir le monopole. Ni les prêtres catholiques portugais, ni les docteurs islamiques, ni les moines éthiopiens. Ni les philosophes européens. Cette idée, Zera Yacob la tire de sa propre situation : il a vu trois traditions s'affronter, chacune prétendant à l'exclusivité de la vérité. Et il a refusé ce jeu. Non pas parce qu'il serait relativiste — il croit très fermement que la raison peut distinguer le vrai du faux, le juste de l'injuste — mais parce qu'il sait que l'institution humaine peut gauchir, trahir, détourner la lumière de la raison à des fins de pouvoir. Il sépare la raison de l'institution. C'est un geste que Wollstonecraft, dans la même période, fait de son côté pour contester le monopole masculin sur la raison : la raison n'est pas un bien réservé, c'est une capacité partagée.

Une dernière chose mérite qu'on s'y arrête, parce qu'elle touche directement à notre sujet. Zera Yacob réfléchit à ce que signifie conduire sa propre vie. Et il aboutit à une formulation très belle : l'être humain, dit-il, doit chercher ce que Dieu a voulu pour lui en examinant sa propre nature, ses propres besoins, et les besoins des autres autour de lui. Ce n'est pas une morale reçue d'en haut, d'une autorité extérieure qui décide à votre place. Mais ce n'est pas non plus une morale purement intérieure, repliée sur soi. C'est une morale qui part de soi, passe par la raison, et arrive à l'autre : ce qui est bien pour moi ne peut pas nuire à l'autre, car l'autre a la même nature, la même lumière. L'autodétermination, ici, n'est pas le droit du plus fort de se donner sa propre loi au mépris des autres. C'est l'exigence faite à chacun de chercher honnêtement ce que la raison commune révèle. On est dans un rapport au soi qui est à la fois individuel et éthique, porté vers l'autre, traversé par la dimension relationnelle.

Et voilà pourquoi Zera Yacob n'est pas un alibi, pas une curiosité exotique qu'on convoquerait pour paraître ouvert avant de revenir aux vrais philosophes. Il est un penseur de plein droit, qui pose des questions que la tradition occidentale a posées avec des résultats différents, et qui mérite d'être lu pour ce qu'il dit, pas pour le faire ressembler à quelqu'un d'autre. Sa pensée nous force à reconnaître que la quête d'autonomie — se donner à soi-même un chemin par la raison, refuser les autorités qui réclament une obéissance aveugle, défendre l'égalité des êtres humains devant la capacité de penser — n'est pas une conquête européenne. C'est une exigence humaine qui a surgi, indépendamment, sur des sols différents, dans des langues différentes, en réponse à des oppressions différentes.

Ce constat nous prépare bien à ce qui vient. Nous avons maintenant passé en revue les grandes figures des temps modernes occidentaux : Descartes, Locke, Rousseau, Kant, les femmes des Lumières, et Zera Yacob. Il est temps de faire le bilan. D'examiner ce que ce moment a produit, ce qu'il a gagné, ce qu'il a refusé de voir, et qui il a laissé au bord du chemin. Nous verrons que le sommet de l'autonomie moderne et ses exclusions les plus criantes ne sont pas deux histoires séparées, mais une seule et même histoire.

hatataraison partagéeégalité rationnelle
XVIIe-XVIIIe siècles
Europe occidentale (Descartes, Locke, Kant, Rousseau, Montaigne) et Éthiopie (Zera Yacob)

Le sommet de l'autonomie et ses exclus

Montaigne, Descartes, Locke, Rousseau, Kant ; Zera Yacob ; Olympe de Gouges, Mary Wollstonecraft, Élisabeth de Bohème, Mary Astell

Le XVIIIe siècle occidental a porté la philosophie de l'autonomie à son sommet : l'être humain n'obéit qu'à la loi qu'il s'est lui-même donnée, fondée sur sa propre raison. De Montaigne qui regarde son moi particulier à Kant qui formalise l'autonomie comme dignité humaine universelle, c'est une ligne ascendante spectaculaire. Mais cette même époque construisait son empire colonial et réservait cette liberté aux hommes européens : Locke écrivait sur les droits naturels tout en légalisant l'esclavage, Kant hiérarchisait les peuples selon leur capacité à s'autodéterminer, et les femmes philosophes qui osaient réclamer la cohérence du discours—Olympe de Gouges, Mary Wollstonecraft—étaient guillotinées ou ignorées. Ce sommet n'est pas une construction pure perchée en altitude : c'est la même main qui a écrit la déclaration de liberté et les textes de l'exclusion.

Un prêtre éthiopien dans une grotte, au dix-septième siècle, sans avoir lu Descartes ni Locke, formule tout seul quelque chose que l'Europe réclamait pour elle seule : l'être humain peut raisonner par lui-même, sans tutelle ecclésiastique ni royale, et trouver en sa propre lumière intérieure un fondement moral solide. C'est Zera Yacob, depuis sa retraite près d'Axoum, que nous avons suivi dans les derniers épisodes. Ce rapprochement ne doit pas nous conduire à l'annexer dans le canon occidental, comme si l'Occident avait eu raison avant tout le monde et que le reste du monde n'aurait fait que le rejoindre en retard. Non. La leçon de Yacob, c'est exactement l'inverse : le même geste philosophique naît ailleurs, dans d'autres langues, sous d'autres cieux, et cela provincialise l'idée que l'Europe aurait inventé la raison libre. Avant de refermer cette saison, il faut donc revenir sur l'ensemble du chemin parcouru, voir ce que les penseurs modernes occidentaux ont vraiment construit, ce qu'ils ont appelé leur sommet, puis regarder les fondations de ce sommet avec un peu plus de franchise.

Quand on pense à la modernité philosophique occidentale, on pense à une trajectoire qui monte. Elle commence avec Montaigne, au seizième siècle, ce Bordelais qui a retourné la plume vers lui-même et s'est demandé, en toute tranquillité, ce qu'il savait, ce qu'il voulait, ce qu'il était vraiment quand on grattait sous la surface des rôles et des convenances. Il ne cherchait pas à se gouverner selon un idéal extérieur. Il observait, il tâtait, il notait. Nous avons vu comment cette attention à la particularité irréductible du moi a rompu avec des siècles d'édification morale. Au lieu de demander à l'être humain de se conformer à un modèle, Montaigne disait simplement que chacun est une forme propre, incomparable, et que c'est là quelque chose qui mérite le regard. C'est déjà un déplacement immense.

Puis vient Descartes, qui opère ce que l'on appelle souvent le tournant du cogito — mot latin qui signifie je pense. Il fait table rase, il doute de tout, jusqu'au moment où il découvre qu'il ne peut pas douter du fait qu'il est en train de douter. Je pense, donc je suis. Et voilà que le moi pensant devient le point d'ancrage de toute certitude. Non plus Dieu, non plus la tradition, non plus le cosmos grec, mais moi, ma propre pensée, mon propre acte de douter et de comprendre. Dans l'histoire de l'autodétermination, ce geste-là est fondateur : la subjectivité ne dépend plus d'une autorité extérieure pour être légitime. Elle se légitime elle-même.

Locke prolonge ce mouvement du côté politique. Nous avons vu comment il a réfléchi à ce que cela signifie de posséder sa propre personne. Le travail, pour lui, c'est l'acte par lequel on étend sa propriété sur le monde, parce qu'on y mêle quelque chose qui est à soi, sa propre activité. Et le contrat social qu'il imagine repose sur des individus qui ont des droits antérieurs à tout pouvoir, des droits naturels, inaliénables. Le gouvernement n'est légitime que s'il les respecte. Cette idée d'un individu porteur de droits va traverser les révolutions du dix-huitième siècle, américaine et française, et devenir l'un des récits fondateurs du monde moderne.

Rousseau introduit une tension magnifique et troublante. Il dit à la fois que nous sommes naturellement bons, que la société nous corrompt, et pourtant que la vraie liberté passe par la loi commune. L'autonomie politique, pour lui, n'est pas la liberté de faire ce qu'on veut contre les autres. C'est la liberté de n'obéir qu'à la loi qu'on s'est donnée à soi-même, collectivement. Il appelle cela la volonté générale. Mais on a vu aussi comment Rousseau, dans ses écrits sur l'éducation, organisait soigneusement une sphère distincte pour les femmes, avec des vertus distinctes, des limites distinctes. La liberté par la loi partagée n'était pas exactement conçue pour tout le monde.

Et tout cela culmine avec Kant. Kant a décomposé le mot lui-même : autonomie vient du grec autos, soi-même, et nomos, la loi. L'autonomie, c'est littéralement se donner à soi-même sa propre loi. Non plus recevoir une règle de Dieu, du roi, de la nature ou de la tradition, mais la formuler soi-même, par la raison pure, et la suivre parce qu'on l'a comprise, pas parce qu'on y est contraint. Kant appelle cette capacité la raison pratique : c'est ce qui fait que l'être humain n'est pas seulement un mécanisme soumis aux causes de la nature, mais un agent moral capable de se fixer des fins. Il a un nom pour le principe qui gouverne cette morale : l'impératif catégorique, autrement dit l'ordre inconditionnel, celui qui ne dépend d'aucun désir particulier ni d'aucune promesse de récompense. Agis de telle façon que la règle de ton action puisse devenir une loi universelle valable pour tous les êtres raisonnables. Tu ne l'obéis pas parce qu'elle te rend heureux ou parce que Dieu te le demande. Tu l'obéis parce que c'est toi qui l'as comprise, ratifiée, et choisie comme toi-même.

Souvenez-vous de ce que nous avions vu avec Platon et les Stoïciens : la liberté comme maîtrise de soi, la raison qui tient les rênes. Kant hérite de cette tradition mais la radicalise. Ce n'est plus la raison qui doit dompter le désir pour atteindre la vertu, comme le cocher domptait son cheval rétif. C'est la raison pure qui se donne elle-même sa loi, sans avoir besoin de rien d'extérieur, ni d'un désir, ni d'un penchant, ni d'une récompense. Le soi moral kantien est fondé sur lui-même. Voilà ce que le dix-huitième siècle occidental a appelé son sommet.

Et c'est ici qu'il faut regarder les fondations.

Ce sommet de l'autonomie a été pensé et proclamé au moment précis où l'Europe dominait une grande partie de la planète. Les navires qui portaient les traités sur la liberté de la conscience portaient aussi les cargaisons d'esclaves. Locke lui-même avait rédigé des textes légaux pour la colonie de Caroline qui permettaient la possession d'esclaves africains, tout en déclarant dans ses grands textes philosophiques que tout être humain possède sa propre personne. Cette contradiction n'était pas un accident d'application, une incohérence à corriger à la marge. Elle était structurelle. Le sujet porteur de droits, dans la pratique des Lumières réelles, était un homme, européen, propriétaire.

Les femmes le savaient. Olympe de Gouges, en mille sept cent quatre-vingt-onze, a répondu à la Déclaration des droits de l'homme et du citoyen par une Déclaration des droits de la femme et de la citoyenne. Elle reprenait, article par article, le même texte, mais en y inscrivant la femme. Elle fut guillotinée deux ans plus tard. Mary Wollstonecraft, la même année, publiait en Angleterre sa défense des droits de la femme, en utilisant contre Rousseau ses propres arguments : si les femmes semblent moins raisonnables, c'est parce qu'on ne les éduque pas à raisonner. Donnez-leur la même éducation, la même liberté d'exercer leur raison, et vous verrez. Wollstonecraft ne demandait pas une exception, une bienveillance, une grâce. Elle réclamait simplement la cohérence. Si l'autonomie est le propre de la raison, et si les femmes raisonnent, alors leur autonomie n'est pas facultative, elle est logiquement obligatoire. Elisabeth de Bohème, avant elles, avait osé tenir tête à Descartes lui-même dans une correspondance où elle lui posait des questions que ses contemporains n'avaient pas eu le courage de formuler : comment une substance purement immatérielle, l'âme, peut-elle agir sur un corps, sur le bras que je lève, la main que je tends ? Descartes n'avait pas de bonne réponse. Mary Astell avait proposé, à la fin du dix-septième siècle, une retraite philosophique pour femmes, une sorte d'université avant la lettre, parce qu'elle voyait que l'exclusion de l'éducation était le verrou qui rendait toutes les autres exclusions possibles. Ces femmes ne sont pas mentionnées ici pour montrer que les Lumières étaient généreuses quand même, qu'il y avait heureusement quelques exceptions. Elles sont là parce qu'elles faisaient de la philosophie, elles posaient des questions philosophiques de plein droit, et elles étaient systématiquement laissées dehors, non par manque de capacité, mais par décision politique.

Même logique du côté du monde colonial. Kant, dans certains de ses textes anthropologiques, n'hésitait pas à hiérarchiser les peuples selon leur capacité supposée à s'autodéterminer. Les peuples qu'il désignait comme non européens étaient décrits comme moins mûrs, moins rationnels, moins capables d'autonomie, et donc légitimement soumis à une tutelle, comme on parlerait d'un enfant qu'on n'est pas encore prêt à laisser décider pour lui-même. C'était le discours philosophique au service de l'empire. L'universalité proclamée de la raison était en pratique réservée à ceux qui avaient le pouvoir de la définir. Nous ne le disons pas pour effacer Kant, dont la philosophie morale reste l'une des constructions intellectuelles les plus rigoureuses de l'histoire. Nous le disons parce que le geste philosophique honnête consiste à regarder à la fois la hauteur de l'édifice et les pierres sur lesquelles il repose.

Ce que la saison cinq aura donc montré, c'est une montée, réelle, spectaculaire, vers une conception de la liberté comme autodétermination rationnelle : l'être humain n'obéit qu'à la loi qu'il s'est lui-même donnée. De Montaigne qui regardait son moi particulier avec curiosité, à Descartes qui fondait la certitude sur la pensée personnelle, à Locke qui déduisait des droits de la propriété de soi-même, à Rousseau qui cherchait une liberté politique partagée, jusqu'à Kant qui formalisait l'autonomie comme la dignité propre de tout être raisonnable, c'est un fil tendu, une ligne ascendante, une construction patiente. Et Yacob, depuis l'Éthiopie, nous rappelait que ce geste n'était pas le monopole d'une civilisation.

Mais ce sommet s'est construit, simultanément, en déclarant l'exception pour la majorité de l'humanité. Ce n'est pas une tache sur un tableau par ailleurs pur. C'est la même main qui a écrit les deux textes. Et c'est peut-être là que le dix-neuvième siècle va devoir travailler. Non pas en abandonnant l'idée d'autodétermination, mais en la mettant sous tension, en la soupçonnant, en demandant si ce moi souverain, fondé sur lui-même, rationnel et universel, n'est pas lui aussi une construction, un récit, un masque. C'est ce que nous commencerons à explorer dans la prochaine étape de notre voyage, avec les penseurs du dix-neuvième siècle qui vont à la fois exalter le moi et commencer à le soupçonner, à se demander si l'individu qui se croit libre et fondé sur lui-même n'est pas lui-même le produit d'une histoire, d'une lutte, d'une reconnaissance que les autres doivent lui accorder. La première grande voix de ce retournement, ce sera Hegel, et la question qu'il posera, celle de la lutte pour être reconnu par autrui comme un sujet digne de liberté.

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